International > Monde Arabe >

Dr Mohamad Gomaa : L’instabilité chronique présente un milieu favorable à l’émergence et à la montée de groupes extrémistes

Maha Salem avec agences, Mercredi, 02 août 2017

Dr Mohamad Gomaa, analyste politique au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram, fait le point sur la bataille de Raqqa et sur l’avenir de l’Etat islamique.

Al-Ahram Hebdo : La défaite de Daech à Mossoul en Iraq a suscité de nombreux espoirs sur le déroulement de la bataille contre ce groupe dans la ville syrienne de Raqqa. Où en est cette bataille ?

Mohamad Gomaa : L’offensive de Raqqa prendra son temps comme celle de Mossoul et ce, à cause de plusieurs raisons. Tout d’abord, les forces qui sont sur le terrain et qui luttent contre Daech sont limitées et en nombre réduit. Il est vrai que les Américains les soutiennent et leur fournissent des aides financières, militaires et informatiques, mais leur nombre est considé­ré souvent comme le premier obstacle. Aussi, les Américains n’ont pas de vrai partenaire sur terre. Ce qui rend l’offensive difficile. Autre chose, les Etats-Unis ont leur propre calcul. Ils s’intéressent en premier lieu à limiter l’exten­sion de la domination iranienne dans la région. Ils veulent contrer la réalisation de leur rêve de dominer les frontières entre l’Iraq et la Syrie pour avoir un passage vers la Méditerranée.

La situation est d’autant plus compliquée qu’il existe aussi d’autres groupes armés soutenus par différents pays, chacun d’eux défendant ses propres intérêts. Par ailleurs, les forces du régime n’interviennent plus dans cette ville, Bachar Al-Assad est occupé par d’autres pro­blèmes plus importants pour lui, il ne veut pas disperser ses forces. Ainsi, il laisse cette ville sous les feux des autres forces, car il sait bien que Washington ne va pas combattre à ses côtés, et qu’en même temps, la lutte contre l’Etat isla­mique est une priorité pour les Américains.

— Cela veut-il dire que la bataille de Raqqa va durer et que sa fin n’oeuvrera pas à calmer la situation générale en Syrie ?

— En effet. Le vrai problème à Raqqa n’est pas l’offensive contre Daech ou la chasse des djihadistes. La vraie difficulté, voire la catas­trophe, c’est ce qui va se passer après la défaite de ce groupe armé dans cette ville. Après la libération de Raqqa des mains de Daech, les conflits et les tensions risquent de s’aggraver à cause de la montée des Kurdes dans cette ville. Les divergences entre les Arabes et les Kurdes prendront un autre tournant, surtout avec les interventions étrangères occidentales, régio­nales ou arabes. Déjà, Washington soutient les Forces Démocratiques Syriennes (FDS, des combattants arabo-kurdes indépendants liés à l’opposition modérée, et formés par les Américains). Mais la Turquie s’y oppose et soutient d’autres forces formées par les tribus locales. A cet égard, la Turquie a organisé, depuis avril dernier, plusieurs réunions regrou­pant les chefs des tribus et des factions qui contrôlaient cette ville avant qu’elle ne tombe entre les mains de Daech. A travers ces réu­nions, la Turquie veut acquérir une certaine influence. Aussi, elle veut aussi et surtout limi­ter l’extension des Kurdes et diminuer leur puissance en Syrie, et plus généralement dans la région.

— Oui, mais la victoire contre Daech, qui est aujourd’hui nettement affaibli dans la région, est une victoire en soi ...

— Il faut distinguer entre deux choses, « l’Etat » de Daech et le groupe armé des djiha­distes de Daech. Tout d’abord, Daech, en tant qu’Etat ou territoire, est complètement détruit et cela pour toujours. Mais le groupe armé existe toujours. Il s’est nettement affaibli bien sûr, il ne peut plus occuper des villes ou contrôler un quelconque territoire. Certes, le groupe armé est devenu incapable de mener des combats achar­nés. Mais il n’en demeure pas moins que les djihadistes de ce groupe poursuivront leurs actes de vengeance, ils commettront des atten­tats et des attaques terroristes dans tous les pays quand ils en auront l’opportunité. On peut même prédire que Daech existera tant que les conflits et les tensions existeront dans la région.

Les divergences politiques et les tensions confessionnelles ou ethniques créent un climat d’instabilité chronique qui présente toujours un milieu favorable à l’émergence et à la montée de groupes extrémistes. Autrement dit, on doit intégrer toutes les factions et les communautés dans la vie politique pour atténuer les tensions entre les citoyens du même pays et pour ne pas donner l’occasion à n’importe qui d’intervenir dans ces pays.

— Justement, on a beaucoup parlé de l’après-Daech à Mossoul, et depuis la libéra­tion de la ville, les informations sont très peu nombreuses. Pourquoi ?

— Après la reprise de Mossoul, personne ne nous a dit où sont passés les djihadistes ira­qiens qui combattaient avec l’EI. On sait que beaucoup d’étrangers sont morts, que d’autres ont été arrêtés, mais rien n’est dit à propos des Iraqiens eux-mêmes. Le risque est que ces combattants réintègrent la société sans qu’ils ne soient jugés. Et, face aux tensions commu­nautaires qui sévissent en Iraq, ils poursuivront leur lutte tant qu’ils seront privés de leurs droits. C’est pour cela qu’il faut qu’il y ait une vraie réconciliation entre les chiites et les sun­nites, un vrai dialogue national. Il faut que les sunnites obtiennent tous leurs droits, et qu’ils participent réellement à la vie politique. Tant que les conflits confessionnels persisteront, Daech peut tout à fait renaître de ses cendres.

Lien court:

 

En Kiosque
Abonnez-vous
Journal papier / édition numérique