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Liban : Le cercle vicieux

Maha Salem avec agences, Mardi, 18 août 2020

Alors que le pouvoir est toujours confronté à la colère de la rue, les consultations parlementaires en vue de la nomination d’un nouveau premier ministre n’ont pas commencé, contrairement aux tractations dans les coulisses entre les différents blocs, chacun tentant de préserver ses intérêts.

Liban : Le cercle vicieux
Sur les ruines du port de Beyrouth, les Libanais s'interrogent sur l'avenir de leur pays.

La colère des Libanais ne faiblit pas. La protestation se poursuit et la démission du gouvernement de Hassane Diab, en fonction depuis janvier, reste insuffisante pour les contestataires qui revendiquent le départ de toute la classe politique, accusée depuis des mois de corrup­tion et d’incompétence. « Tous veut dire tous », ont à nouveau clamé ces derniers jours les mani­festants, appelant au départ de tous les diri­geants, dont le président Michel Aoun et le puissant chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah.

Difficile pourtant de voir ces revendications devenir réalité. Le président libanais a d’ores et déjà écarté, samedi 15 août, toute possibilité de démission, estimant qu’une telle démission ris­querait de créer un « vide de pouvoir ». Loin d’apaiser les Libanais, il a aussi provoqué leur colère en affirmant que l’enquête menée par les autorités libanaises sur les circonstances de la catastrophe du 4 août était « plus complexe » que ce qu’il avait envisagé et prendrait donc plus de temps que prévu.

La formation d’un nouveau gouvernement elle aussi devrait prendre du temps. Ce qui ne risque pas de désamorcer la crise. Le chef du puissant et controversé parti pro-iranien, le Hezbollah, s’est prononcé, vendredi 14 août, pour la formation d’un gouvernement rassem­blant les partis traditionnels au Liban. Or, c’est justement ce que ne veulent pas les contestataires. « Ces dernières années, le Hezbollah et ses alliés, le parti chiite Amal et le Courant Patriotique Libre (CPL) de Michel Aoun, ont acquis d’importants avantages et privilèges politiques. Bien sûr, ils vont s’y accrocher bec et ongles », explique Dr Mona Soliman, professeure de sciences politiques à l’Université du Caire, ajoutant que les leaders du Hezbollah et du CPL ont lancé des menaces mais de façon indirecte. En effet, Nasrallah a affirmé empêcher ses partisans de participer aux manifestations, une façon d’éviter les éventuels affrontements avec les autres mani­festants vu que les partisans de Nasrallah sont armés. De plus, le chef du CPL, Gebran Bassil, a défendu sa formation politique fon­dée par le président Michel Aoun tout en annonçant que ses partisans soutiennent le président et sa politique. Et ce, alors qu’ils concentrent tous les deux une grande part des critiques de la contestation contre le pouvoir, à son paroxysme depuis la double explosion qui a ravagé Beyrouth le 4 août dernier.

