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Iran : Téhéran entre conciliation et fermeté

Maha Al-Cherbini avec agences, Mardi, 24 septembre 2013

Alors que le régime iranien et les Occidentaux doivent prochainement reprendre les discussions sur le dossier nucléaire, le nouveau président Hassan Rohani alterne gestes d’ouverture et discours musclé.

Teheran
Lors de leur défilé annuel, les forces armées iraniennes ont exposé 30 missiles balistiques d'une portée de 2 000 km. (Photo: AP)

Un pas en avant, un pas en arrière : par ses prises de position sur le dossier nucléaire, Téhéran envoie des signes contradic­toires. Depuis plusieurs semaines, le régime iranien semblait vouloir prouver à l’Occi­dent sa bonne volonté. Cette nouvelle approche, dictée par la grave crise de l’éco­nomie iranienne affaiblie par les sanctions internationales, avait suscité un espoir d’avancée dans la crise nucléaire. Une nou­velle rencontre est prévue à Vienne le 27 septembre entre l’Iran et l’AIEA, et une autre réunion doit avoir lieu avec les Six (Chine, Etats-Unis, France, Royaume-Uni, Russie et Allemagne) avant la fin du mois de septembre.

Mais l’embellie a été de courte durée : dimanche, le régime iranien a fait volte-face et montré ses muscles. Hassan Rohani, pré­sident de la République islamique d’Iran, a réaffirmé le droit de son pays à enrichir de l’uranium sur son sol, pour faire com­prendre à l’Occident que qui dit flexibilité ne dit pas forcément concessions. « Le peuple iranien veut se développer et ne cherche pas à fabriquer l’arme atomique », a-t-il martelé lors d’un discours à l’occasion du défilé annuel des forces armées. « L’Occident doit accepter le droit au nucléaire et à l’enrichissement d’uranium en territoire iranien », a ajouté Rohani. Selon Mohamed Abbas, expert au Centres des Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram, il est peu probable que l’Occident accepte cette condition, car elle implique que l’uranium iranien serait enrichi dans un pays tiers pour que Téhéran ne maî­trise pas cette technologie.

Une nouvelle centrale nucléaire

Lors de leur défilé annuel, dimanche dernier, les forces armées iraniennes ont également procédé à une nouvelle démonstration de force, présentant 30 missiles balistiques de type Sejil et Ghadr d’une portée de 2 000 kilo­mètres. C’est la première fois que l’Iran expose un tel nombre de missiles balistiques, capables non seulement d’atteindre Israël mais aussi les bases militaires américaines de la région. « Depuis deux cents ans, l’Iran n’a jamais agressé un autre pays. Aujourd’hui encore, les forces armées de la République islamique ne lanceront jamais une agression dans la région, mais résisteront avec détermination aux agres­seurs », a lancé Hassan Rohani.

Autre motif d’inquiétude pour l’Occident : Téhéran a inauguré lundi la centrale nucléaire civile de Bouchehr, dans le sud de l’Iran, a déclaré Ali Akbar Salehi, responsable de l’Or­ganisation Iranienne de l’Energie Atomique (OIEA). En construction depuis plus de 35 ans, l’usine, fournie par la Russie, va désor­mais entrer en activité. Les Russes se sont engagés à fournir le combustible de la centrale pendant dix ans et à récupérer les déchets. La construction de ce réacteur inquiète également les pays voisins de l’Iran, qui s’interrogent sur la fiabilité des installations et leur capacité à surmonter un séisme.

Libérations politiques

Sur le plan intérieur, Hassan Rohani a fait un geste d’ouverture en libérant cette semaine plusieurs personnalités réformatrices, dont la célèbre avocate des droits de l’homme Nasrin Sotoudeh, emprisonnée depuis 2010. Selon lui, d’autres libérations pourraient suivre. Les experts estiment qu’en libérant ces personnali­tés arrêtées pendant la contestation ayant suivi la réélection du président Ahmadinejad en juin 2009, Hassan Rohani ouvre la voie à la libéra­tion d’opposants plus importants, comme les deux dirigeants de l’opposition Mir Hossein Moussavi et Mehdi Karoubi, en résidence sur­veillée depuis février 2011. Ces deux hommes avaient pris la tête de la contestation en dénon­çant des fraudes massives lors du scrutin de 2009.

Preuve de son soutien à la politique du pré­sident réformateur, l’ayatollah Khamenei, qui a la haute main sur le nucléaire, a demandé aux responsables des Gardiens de la révolution, la très conservatrice armée d’élite du régime, de « ne pas être actifs en politique ». Mieux, Ali Khamenei a même plaidé pour une démonstra­tion de « souplesse » dans les discussions nucléaires. « Il existe une bataille dans les coulisses entre l’aile dure du régime et les réformateurs », explique Mohamed Abbas, ajoutant que les conservateurs tentent de frei­ner les réformes. Mais des avancées dans le dossier nucléaire et un allègement des sanc­tions garantiraient à Hassan Rohani de garder le soutien de Khamenei face à la frange dure du régime. L’ayatollah Khamenei semble avoir enfin réalisé que l’inflexibilité de l’aile ultra­conservatrice dans les négociations nucléaires pendant les années Ahmadinejad — de 2005 à 2013 — a valu au pays de lourdes sanctions qui ont affaibli son économie.

L’Occident agit à l’iranienne

Enthousiasme et prudence. Tels sont les deux mots qui s’appliquent le mieux à la réaction de la communauté internationale aux agissements iraniens. Au début de la semaine, c’était l’enthou­siasme qui prédominait. Le secrétaire général de l’Otan, Anders Fogh Rasmussen, et le chef de la diplomatie britannique, William Hague, étaient les premiers à encourager les ouvertures ira­niennes, espérant que les prochaines négociations nucléaires aboutiront. Quant à la réaction américaine, elle était dès le départ « ambiguë ». De quoi laisser penser que le président Obama a décidé de souffler le chaud et le froid à l’iranienne. Alors qu’il a salué vendredi l’attitude « constructive » et « positive » de son homologue iranien, la Maison Blanche a affirmé, peu après, que « ces développements positifs dans le domaine des prisonniers et les déclarations de Rohani ne sont pas suffisants pour répondre aux inquiétudes de la communauté internationale sur le programme nucléaire ». Une tergiversation qui peut s’expliquer par le souci américain de ne pas fâcher son « enfant gâté » — Israël — qui n’avait jamais eu confiance dans les promesses de son ennemi iranien.

Selon les experts, maints facteurs justifient cette approche prudente de l’Occident : la com­plexité des contentieux, du nucléaire à la Syrie, les données politiques intérieures et les leçons de l’Histoire récente. Le plus grave accroc semble, pour le moment, l’influence que va avoir le dossier syrien sur les négociations nucléaires iraniennes. L’Iran, allié farouche du régime de Bachar Al-Assad, a juré de réagir directement si Damas est frappé. Une menace qui a porté Obama à agiter de nouveau le spectre d’une action militaire contre Téhéran.

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