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Ahmed Sayed Ahmed : En Iraq, l’enjeu capital reste le confessionnalisme

Ola Hamdi, Mercredi, 21 octobre 2020

Dr Ahmed Sayed Ahmed, expert des affaires régionales au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram, revient sur les évolutions sur la scène iraqienne un an après les protestations d’octobre 2019 et sur l’avenir du dialogue stratégique iraqo-américain.

Al-Ahram Hebdo : Qu’est-ce qui, selon vous, a changé en Iraq un an après les contestations d’octobre 2019 ?

Dr Ahmed Sayed Ahmed : Les Iraqiens sont sortis le 1er octobre 2019 pour protester contre la corruption, l’absence de services publics, le chômage des jeunes et l’ingérence iranienne. Un an après, il n’y a pas eu de réel changement dans le processus politique, en raison de l’attachement de la classe politique et des partis au pouvoir en Iraq à préserver leurs acquis politiques et économiques. Ceux-ci ont résisté fortement à toute tentative de réforme. Les enlèvements et assassinats de manifestants et hommes politiques, par des milices soutenues par l’Iran, se multiplient ces derniers jours pour réduire au silence les Iraqiens qui réclament la fin de l’influence de l’Iran dans leur pays. Toutefois, les protestations d’octobre 2019 ont fait bouger la situation en Iraq en sonnant l’alerte de la nécessité de construire un nouveau système politique.

— Quels sont les défis les plus importants auxquels fait face le gouvernement de Moustafa Al-Kazimi, notamment avec les tensions persistantes tel l’incendie, samedi 18 octobre, d’un siège d’un parti kurde à Bagdad par une foule de partisans du Hachd Al-Chaabi ?

— L’Iraq affronte de nombreux défis pour construire un Etat. L’enjeu capital reste le système du confessionnalisme politique. A cela s’ajoute la corruption endémique qui paralyse l’économie et les institutions du pays. L’Iraq est classé le dixième pays le plus corrompu au monde. Le désarmement des milices, devenant un Etat au sein de l’Etat, est un autre défi de reconstruction politique de ce pays. Par ailleurs, de législatives anticipées ont été annoncées pour le 6 juin 2021 et la loi électorale a été votée après deux mois et demi de la contestation. Cependant, cette nouvelle loi électorale, visant à mettre fin au système de quotas sectaires, fait face à de grands défis.

— Concernant le « livret blanc » sur les réformes économiques présenté par Al-Kazimi aux partis politiques, comment peut-il faire sortir l’Iraq de sa crise ?

— Ce livret blanc d’Al-Kazimi sur les réformes économiques représente une vision globale du développement 2020-2030, qui s’est basé sur la diversification des sources de revenu national et ne repose pas sur le pétrole et le gaz comme seule source de revenus. De même, il vise à faire des réformes administratives globales dans tous les secteurs de l’Etat, ainsi que rationaliser les dépenses et augmenter les ressources de l’Etat et les revenus provenant de sources non pétrolières, tels l’agriculture, le tourisme, le commerce et l’industrie. Il vise aussi à soutenir le secteur privé, aider les entreprises en difficulté et fournir des services de base. Par ce livret, Al-Kazimi vise à gagner la sympathie de la rue et, en même temps, il cherche le soutien des partis politiques pour l’aider à le mettre en oeuvre. Al-Kazimi veut également envoyer un message à l’étranger selon lequel l’Iraq entreprend des réformes fondamentales et améliore l’environnement de l’investissement. Mais le problème réside dans la capacité de mettre en oeuvre cette vision, à cause de la faiblesse des ressources financières et de la propagation de la corruption administrative, notamment au sein de l’élite politique. Il faut ajouter à cela des conditions liées au coronavirus et des mesures de fermeture, ainsi que les énormes dettes de l’Iraq et l’ingérence étrangère, en particulier l’Iran. En outre, les blocs, les partis politiques, et les milices bénéficiant du statu quo résisteront à toute tentative de réforme économique pour maintenir leurs gains à la lumière de la corruption endémique.

— Comment voyez-vous la confrontation entre l’Iran et les Etats-Unis en Iraq ?

— Depuis 2003, l’Iraq est coincé entre le marteau de l’Iran et l’enclume des Etats-Unis. Le peuple iraqien a payé un prix lourd de la guerre par procuration entre ses deux pays sur son sol. L’Iran instrumentalise les milices militaires qui lui sont fidèles, tels le Hezbollah iraqien, Kataeb Ahl Al-Haq, le mouvement Al-Nujaba et autres pour cibler les intérêts et les forces américains en Iraq, notamment après que les Etats-Unis avaient assassiné Qassem Soleimani, commandant de la Force Al-Qods du corps des Gardiens de la révolution islamique à l’étranger. Le Hezbollah iraqien contrôle aujourd’hui de vastes régions à Bagdad et certains passages frontaliers pour faciliter la contrebande de marchandises entre l’Iran et l’Iraq.

— La Maison Blanche a menacé de fermer son ambassade en Iraq à cause des attaques quasi quotidiennes contre les intérêts américains dans ce pays. Quel sera l’impact d’une telle fermeture sur le dialogue stratégique iraqo-américain ?

— Il existe un accord de partenariat stratégique entre l’Iraq et les Etats-Unis depuis 2008. Deux sessions de dialogue ont eu lieu cette année entre les deux pays portant sur des questions politiques, économiques et sécuritaires. Les deux pays ont convenu de réduire progressivement les forces américaines en Iraq. Le secrétaire d’Etat américain, Mike Pompeo, a lancé un ultimatum au gouvernement d’Al-Kazimi que Washington fermerait son ambassade dans la capitale iraqienne si Kazimi n’arrivait pas à mettre terme à ces attaques. Une telle décision pourrait mettre en péril les relations de Bagdad avec Washington. A mon avis, dans tous les cas, les Etats-Unis ne quitteront pas l’Iraq pour ne pas laisser le champ libre aux Iraniens. Si le président Trump est réélu, il retirera partiellement les forces américaines et renforcera ses relations avec le gouvernement Al-Kazimi pour faire face à l’influence iranienne. Quant au candidat démocrate Biden, il soutient le retrait total des troupes américaines, ce qui pourrait laisser un vide en Iraq et l’Iran peut en profiter, comme l’avait fait l’ancien président Obama en 2011.

— Comment voyez-vous la division inter-chiite sur la question de la présence américaine en Iraq ?

— Les partis politiques chiites sont divisés autour la condamnation ou pas des attaques contre les missions diplomatiques étrangères en Iraq. Certains partis alliés à l’Iran soutiennent ces attaques, alors que d’autres partis chiites, comme le mouvement Sairoun ou En marche, dirigé par Moqtada Al-Sadr, les ont rejetées parce qu’elles nuisent à l’économie iraqienne. Al-Sadr appelle en faveur d’une solution politique pour mettre fin à la présence étrangère en Iraq. Il existe maintenant un conflit politique chiite-chiite, qui prend progressivement de l’ampleur, sur le contrôle du processus politique en Iraq.

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