Possibles élections anticipées

Au sein de la classe politique, ce sont toujours les mêmes tergiversations. Alors que le gouver­nement a démissionné suite à cette catastrophe, les menaces planent sur le parlement, sur lequel tous les regards se braquent désormais. Depuis la double explosion du port, les démissions de députés se sont succédé, sans pour l’heure bou­leverser, jusqu’à présent, les équilibres de la Chambre. Au cours de cette semaine, d’intenses tractations étaient en cours entre divers blocs de députés opposés à la majorité parlementaire, afin de décider d’une approche commune à adopter en vue de provoquer des législatives anticipées. En effet, certains blocs veulent reprendre une majorité perdue lors des élections du printemps 2018. Samir Geagea, leader des Forces liba­naises (chrétien), a fait état de discussions entre sa formation et la Rencontre démocratique, un groupe affilié au Parti socialiste progressiste du druze Walid Joumblatt. Il a annoncé « une déci­sion importante » prochainement. L’ancien pre­mier ministre, Saad Hariri, qui dirige le plus grand bloc sunnite du parlement, n’a pas encore fait part de sa décision. Quant au CPL de Michel Aoun, il voit déjà loin. Gebran Bassil a déclaré qu’il allait oeuvrer à améliorer le système de gouvernance du pays sur la base de la Constitution, car « nous ne pouvons pas conti­nuer de cette façon. Nous sommes en faveur de la mise en place d’un Etat civil et de la décentra­lisation administrative, comme le prévoit Taëf », a-t-il dit, tout en évoquant le lancement d’un pacte civil qui sera annoncé à l’occasion du 100e anniversaire de la création du Grand Liban. « Dans ce cadre, des élections, qui pourraient avoir lieu dans un an si tout le monde joue le jeu, deviennent nécessaires pour consacrer le chan­gement, à travers un parlement élu conformé­ment à une nouvelle loi électorale sur base d’un scrutin proportionnel et de plus grandes circons­criptions, et un Sénat protégeant nos particula­rismes et notre entité », a estimé Bassil. Et le patriarche maronite, Mgr Béchara Raï, a lui aussi plaidé en faveur de législatives anticipées, par­lant « de la nécessité de lancer immédiatement le changement ».

Qui sera le prochain premier ministre ?

Pendant que les Libanais pansent leurs plaies, dans les coulisses politiques, c’est une toute autre histoire donc. En attendant de voir s’il y aura ou non des élections anticipées, la nomina­tion d’un nouveau premier ministre se fait attendre. Un choix difficile, selon Mona Soliman, vu le lourd fardeau qui attend le pro­chain chef de l’exécutif. « Il fera l’objet de cri­tiques même s’il mène des réformes, car il ne pourra pas satisfaire tous les camps et il aura les bras liés à cause des pressions de la classe politique », estime-t-elle. Pour le moment, plu­sieurs noms circulent, dont des anciens premiers ministres, comme Fouad Siniora, Najib Mikati, Tamman Salam et Saad Al-Hariri. Ce dernier a déjà posé plusieurs conditions. Tout d’abord, il veut avoir les mains libres, des prérogatives exceptionnelles, car au Liban, le premier ministre ne peut pas prendre de décision sans l’approbation du parlement, ce qui freine les tentatives de réformes. Autre condition, Hariri veut un cabinet de technocrates, non choisis sur la base du confessionnalisme. Des conditions refusées par la classe politique. Quant aux autres candidats, Fouad Siniora est impliqué dans des procès de corruption, Najib Mikati est refusé par une large tranche. Reste Tammam Salam, qui peut avoir le soutien du bloc sunnite entier. Mais, il doit présenter un plan de réforme économique et politique satisfaisant tous les partis qui, à leur tour, doivent présenter des concessions et laisser leur intérêts à part.

Si le choix du chef de l’exécutif est difficile, la formation du gouvernement et les défis à venir le sont plus. « Tout ce que nous voulons, c’est un gouvernement efficace qui conduise des réformes. Le CPL ne veut pas participer à un cabinet qui n’a pas de programme de réformes », a affirmé Gebran Bassil, dans une tentative de se rapprocher de l’opinion publique. Plus franc, Hassan Nasrallah a réitéré : « Nous réclamons la formation d’un gouvernement d’union nationale, et si ce n’est pas possible, d’un gouvernement avec la plus large représen­tation possible de politiques et d’experts, un gouvernement fort, capable et qui serait proté­gé politiquement par les partis ». Tournant en dérision les appels à la constitution d’un gou­vernement « neutre » et affirmant que ce serait « une perte de temps » et qu’il « n’existe pas de personnes neutres au Liban ».

Ce qui est en partie vrai. Le confessionna­lisme, bien qu’à l’origine de bien des maux au Liban, est trop ancré dans ce pays. S’en défaire paraît quasi-impossible. S’en défaire est pour­tant l’unique salut.

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