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Ayman Chabana : Le règlement politique doit être accepté tant par les parties libyennes que par leurs alliés

Maha Salem avec agences, Lundi, 16 mars 2020

Dr Ayman Chabana, politologue et professeur de sciences politiques à l’Université du Caire, analyse la situation en Libye suite à l’arrêt des discussions de Genève. Il se dit sceptique sur les chances du successeur de Ghassan Salamé de ramener la paix.

Ayman Chabana

Al-ahram hebdo : Lors de sa visite à Paris la semaine dernière, le maré­chal Khalifa Haftar, chef de l’Ar­mée Nationale Libyenne (ANL), s’est engagé à signer l’accord de cessez-le-feu qu’il avait refusé de parapher à Moscou en janvier dernier, mais à certaines condi­tions. Mais quelques jours après, l’ANL a déclaré avoir frappé l’aéroport Mitiga de Tripoli et plusieurs cibles militaires turques. Est-ce donc un espoir mort-né ?

Dr Ayman Chabana: Il est toujours difficile de juger de l’efficacité de tout accord de ces­sez-le-feu en Libye vu que plusieurs ont déjà été signés sans jamais être appliqués. Et à chaque fois, les combats se poursuivent entre les deux camps. C’est d’ailleurs toujours le cas. Le dernier accord signé à Berlin le 19 janvier dernier n’a pas été respecté et l’Onu a enregistré plus de 40 violations des deux côtés. Aussi, depuis cette date, le chef du Gouvernement d’union nationale, le GNA, Fayez Al-Sarraj, a reçu des renforts militaires de la part de la Turquie en dépit de l’embargo imposé sur les armes par la communauté internationale. En fait, toutes les parties en conflit ne respectent pas les accords. On peut dire qu’elles les signent pour gagner du temps, réorganiser leurs forces et leurs rangs, recevoir les aides financières et les renforts militaires, contacter leurs alliés, etc. Quant à l’annonce de Khalifa Haftar, il a promis de parapher l’accord pour satisfaire la commu­nauté internationale et les Libyens. Il veut à la fois obtenir un soutien politique internatio­nal et apparaître, face aux Libyens, comme l’homme qui cherche à instaurer la paix, d’autant plus que ses adversaires critiquaient le fait que, par son offensive, il détruit l’in­frastructure du pays. En plus, la situation humanitaire est catastrophique.

Mais tout le monde sait que cet accord ne sera pas appliqué: il y a plusieurs groupes qui combattent sur le terrain, et pour que tous déposent les armes, il faut parvenir à une entente qui satisfasse, du moins en partie, les revendications des uns et des autres.

— Paris a déclaré « vouloir faire vivre les conclusions du Sommet de Berlin ». La France aspire-t-elle à jouer un rôle plus important et si oui, comment ?

— Bien sûr, la France peut jouer un rôle important et influent, mais elle doit coopérer avec d’autres pays. Actuellement, cette crise préoccupe plusieurs pays. Mais la France, comme tous les pays occidentaux, est préoc­cupée par ses crises internes actuelles, notam­ment à cause de la propagation du coronavi­rus et des pertes économiques et politiques qui en résultent. C’est désormais la préoccu­pation majeure, ce qui fait que la Libye ne vient ces jours-ci pas en tête des préoccupa­tions. Par ailleurs, d’autres pays ont aussi des intérêts mais des intérêts différents. Et cha­cun soutient une des parties en Libye. C’est pourquoi le règlement politique doit être accepté tant par les parties libyennes que par leurs alliés.

— La commission mili­taire mixte, qui a tenu plu­sieurs réunions en février, n’a pas non plus abouti à quoi que ce soit …

Ayman Chabana
Le président Emmanuel Macron lors de sa dernière rencontre avec le maréchal khalifa Haftar à Paris.

— Cette commission a été formée pour satisfaire la communauté internationale, mais en réalité, les différends sont beaucoup trop profonds pour que de simples réunions d’une telle commission puissent les régler. Il n’y a pas que les deux camps rivaux, il y a des tribus, des factions, des groupes djihadistes armés en plus des camps politiques connus. Chacun d’eux cherche ses intérêts et veut une partie du gâteau, chacun d’eux veut être représenté dans le parlement, le gouverne­ment, ils veulent un partage non seulement des richesses mais aussi du pouvoir. Il est très difficile de persuader tous ces camps que la stabilité et la paix de leur pays doivent être prioritaires.

En fait, l’origine de ce conflit remonte à loin. Le régime de Kadhafi n’a pas ins­tauré les bases d’un véritable Etat, avec des institutions solides. Il a implanté un sys­tème tribal et favorisé la poli­tique de « diviser pour mieux régner ». Aujourd’hui, il faut tout commencer à zéro car les Libyens ne sont pas habitués à vivre dans un Etat de droit, avec des lois, des devoirs et des droits.

— Le règlement passe, selon vous, par un accord à même de satisfaire dans une cer­taine mesure les revendications des diffé­rentes parties. Pourquoi donc ces parties ne veulent-elles pas faire de concessions ou n’acceptent-elles pas le partage des richesses ?

— Chaque camp a des alliés internes et externes. Et ces derniers sont les vrais rivaux puisqu’ils ont des intérêts divergents. Les calculs des uns et des autres, dans une telle crise régionale, sont compliqués et liés. La crise libyenne, celle syrienne, l’influence russe, celle française dans le contient afri­cain, tous ces dossiers sont liés. Et, les accords tacites ont d’autres buts secrets jamais annoncés.

— Selon certaines informations, l’Algé­rien Ramtane Lamamra, ancien ministre algérien des Affaires étrangères, est pres­senti pour remplacer Ghassan Salamé, comme envoyé spécial de l’Onu pour la Libye. Qu’en est-il et si c’est vrai pourra-t-il réussir là où ses prédécesseurs ont échoué ?

— Jusqu’à maintenant, on ne sait pas qui va remplacer Ghassan Salamé. Aucune annonce officielle n’a été faite, mais quiconque lui succédera aura une lourde tâche. Il ne pos­sède pas de bague magique pour trouver des solutions rapides acceptables et faisables sur le terrain. C’est un conflit compliqué avec des divisions internes profondes et des enjeux régionaux et internationaux complexes.

Le plus grave à l’heure actuelle est que chaque camp campe sur sa position. Sarraj a annoncé être prêt à commencer les négocia­tions de paix avec tous les partis, mais sous condition: il ne va pas discuter avec ceux qui veulent un régime militaire, c’est-à-dire, pas avec Haftar. Ce dernier dit continuer son offensive de Tripoli pour détruire les milices militaires. Avec ces positions, c’est un scéna­rio de guerre et non de paix, c’est-à-dire que chaque partie compte optimiser ses victoires militaires pour imposer ses conditions. C’est le principe du vainqueur. Mais ceci ne réali­sera pas la paix, car il repose sur une seule chose: éliminer l’adversaire. Les différentes parties doivent au contraire comprendre que le règlement passe par la réconciliation et l’acceptation de l’autre .

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