International > Monde Arabe >

En Libye, le plus dur reste à faire

Maha Salem avec agences, Mardi, 25 août 2020

L’annonce d’un cessez-le-feu faite distinctement par les parties rivales en Libye a été saluée par la communauté internationale. Cette initiative reste cependant à confirmer.

En Libye, le plus dur reste à faire
Plusieurs zones d'ombre persistent sur la question cruciale des villes stratégiques de Syrte et Al-Jufra, actuellement sous le contrôle de l'ANL. (Photo : AFP)

L’euphorie causée par l’annonce d’un cessez-le-feu en Libye, faite distinctement par le Gouvernement d’union nationale (GNA) de Fayez Al-Sarraj (autorité de l’ouest) et par le parlement de l’est n’a pas duré longtemps. Deux jours après cette double annonce faite vendredi 21 août, l’Armée Nationale Libyenne (ANL) du maréchal Khalifa Haftar l’a rejetée. Deux jours durant, l’ANL n’a pas réagi, puis elle est sortie de son silence pour affirmer son rejet de l’appel à un cessez-le-feu, qualifiant cet appel de tentative de « jeter de la poussière dans les yeux », comme l’a déclaré dimanche 23 août Ahmed Al-Mesmari, porte-parole de l’ANL, lors d’une conférence de presse. Il a également accusé le GNA de préparer une attaque contre les villes stratégiques de Syrte et Al-Jufra, parlant d’une « puissance militaire visant à cibler les bases » de Haftar dans ces deux villes, et d’une avancée des « milices vers la région du croissant pétrolier » du nord-est du pays. « Au cours des dernières 24 heures, nous avons surveillé les navires de guerre et les frégates turcs avançant vers Syrte, et ils sont en position offensive », a-t-il lancé, ajoutant que les forces de Haftar étaient prêtes à répondre à toute tentative d’attaquer leurs bases à Syrte et Al-Jufra, deux villes actuellement sous leur contrôle.

Une réaction surprise alors que l’appel à un cessez-le-feu n’a pas été uniquement lancé par le GNA, mais aussi par le parlement de l’est. Dans son communiqué publié vendredi 21 août, le président de ce parlement, Aguila Salah, a en effet annoncé des élections, sans avancer de date, et demandé à « toutes les parties » d’observer « un cessez-le-feu immédiat et l’arrêt de tous les combats sur tout le territoire libyen ». Quant au chef du GNA basé à Tripoli, Fayez Al-Sarraj, il « a ordonné à l’ensemble des forces militaires d’appliquer immédiatement un cessez-le-feu et d’interrompre toutes les opérations de combat sur l’ensemble du territoire libyen » et appelé à la tenue d’« élections présidentielle et parlementaires en mars prochain sur une base constitutionnelle qui bénéficie du consensus de tous les Libyens », selon un communiqué.

A peine annoncés, ces deux appels distincts ont été largement salués par la communauté internationale, et qui y a vu un espoir pour un règlement de la crise libyenne. Pour autant, les observateurs se sont gardés d’un trop plein d’optimisme, de nombreux analystes mettant en garde contre une manoeuvre faite par les deux camps pour se préparer à un autre combat plus acharné attendu à Syrte.

« C’est certainement un pas dans la bonne direction, mais un cessez-le-feu en Libye est très difficile à mettre en place. Cela nécessite de gros efforts. Le fait que les deux camps ne l’ont pas annoncé dans un communiqué commun dans deux communiqués distincts signifie l’existence de divergences et l’absence d’une vraie entente », estime Dr Ziyad Aql, spécialiste de la Libye au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram. Or, selon lui, l’application d’un cessez-le-feu durable et la tenue d’élections nécessitent une véritable entente entre les différentes parties libyennes. « De telles annonces faites sous la pression de la communauté internationale ne suffisent pas », dit-il. Avis partagé par d’autres analystes, à l’instar du Dr Mona Soliman, professeure de sciences politiques à l’Université du Caire, qui estime que les deux camps ont voulu satisfaire la communauté internationale. « Si cela peut être une évolution positive, il se pourrait aussi que les différentes parties veuillent une trêve pour réorganiser leurs armées et pour se préparer à la bataille de Syrte. Les déclaration du porte-parole du commandant général des forces armées libyennes, le général Ahmed Al-Mesmari, a d’ailleurs semé le doute sur l’avenir de cette initiative », explique-t-elle.

Zones d’ombre

Aussi, de nombreuses zones d’ombre persistent. Rien n’a été dit sur les mercenaires envoyés par la Turquie ces derniers mois et comptés par milliers. Qu’en adviendra-t-il alors que, selon certaines informations, la nationalité libyenne leur a été accordée ? D’autres zones d’ombre concernent la question cruciale des villes stratégiques de Syrte et Al-Jufra. Selon le communiqué du GNA, l’arrêt des combats permettra de créer des zones démilitarisées dans ces deux villes actuellement sous le contrôle des partisans du maréchal Haftar. Cependant, le communiqué d’Aguila Salah, diffusé par la Mission d’Appui des Nations-Unies en Libye (MANUL), ne mentionne pas la démilitarisation de Syrte et Al-Jufra, mais propose l’installation d’un nouveau gouvernement à Syrte, ville natale de l’ex-dirigeant libyen Muammar Kadhafi, puis bastion du groupe de Daech. « En Libye, ce sont les armes qui sont le vrai enjeu. Celui qui possède les armes et est bien équipé et bien organisé est celui qui peut contrôler la scène. Or, le problème dans ce pays est qu’il existe un équilibre des forces entre les rivaux. Sans compter les tribus qui sont elles aussi armées », explique Ziyad Aql, tout en ajoutant que la tenue d’élections dans les conditions actuelles est un vrai défi. D’où la nécessité, estime Mona Soliman, « d’unifier les forces armées libyennes, un préalable et une condition avant le lancement de tout processus politique », dit-elle.

Cette double annonce est en fait intervenue, tandis que l’intervention turque dans le conflit a fait craindre un redoublement de l’intensité des combats. Les forces du GNA, soutenues par la Turquie, se préparaient depuis juillet dernier à relancer un assaut sur la ville de Syrte dans le centre du pays. L’Egypte avait alors menacé d’intervenir militairement pour défendre sa sécurité nationale, tout en privilégiant l’option d’une pacification de la Libye. Le président Abdel-Fattah Al-Sissi a été le premier chef d’Etat de la région à se féliciter de cette double annonce. « Cette décision est une étape importante sur la voie d’un règlement politique et du rétablissement de la stabilité » dans ce pays, a réagi le président dans un tweet.

La France, impliquée dans de précédentes initiatives pour un règlement politique, a souligné que ces promesses, jugées « positives », « doivent se matérialiser sur le terrain ». Le chef de la diplomatie de l’Union européenne, Josep Borrell, a abondé dans le même sens en estimant « crucial que toutes les parties s’en tiennent à leurs déclarations ». Tout comme la représentante spéciale par intérim du secrétaire général de l’Onu en Libye, Stephanie Williams, qui, tout en saluant « chaleureusement » les points d’accord, a appelé les parties à « se montrer à la hauteur de cette occasion historique et à endosser leur pleine responsabilité devant le peuple libyen ». C’est dire que le plus dur reste à faire.

Lien court:

 

En Kiosque
Abonnez-vous
Journal papier / édition numérique