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L’Iraq, théâtre du bras de fer américano-iranien

Sabah Sabet avec agences, Dimanche, 15 mars 2020

La tension est à nouveau montée entre Washington et Téhéran. Une attaque ayant coûté la vie à deux militaires américains en Iraq imputée à des factions pro-Iran a été suivie de frappes américaines contre une milice pro-iranienne, toujours en Iraq.

L’Iraq, théâtre du bras de fer américano-iranien
Des soldats de l'armée iraqienne sur le lieu des frappes américaines qui ont visé des positions d'une milice pro-iranienne en Iran. (Photo:AP)

« Les Etats-Unis ne peuvent pas blâmer les autres […] pour les conséquences de leur présence illégale en Iraq et les réactions de son peuple à l’assassinat et au meurtre de commandants et de combattants iraqiens ». Déclaration choc du porte-parole des Affaires étrangères iraniennes, Abbas Moussavi, par le biais d’un communiqué officiel publié samedi 14 mars. Des paroles à travers lesquelles l’Iran met en garde le président Donald Trump contre toute « action dangereuse », et ce, après des frappes aériennes américaines, vendredi 13 mars, sur des positions d’une milice pro-iranienne en Iraq. « Au lieu de mener des actions dangereuses et de lancer des accusations infondées, M. Trump devrait reconsidérer la présence et le comportement de ses troupes dans la région », a encore dit M. Moussavi. Des paroles bien plus virulentes que celles des responsables iraqiens, alors que les frappes ont eu lieu en Iraq. En effet, l’armée iraqienne a simplement dénoncé « une escalade menaçant la sécurité », en indiquant que 5 membres de ses forces et un civil ont été tués dans les frappes américaines.

Ces déclarations interviennent au lendemain de l’annonce, par le Pentagone, de frappes nocturnes menées par les Américains en Iraq contre les Brigades du Hezbollah, une faction du Hachd Al-Chaabi, coalition de paramilitaires favorable à l’Iran. Selon Washington, ces frappes de l’aviation américaine visaient 5 unités de stockage d’armement des Brigades du Hezbollah. L’armée américaine s’est dite satisfaite du « succès » de ces frappes de la nuit contre une milice pro-iranienne, annonçant maintenir désormais deux porte-avions dans la région pour répondre à la menace posée par l’Iran, qui reste « très élevée ». « Nous considérons que c’est un succès sur tous les sites, et nous sommes très satisfaits du niveau de dommage que nous avons pu infliger », a déclaré le chef du commandement central de l’armée américaine, qui couvre notamment le Moyen-Orient et l’Asie Centrale. Pour Washington, ces frappes ne sont que des représailles à la mort, mercredi 11 mars, de 2 militaires américains dans une attaque à la roquette sur une base de la coalition internationale en Iraq. Une trentaine de roquettes avaient été tirées sur la grande base de Taji, dans la banlieue de Bagdad, qui abrite des militaires de la coalition. Outre les deux militaires américains, une militaire britannique a été tuée dans cette attaque, qui a également fait 14 blessés américains, britanniques, polonais et autres, dont 5 sont dans un état grave.

Les milices pro-iraniennes pointées du doigt

Il s’agit de la plus meurtrière depuis la dernière escalade de violence en décembre et janvier, entre Américains et relais pro-iraniens en Iraq. Encore une fois donc, le bras de fer entre Washington et Téhéran se joue en Iraq. Si cette opération qui a coûté la vie à 2 militaires américains n’a pas été revendiquée, il fait peu de doute, pour les Américains, qu’elle est l’oeuvre des milices iraqiennes, inféodées au voisin iranien. Washington a accusé les factions du Hachd Al-Chaab, pour des violences similaires récentes: il s’agit de la 22e attaque contre des intérêts américains en Iraq depuis fin octobre, dont une contre l’ambassade américaine. Les factions iraqiennes pro-Iran promettent régulièrement de « venger » leur chef, Abou-Mehdi Al-Mouhandis, tué en janvier à Bagdad par Washington aux côtés du général iranien Qassem Soleimani.

Cependant, malgré ce regain de tension, et bien que le ton soit monté de part et d’autre, le président américain a nié la possibilité d’une guerre contre l’Iran. « Je ne vois pas cela se produire », a-t-il répondu aux médias, alors que son secrétaire à la Défense a annoncé le déploiement immédiat de 750 soldats américains au Moyen-Orient « en réponse aux événements récents en Iraq ».

Mais le bras de fer entre Téhéran et Washington ne s’arrête pas là. L’Iran fait preuve de résistance et continue de défier Washington: provocations militaires dans le Golfe, attaque contre les installations pétrolières de l’Arabie saoudite, reprise progressivement de l’enrichissement de l’uranium au-delà des contraintes fixées à Vienne, ou encore convocation du représentant de la Suisse, chargée des intérêts américains en Iran. Car le pays est dans une situation dramatique sur le plan économique, notamment en raison de l’embargo pétrolier et des sanctions américaines. L’inflation y dépasse 40 %, l’économie est dans une récession à tel point que le FMI prévoit -9,5% cette année.

Par ailleurs, dans ce pays au bord de l’implosion, le régime se durcit, et il est bien difficile de savoir ce qui s’y passe depuis les protestations qui ont éclaté à la mi-novembre contre la hausse du prix de l’essence. Face à cet état des lieux, la question est désormais de savoir comment les tensions entre Washington et Téhéran vont évoluer après cette nouvelle escalade, et si l’Iraq risque de redevenir un champ de batailles détourné de cet éternel conflit. Dr Tarek Fahmy, analyste et professeur de sciences politiques à l’Université du Caire et l’Université américaine au Caire, explique que les chances de confrontation existent toujours entre les deux parties. « La riposte américaine était prévisible d’autant plus que l’attaque du 11 mars a causé la mort de 2 militaires américains. Le président américain a voulu envoyer un fort message à l’Iran en cette période préélectorale— l’élection présidentielle américaine est prévue en novembre prochain— et les médias américains les ont bien utilisées », indique-t-il. Pour satisfaire son électorat, Donald Trump se doit de se montrer menaçant, comme il l’a fait en promettant de faire payer le « prix fort » à l’Iran et en l’accusant d’avoir « orchestré » l’attaque du 11 mars. Cela dit, pense l’analyste, il existe toujours des limites dans cette confrontation. « Il y a des lignes rouges que Washington et Téhéran ne dépasseront pas. Le bras de fer se poursuivra sous forme de menaces et de menaces réciproques. Une forme de dissuasion », explique-t-il. « Malgré le ton belliqueux des deux parties, elles n’iront pas plus loin dans leur confrontation. Une confrontation qui continuera cependant à se jouer en terre iraqienne », conclut Dr Tarek Fahmy.

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