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Libye : L’incertitude comme mot d’ordre

Maha Salem avec agences, Lundi, 07 mars 2016

Les voisins de la Libye doivent se réunir la semaine prochaine, alors que l'Etat islamique essaye de s'implanter dans de nouvelles régions du pays, et que les rumeurs d'une nouvelle attaque vont bon train.

Libye : L’incertitude comme mot d’ordre
Les forces lybiennes ont mené contre les djihadistes de l'EI une vaste offensive. (Photo:AFP)

Dans une nouvelle tentative de sauver la Libye, les pays voisins doivent se réunir le 21 mars en Tunisie, afin d’« examiner l’évolution de la situation sur la scène libyenne et continuer d’étudier les moyens de trouver des solutions », comme l'a indiqué, à l’AFP, un responsable du ministère tunisien des Affaires étrangères. L’annonce de cette réunion intervient alors que le pays fait de plus en plus face à la menace de Daech, combattu par plusieurs parties parfois opposées.

Les forces libyennes basées à Misrata ont affirmé cette semaine avoir mené des frappes aériennes contre les djihadistes du groupe EI dans leur bastion de Syrte, dans le centre de la Libye. Selon Djamal Zoubia, porte-parole pour les médias étrangers du gouvernement libyen autoproclamé installé à Tripoli, ces frappes auraient fait jusqu’à 18 morts, parmi lesquels d’importantes figures du groupe djihadiste.

En fait, la brigade de Misrata, qui soutient le gouvernement de Tripoli, annonce régulièrement mener des frappes aériennes. De l’autre côté, un porte-parole des forces fidèles au gouvernement installé dans l’est du pays, Akram Bouhalika, a déclaré qu’un accrochage avait eu lieu entre ces troupes et des membres de l’EI ces deux derniers jours à 120 km au sud de la ville d’Ajdabiya, à l’est de Syrte. Une situation qui a poussé le secrétaire général de l’Onu, Ban Ki-moon, de mettre en garde contre une dégradation de la sécurité en Libye en l’absence d’une solution politique à la crise que traverse ce pays. « Si les choses ne progressent pas sur le plan politique, la crise humanitaire s’aggravera et les atteintes à la sécurité, y compris les attaques de Daech, se multiplieront et gagneront du terrain », a-t-il déclaré, à l’occasion d’une visite en Algérie, pays voisin de la Libye qui a accueilli ces derniers mois des négociations entre représentants des principaux groupes libyens pour favoriser un règlement politique.

Mais ce dernier est loin d’être appliqué. Les camps rivaux libyens ont réussi, sous forte pression de la communauté internationale, à signer un accord de paix, mais plusieurs points d’achoppement entravent toujours la formation d’un gouvernement d’union nationale. « C’est très difficile de former un gouvernement libyen unifié qui tienne. Déjà, plusieurs membres de deux parlements et des deux gouvernements qui existent en Libye sont contre l’accord signé, ils refusent la formation du gouvernement et ont plusieurs réserves sur la répartition des postes-clés. Donc, tout d’abord, on doit mettre en place une médiation pour approcher les points de vue. Une fois que le compromis sera trouvé, le gouvernement aura lieu », explique Dr Zyad Akl, politologue et analyste au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram au Caire. Il explique que « le parlement dirigé par Fagr Libya a présenté plusieurs concessions et c’est au tour au parlement reconnu par la communauté internationaled’accepter certaines revendications de son rival ».

Parallèlement à ce bras de fer, un autre acteur de poids est venu s’ajouter à l’équation libyenne. Un acteur qui ne fait pas l’unanimité parmi les camps opposés en Libye. D’un côté, pour le camp de Tripoli, Haftar est considéré comme lié au régime de Kadhafi. On l’accuse d’avoir commis beaucoup de crimes et de violations contre les Libyens. Haftar est connu aussi par son hostilité vis-à-vis de tous les groupes qui se disent islamistes, surtout les islamistes de Fagr Libya. Ceux-là même refusent la présence de Haftar sur la scène politique.

Du côté de l’autre camp, on voit en lui un homme capable d’affronter les djihadistes et de diriger une armée puissante. « Haftar dirige actuellement la guerre sur le front est contre l’EI, ce qui augmente le fossé et les différends entre les rivaux libyens. Cela dit, ses potentielles victoires militaires sur Daech risquent de faire pencher la balance au détriment du gouvernement de Tripoli. C’est pour cette raison que Daech a décidé de changer sa stratégie. Tout au long de l’année dernière, Daech était implanté principalement à Syrte. Actuellement, l’EI se dirige vers le centre de la Libye en essayant de s’étendre géographiquement », explique Dr Zyad Akl.

Selon ce dernier, cette nouvelle orientation est également due à l’attitude de la communauté internationale. Tout en combattant Daech en Syrie et en Iraq, les Occidentaux craignent plus que tout une implantation de l’EI en Libye, en raison notamment de sa situation géographique. Face à cela, Daech fait tout pour sa survie. Les djihadistes de l’EI intensifient leurs combats et essayent d’occuper plus de territoire.

Daech se repositionne
La situation est donc extrêmement complexe. « En effet, il existe deux armées qui mènent deux combats parallèles : les forces armées libyennes à Benghazi et les milices de Fagr Libya dans l’ouest et à Tripoli, alors que le centre de la Libye souffre de l’absence de forces armées capables de protéger les civils contre les attaques de Daech », explique l’analyste. Autrement dit, les forces armées et Fagr Libya ont chassé les djihadistes de l’ouest, de l’est et de la capitale, les combattants de Daech se sont dirigés vers le centre du pays et ont pu occuper de nouvelles régions. « En s’implantant dans d’autres régions, Daech joue politique : il veut montrer qu’il est capable d’étendre son influence et qu’il est imbattable », explique Dr Zyad Akl. De quoi préparer l’opinion publique libyenne à l’éventualité d’une nouvelle intervention étrangère, une idée de plus en plus acceptée, selon le politologue.

Est-ce là la raison derrière les rumeurs d’une nouvelle intervention militaire étrangère ? Pour l’heure, toutes les informations à ce sujet restent imprécises. On a parlé de frappes américaines contre les positions de l’EI, voire d’une présence militaire terrestre française, d’une éventuelle prochaine intervention internationale menée conjointement avec des pays arabes ...

La communauté internationale attend de donner une dernière chance à la politique. Sinon, la parole sera donnée aux armes. A plusieurs reprises déjà, les Occidentaux ont dit être « prêts à contribuer au rétablissement de la sécurité en Libye à condition qu’un gouvernement d’union nationale en fasse la demande ». C’est tout dire.

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