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Ayman Al-Rakab : Le rôle égyptien sera vital pour arrêter l’effusion de sang à Gaza

Osman Fekry, Mardi, 26 mars 2019

Ayman Al-Rakab, dirigeant du mouvement Fatah et professeur de sciences politiques à l'Université de Jérusalem, commente la récente vague de contestation à Gaza.

Ayman Al-Rakab

Al-ahram hebdo : Quelles sont les raisons du mouvement de contestation populaire qui secoue actuellement le secteur de Gaza ?

Ayman Al-Rakab : Le mouvement de contestation populaire à Gaza a plusieurs raisons politiques, sociales et économiques. Mais les motifs les plus importants sont d’ordre économique. Le taux de chômage croît jour après jour. Il atteint actuellement 60 %. Des milliers de diplômés d’université tentent de rejoindre le marché du travail et l’Autorité palestinienne a arrêté les titularisations dans ses rangs à Gaza depuis la victoire du Hamas en 2006. Les retraites anticipées et parfois forcées ont compliqué la situation davantage. Ajoutons à cela l’explosion démographique que connaît le secteur de Gaza. En 2018, il y avait 2,2 millions d’habitants à Gaza. Les Gazaouis ont peu d’espoir que les efforts de réconciliation palestinienne aboutissent. Et les démarches visant à lever l’embargo ont échoué. La génération, qui est sortie, revendique le droit de vivre et manifeste son ressentiment à l’égard des politiques en place. Les manifestants savent parfaitement qu’ils seront arrêtés avec violence par le Hamas qui s’était érigé plusieurs fois devant ce mouvement.

— Quelle est l’attitude de l’Autorité palestinienne vis-à-vis du mouvement populaire à l’intérieur du secteur de Gaza ?

— L’Autorité considère ce mouvement comme le résultat des sanctions qu’elle a imposées au Hamas et qu’il est temps que la population sorte pour s’insurger et appeler au renversement du mouvement islamiste. L’Autorité a alors tenu à ce que les médias parlent de tous les événements qui se déroulent à Gaza. Certains craignent que l’Autorité palestinienne ne multiplie les sanctions sur le secteur de Gaza, mais ce mouvement peut se retourner contre elle, car elle a fait la distinction entre les habitants du secteur de Gaza et ceux de la Cisjordanie à plusieurs égards. A commencer par les opportunités de travail. Le nombre de personnes titularisées en Cisjordanie était de 140 000 l’année passée en Cisjordanie contre 35 000 à Gaza. Si le peuple a la possibilité de retourner aux urnes, il sanctionnera tout le monde.

— Quelle est la position du Hamas vis-à-vis de ce mouvement ?

Ayman Al-Rakab
Depuis deux semaines, la bande de Gaza est le théâtre d'importantes manifestations contre le mouvement Hamas. (Photo:AFP)

— Le Hamas considère que ce mouvement jeune veut le renverser et que donc il est nécessaire d’avoir recours à la violence et à l’oppression pour le contrer. Afin de justifier les mesures oppressives, le Hamas a propagé l’idée que l’Autorité palestinienne et l’occupation israélienne sont les instigateurs de ce mouvement. Il s’est alors donné le droit de frapper avec atrocité les milliers de manifestants et d’arrêter des milliers d’autres. Plus encore, il a demandé l’aide de son allié et parrain qu’est le Qatar qui lui avait ouvert grandes les portes des chaînes Al-Jazeera. Sur le champ, le Qatar a annoncé une aide financière aux familles palestiniennes de Gaza comme pour dire que le motif essentiel de cette rébellion est le besoin financier et la pauvreté. Doha croyait que c’était là une manière d’avorter cette rébellion. Cependant, la rage continue, mais elle est peut-être moins violente.

— Qu’en est-il de la position israélienne et aussi du rejet par la rue du mouvement Hamas et de ses pratiques ?

— Israël a considéré sans l’afficher officiellement que ce mouvement populaire l’aiderait à transférer la bataille des frontières de Gaza à l’intérieur du secteur. Ceci s’est manifesté dans les accrochages limités qui ont eu lieu aux abords de Gaza le premier vendredi après le lancement du mouvement de contestation populaire. En même temps, Tel-Aviv craint la chute du Hamas et le fait que le secteur ne tombe dans l’anarchie et qu’il n’y ait pas d’institution capable de combler le vide. Dans de telles conditions, c’est Israël qui payera le prix. Raison pour laquelle Tel-Aviv a facilité l’entrée des fonds qatari au secteur de Gaza et a observé le silence face aux événements. La présence du Hamas sert Israël car elle alimente les divisions interpalestiniennes. Tel-Aviv peut alors prétexter l’absence d’un leadership qui peut parler au nom du peuple palestinien.

— Quel est selon vous l’avenir du mouvement Bedna neïch (nous voulons vivre) ?

— Nombreux sont ceux qui posent cette question et qui veulent savoir jusqu’à quel point ce mouvement peut réussir. S’arrêtera-t-il ou bien sera-t-il avorté, d’autant que de nombreux mouvements similaires ont été avortés à des époques différentes ? Le mouvement atteindra-t-il son objectif à la fin, celui de changer pacifiquement le régime du Hamas et d’organiser des élections parlementaires et présidentielle afin que le peuple puisse changer ceux qui le gouvernent ? Bien sûr, l’interférence de l’Autorité palestinienne, par l’intermédiaire de ses médias, dans les zones d’accrochage a donné au Hamas un argument pour recourir à la violence et accuser l’autorité de gérer cette grogne. Malgré les fonds injectés par le Qatar, il est probable que ce mouvement persiste, mais il rentrera dans des phases de nature différente. A ce moment-là, le rôle de l’Egypte sera vital pour arrêter l’effusion de sang et promouvoir les efforts dans le sens de la réconciliation à travers la tenue d’élections à Gaza, en Cisjordanie et à Jérusalem sous une supervision égyptienne. Ce rôle est indispensable car il amènera les différentes parties à accepter un compromis pour éviter la violence qui impacterait non seulement la Palestine mais également le voisinage.

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