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Mona Soliman : Washington veut narguer Ankara, qui intervient désormais dans toutes les crises régionales

Maha Salem, Mardi, 27 avril 2021

Trois questions à Dr Mona Soliman, pro­fesseure de sciences poli­tiques à l’Université du Caire, sur les rela­tions entre la Turquie et les Etats-Unis suite à la reconnais­sance par Biden du génocide arménien.

Mona Soliman

Al-Ahram Hebdo : Le président américain Joe Biden a reconnu, samedi 24 avril, le génocide arménien, pourquoi maintenant ?

Mona Soliman : Il faut d’abord noter que Biden est le premier président des Etats-Unis à qualifier de génocide la mort d’un million et demi d’Arméniens tués par l’Empire ottoman en 1915. Mais Biden a fait une sorte de compro­mis : il a reconnu le génocide arménien sans accuser directement l’Empire ottoman. La com­munauté arménienne aux Etats-Unis est deve­nue une puissance électorale considérable et possède plusieurs sièges au Congrès. Pour gagner leurs voix, Biden avait promis, au cours de sa campagne électorale, de reconnaître ce génocide. Il veut garantir leur soutien au Congrès et leurs voix futures pour un deuxième mandat. Cela dit, c’est un acte symbolique sans conséquence importante, même si les Arméniens se battent pour que le maximum de pays le fas­sent. En même temps, Washington veut narguer Ankara, qui intervient désormais dans toutes les crises régionales, en Syrie, en Libye, en Iraq, etc. Cette influence et puissance turque empê­chent l’Administration américaine d’imposer de vraies sanctions sévères sur la Turquie.

— Le président turc a vite réagi, en dénon­çant la politisation de cette affaire. Y aura-t-il des conséquences sur les relations entre la Turquie et les Etats-Unis ?

— La Turquie essaye depuis plus de 5 ans de se détacher de la politique américaine. Elle essaye d’augmenter son influence et sa puis­sance. Pour le faire, la Turquie s’approche de la Russie et de l’Iran. Elle vient d’acheter des armes russes, ce qui provoque la colère des pays européens et des Etats-Unis.

Malgré cela, la Turquie reste un allié straté­gique des Américains. Elle joue un rôle axial dans la région. Par exemple, la Turquie occupe actuellement plusieurs villes dans le nord de la Syrie, et ni Washington, ni les pays européens, ni la Russie ne protestent, car la Turquie protège leurs intérêts politiques, économiques et mili­taires dans cette région, sans leur présence directe.

Ce sont donc des équilibres délicats …

— Certainement. La Turquie commence aussi à avoir un rôle dans la crise afghane. A l’ap­proche du retrait des troupes américaines et de celles de l’Otan, l’Afghanistan risque de faire face à un vide sécuritaire et militaire à haut risque. Face à la possibilité d’un retour de l’in­fluence russe en Afghanistan, celle turque était la bonne solution pour protéger les intérêts amé­ricains et européens dans ce pays stratégique.

En fait, les dossiers sont entremêlés. Par exemple, dès le début, les sanctions américaines qui punissent tous les pays, les sociétés et les entités qui ont des liens avec l’Iran n’ont pas été appliquées à la Turquie. Une exception faite par Washington pour protéger ses propres intérêts. Le dossier des relations entre l’Iran et la Turquie est lié à celui des relations entre la Turquie et la Russie. Il s’agit d’une sorte d’échange d’inté­rêts. Washington ferme les yeux en ce qui concerne ses relations avec l’Iran, en échange, la Turquie limite son rapprochement avec la Russie et essaye de réduire l’influence russe dans la région. Autre exemple, quand la Turquie a envoyé des combattants étrangers en Libye, aucune vraie action n’a été prise contre elle. Bref, en s’ingérant dans certaines affaires régionales, la Turquie les utilise comme des cartes de pression sur la communauté interna­tionale.

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