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Afghanistan : Talibans, la grande débâcle

Mercredi, 24 août 2022

Le 15 août 2021, les Talibans s’emparaient de Kaboul, reprenant le pouvoir en Afghanistan vingt ans après en avoir été chassés. Un an après, le tableau est sombre. Analyse.

Afghanistan  : Talibans, la grande débâcle

Mohamed Abdelwahed*

S’emparer du pouvoir est une chose, exercer le pouvoir en est une autre. C’est ainsi que l’on peut résumer la situation en Afghanistan, un an après le retour au pouvoir des Talibans. Si l’heure est aujourd’hui au bilan, il est injuste de faire le bilan de cette année de gouvernance par les Talibans sans prendre en considération les facteurs externes ayant eu des conséquences directes sur le peuple afghan et sur l’efficacité du gouvernement. Le plus important facteur est la non-reconnaissance, par la communauté internationale, de la légitimité du régime taliban, elle-même suivie de sévères sanctions américaines et occidentales ayant totalement paralysé l’économie, déjà bien fragile, de l’Afghanistan. A cela s’ajoutent les défis politiques et socioéconomiques qu’affronte le pays.

Cela dit, on ne peut pas prétendre que les Talibans n’endossent pas la responsabilité de la dégradation de la situation en Afghanistan. En effet, depuis leur arrivée au pouvoir, les Talibans ont multiplié les mesures conduisant à une telle situation.

Tout d’abord, ils ne détiennent pas de cadres à même de diriger les instances du pays, d’autant plus que le concept d’Etat nation n’existe pas chez les dirigeants talibans. Ainsi, ils dirigent le pays selon les principes d’un groupe rebelle militaire et non selon ceux d’un Etat moderne aux institutions stables.

Ensuite, les Talibans n’ont pas respecté les engagements pris dans l’accord de Doha, notamment en ce qui concerne l’accueil de terroristes en Afghanistan. L’exemple le plus flagrant à ce sujet est Ayman Al-Zawahri, le chef d’Al-Qaëda récemment assassiné par un raid américain, qui habitait dans l’un des quartiers les plus chics de Kaboul. Aussi, le régime ferme les yeux sur la recrudescence des attentats terroristes commis par Daech contre les minorités afghanes, ce qui déstabilise la situation sécuritaire non seulement en Afghanistan, mais aussi dans l’ensemble de la région. A ce sujet, certains estiment que les Talibans exploitent la menace de Daech pour s’attirer la sympathie des Occidentaux.

Par ailleurs, en insistant sur le fait ne pas se défaire de leur idéologie, notamment l’application rigide et souvent erronée de la charia et la discrimination envers la femme, ainsi qu’en bafouant les droits de l’homme, les Talibans ne font rien pour améliorer leur image.

Sur le plan de la gouvernance même, il n’existe aucune justice dans la distribution des postes importants, le gouvernement actuel comprenant toujours des noms de l’ancienne garde. Mais le plus important est que les Talibans ne détiennent aucune vision stratégique en ce qui concerne les énormes difficultés économiques que traverse le pays et qui ont provoqué l’une des pires crises humanitaires au monde, avec plus de 23 millions de pauvres sur une population de 38 millions d’habitants.

Par ailleurs, les Etats-Unis et leurs partenaires occidentaux ont leur part de responsabilité dans la dégradation de la situation en Afghanistan: d’un côté, les sanctions sévères imposées à Kaboul touchent avant tout la population, de l’autre, la non-reconnaissance du régime actuel n’arrange pas les choses.

Certes, il existe une profonde inimitié entre les Etats-Unis et les Talibans depuis l’apparition de ce mouvement au début des années 1990. Et malgré la guerre qu’a menée Washington contre ce mouvement pendant plus de vingt ans, les Américains n’ont pas réussi à anéantir les Talibans, d’où leur retour au pouvoir. De même, afin de préserver ses intérêts dans la région, Washington traite le dossier afghan avec beaucoup de pragmatisme. Paradoxalement, c’est ce pragmatisme qui a poussé les Américains à se retirer d’Afghanistan et qui a conduit par la suite au retour des Talibans au pouvoir.

Or, la politique américaine ne prend pas en compte l’intérêt des 38 millions d’Afghans. En effet, les sanctions imposées au régime taliban ont très sévèrement impacté la population. Le gouvernement a ainsi été privé de quelque 9 milliards de dollars de fonds bloqués, dont 7 milliards d’actifs détenus par la Banque Centrale d’Afghanistan à la succursale de la Réserve fédérale américaine. Ce montant représente plus de 40% des réserves en devises de l’Afghanistan. D’où l’appel lancé à Washington à la mi-août à débloquer ces avoirs pour permettre à l’économie afghane de se remettre sur les rails.

*Spécialiste des questions sécuritaires

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