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Haftar met le cap sur le sud

Maha Salem avec agences, Mardi, 12 février 2019

Le chef de l'Armée Nationale Libyenne, (ANL), le maréchal Khalifa Haftar, a lancé une offensive dans le sud pour « rétablir la sécurité » dans cette région où prolifèrent les groupes terroristes. Un fait qui pourrait compromettre la tenue des élections.

Haftar met le cap sur le sud
L'ANL s'est emparée de l'un des plus grands champs pétroliers de Libye situé au sud. (Photo : AFP)

La tension est montée d’un cran au sud de la Libye, divisée et plongée dans le chaos. Le chef de l’Armée Nationale Libyenne (ANL), le maré­chal Khalifa Haftar, a lancé une offensive visant à combattre les groupes djihadistes dans cette région marquée, jusqu’à la signature d’un accord de paix en 2017, par des com­bats sanglants entre la communauté Toubou et des tribus arabes. L’objectif affiché de cette énième opération militaire de Khalifa Haftar, soutenu par ses alliés internationaux dont la France, est de « rétablir la sécurité ». « Les bandes criminelles et l’opposition tchadienne s’adon­nent aux enlèvements et aux extor­sions, et en tirent des revenus qui pourraient servir à financer des opé­rations terroristes », a déclaré le porte-parole de l’ANL, Ahmed Al-Mesmari.

Avant cette offensive, le sud était délaissé, les autorités rivales libyennes se disputant le pouvoir dans le nord. Plus de 7 ans après la chute de Mouammar Kadhafi, la Libye reste profondément divisée avec, d’un côté, un Gouvernement d’union nationale (GNA) basé dans la capitale Tripoli (nord-ouest), issu d’un processus onusien. Et, de l’autre, un cabinet parallèle appuyé par l’ANL autoproclamée par le maréchal Khalifa Haftar qui domine le nord-est.

Soutenue par la France et plusieurs pays arabes, l’armée du maréchal Haftar a affirmé concentrer son action sur les groupes rebelles tcha­diens accusés d’alimenter l’insécuri­té et de profiter des frontières poreuses pour établir des bases arrière. « Le maréchal Haftar cherche à renforcer son pouvoir dans le sud. Il essaye de gagner du terrain pour avoir l’avantage en cas de partage du pouvoir », explique Mona Soliman, professeure de sciences politiques à l’Université du Caire. Autre objectif selon la spécia­liste : « Le maréchal a besoin de fonds et le sud est riche en pétrole. S’il parvient à s’emparer des puits de pétrole dans cette région, il ren­forcera sa position aux yeux de la communauté internationale, mais aussi des Libyens eux-mêmes », explique-t-elle.

Les Toubou contrôlent d’impor­tants champs pétroliers entre Koufra, Mourzouk et Oubari. L’ANL a ainsi annoncé, le 6 février, s’être emparée sans combats d’Al-Charara, l’un des plus grands champs pétroliers de Libye situé à 900 km au sud de Tripoli, où la production est à l’arrêt depuis près de deux mois. Selon Ahmed Al-Mesmari, « l’ANL a pénétré dans ce champ après avoir négocié avec des groupes qui y étaient présents ». Géré par la com­pagnie Akakus, une joint-venture entre la Compagnie nationale de pétrole (NOC), l’espagnol Repsol, le français Total, l’autrichien OMV et le norvégien Statoil, le champ d’Al-Charara produit 315 000 barils de brut par jour, soit près d’un tiers de la production globale libyenne.

Réaction du GNA

Déjà faible et impuissant, le GNA, après avoir dénoncé « l’escalade militaire dans le sud », a annoncé la nomination d’un ancien haut respon­sable militaire du régime Kadhafi, Ali Kana, comme chef militaire pour la région sud. « Cette région ne doit pas devenir un terrain de règlement de compte politique ou de sédition entre les composantes sociales et culturelles », a annoncé le GNA dans un communiqué. Un geste qui vise à empêcher Haftar de faire cavalier seul et à montrer que le gouverne­ment de Fayez Al-Sarraj est fort et peut imposer sa domination sur le sud. « Le choix de Kana est très intelligent, il est originaire du sud et il a soutenu Kadhafi jusqu’à la mort de ce dernier. Il bénéficiera du sou­tien de plusieurs grandes tribus, dont les Touaregs et la tribu de Kadhafi. De même, il est soutenu par l’Italie, allié de Fayez Al-Sarraj. Ainsi, ce dernier essaye de satisfaire toutes les parties pour recevoir le soutien et l’aide dont il a besoin », explique Soliman.

Depuis la chute de Kadhafi, la Libye est dominée par une myriade de milices armées qui changent d’al­légeance selon leurs intérêts, et des djihadistes qui font régner un climat d’insécurité chronique. Le champ d’Al-Charara était contrôlé par des groupes armés de la région qui blo­quaient la production sur le site pour protester, selon eux, contre la margi­nalisation de leur région par le GNA. A la tête de ce dernier, Fayez Al-Sarraj s’était récemment rendu sur ce site, promettant le déblocage d’importants fonds pour le dévelop­pement de la région. Pour autant, la NOC a indiqué que toute reprise de la production pétrolière doit attendre que le champ d’Al-Charara soit sécurisé. Elle avait également demandé à ce que les groupes contrôlant le site soient remplacés par une brigade des « Gardes des installations pétrolières » qui dépen­dent du GNA. Des représentants Toubou ont évoqué ces derniers jours la possibilité d’un front com­mun avec le général Kana contre l’ANL de Haftar.

Les Toubou, minorité libyenne qui se plaint de longue date de discrimi­nation, accusent l’ANL d’avoir « chargé des tribus rivales arabes de pénétrer dans leurs zones ». Alors que l’armée du maréchal Haftar a annoncé, vendredi, avoir combattu des rebelles tchadiens à Ghudduwah, au sud de Tripoli, avant de mener, dimanche, des frappes aériennes contre ces groupes, les Toubou libyens disent avoir été également visés. Selon les analystes, les Toubou sont eux-mêmes divisés « Comme toutes les tribus libyennes, les Toubou et les Tourags sont divisés. Une partie refuse la présence des rebelles tchadiens et soutient l’ANL, l’autre soutient les rebelles et profite de leur présence », explique Mona Soliman. Et d’ajouter que la situa­tion dans le sud se répète dans tout le pays. Chaque camp essaye de s’im­planter et de réaliser plus de gains, mais ces tensions menacent la tenue des élections générales attendues cette année pour mettre fin au chaos qui plane sur la Libye. Après trois semaines de silence, Ghassan Salamé, l’émissaire de l’Onu pour la Libye s’est dit préoccupé par le risque d’une escalade de la violence qui pourrait compromettre la tenue des élections. Dans ce contexte, la pression s’intensifie sur le chef du gouvernement d’Union, Fayez Al-Sarraj, qui pourrait se retrouver tiraillé entre Haftar, qui a toujours contesté sa légitimité tout en accep­tant de discuter avec lui lors de som­mets diplomatiques hors de Libye, et les factions anti-Haftar qui lui repro­chent sa faiblesse face au maréchal.

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