International > Monde Arabe >

La Syrie dans le collimateur onusien

Maha Salem avec agences, Mardi, 11 août 2015

Le Conseil de sécurité a voté une résolution qui permet d'enquêter sur l'utilisation d'armes chimiques par le régime syrien. Mais un long chemin reste à parcourir avant d'incriminer Damas.

Le Conseil de sécurité a adopté une résolution permettant d
Le Conseil de sécurité a adopté une résolution permettant d'enquêter sur l'utilisation d'armes chimiques en Syrie. (Photo: AP)

Essayant de sauver son allié syrien, le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a dénoncé dimanche les « accusations infon­dées », selon lesquelles le régime de Damas conserverait des armes chimiques. Ces déclarations inter­viennent quelques jours après le vote, par le Conseil de sécurité de l’Onu, d’une résolution qui permet d’enquêter sur l’usage d’armes chimiques en Syrie. Selon la résolu­tion de l’Onu, votée à l’unanimité, un groupe d’experts sera formé pour identifier les responsables de récentes attaques chimiques au chlore en Syrie. Bien que la Russie se soit ral­liée à une résolution américaine en ce sens, elle continue tout de même à défendre le régime d'Assad.

En effet, même après le vote de la résolution, le débat continue. Washington, Londres et Paris, qui ont co-parrainé le texte, accusent l’armée syrienne d’avoir mené depuis 16 mois des attaques au gaz de chlore, notamment dans le nord-ouest de la Syrie. Mais pour la Russie, alliée de Damas, il n’existe pas pour l’instant de preuve irréfu­table de la culpabilité du régime syrien. Dans un communiqué, M. Lavrov s’est félicité du succès de l’opération visant à la destruction de l’armement chimique en Syrie, tout en ajoutant que « parfois, des décla­rations affirment qu’il pourrait y avoir des armes chimiques non déclarées en Syrie. Cela est en cours de vérification, nous devons éviter les accusations infondées ».

Les responsables de part et d’autre ont pourtant voulu faire preuve d’unité en minimisant les différends et en pointant du doigt le fait que le Conseil de sécurité a toujours été paralysé par ses divisions depuis le début de la guerre en Syrie. L’ambassadrice américaine auprès de l’Onu, Samantha Power, a sou­haité que « cette unité se manifeste aussi pour trouver d’urgence une solution politique » au conflit, qui a fait 240 000 morts depuis quatre ans, dont 12 000 enfants, et qui a obligé plus de la moitié de la population à fuir, provoquant ainsi une catas­trophe humanitaire. Son homologue russe, Vitali Tchourkine, a salué « un bon exemple de la volonté de coopé­rer et de la persévérance nécessaire pour obtenir un bon résultat ». Mais il a estimé que la résolution devait « surtout avoir un effet préventif, pour mettre fin à l’utilisation dans l’avenir » d’armes chimiques en Syrie.

La résolution crée un « mécanisme conjoint d’enquête », composé d’ex­perts des Nations-Unies et de l’Orga­nisation pour l’Interdiction des Armes Chimiques (OIAC). Ces experts devront « identifier dans toute la mesure du possible les indi­vidus, entités, groupes et gouverne­ments » qui ont organisé, parrainé ou commis ces attaques. Cette mission devra être formée dans un délai de 20 jours et durera un an, avec possibilité de la prolonger par une nouvelle résolution. Elle rendra un premier rapport dans les 90 jours après le début de son enquête. Le gouverne­ment syrien sera tenu de « coopérer pleinement », en permettant aux experts d’accéder aux sites des attaques, de recueillir des échan­tillons et d’interroger des témoins.

Comme prévu, défendant son régime, l’ambassadeur syrien, Bachar Jaafari, aurpès de l’Onu a réaffirmé que « l’armée syrienne n’a jamais utilisé et n’utilisera jamais d’armes chimiques ». Il a accusé « des groupes terroristes affiliés à Al-Qaëda » de l’avoir fait et a contesté l’impartialité de précédentes enquêtes de terrain menées par l’Onu et l’OIAC.

Pressions

Or, la question est surtout de savoir pourquoi cette résolution mainte­nant. « C’est un moyen d’exercer une forte pression sur le régime syrien. Les Américains utilisent toujours cette carte pour imposer leurs condi­tions sur le régime de Damas tout en profitant de la situation actuelle. Et cette fois, Washington exerce aussi des pressions sur les Russes. L’approbation russe signifie aussi peut-être que Russes et Américains ont discuté en privé d’autres dos­siers, comme le nucléaire iranien et la crise ukrainienne », répond Dr Mohamad Gomaa, analyste au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram au Caire. Et de poursuivre : « Il y a aussi une autre raison pour le vote de cette résolution à ce moment pré­cis : les Américains veulent détour­ner l’attention de la communauté internationale et des Arabes des évé­nements qui se déroulent dans les territoires occupés surtout le dernier incident, la mort d’un enfant brûlé vif, en donnant l’image de ceux qui tentent de trouver une issue à la crise syrienne ».

Du côté de l’opposition syrienne, c’est juste une lueur d’espoir. Hadi Al-Bahra, membre de la direction de la coalition de l’opposition syrienne, a dit souhaiter « que le Conseil de sécurité applique ses décisions et qu’il puisse punir tous ceux qui ont commis des crimes contre le peuple syrien ».

Or, ce n’est pas la première fois que la question de l’arsenal chimique syrien est évoquée. La Syrie est cen­sée avoir détruit tout son arsenal chimique, au terme d’un accord américano-russe de septembre 2013, qui lui a permis d’éviter des frappes occidentales. Mais l’OIAC a conclu l’an dernier que du gaz de chlore avait été « systématiquement » utili­sé dans le conflit syrien. Selon l’OIAC, le chlore a été largué par hélicoptère sur des zones tenues par l’opposition syrienne, alors que seule l’armée syrienne possède des hélicoptères. Mais l’organisation ne s’est pas prononcée sur la responsa­bilité de ces attaques, car elle n’est pas habilitée à le faire. Les Etats-Unis ont donc proposé à l’Onu de confier à une équipe d’experts la mission d’identifier les responsables de ces attaques, que les Occidentaux attribuent aux forces du président Bachar Al-Assad.

Pour désigner les coupables, l’Onu compte sur l’expertise de l’OIAC, qui avait déjà enquêté sur un mas­sacre au gaz sarin ayant fait 1 400 morts en août 2013, près de Damas. Mais dans un pays en guerre, les enquêteurs risquent d’avoir beau­coup de mal à circuler en sécurité et à trouver des indices probants plu­sieurs mois après les faits.

Mais Moscou peut encore contes­ter leurs conclusions ou s’opposer à la prolongation de l’enquête. Et même si la culpabilité du régime est établie, il faudra pour le sanctionner faire adopter une nouvelle résolu­tion, que la Russie pourra bloquer comme elle l’a fait pour quatre réso­lutions occidentales depuis le début du conflit. Des diplomates du Conseil voient néanmoins dans le vote positif de Moscou un signe encourageant. Ils espèrent qu’il faci­litera l’adoption de deux autres ini­tiatives en discussion : une résolu­tion française condamnant les lar­gages de barils d’explosifs sur les civils et une déclaration de soutien au médiateur de l’Onu Staffan de Mistura, qui vient de proposer un nouveau plan de paix. Selon l’am­bassadeur russe, cette déclaration sera adoptée « très probablement » au début de la semaine prochaine. « Il s’agira du premier document exclusivement politique sur la crise syrienne, adopté par consensus ».

Lien court:

 

En Kiosque
Abonnez-vous
Journal papier / édition numérique