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Dr Mona Soliman : La première riposte de l’Iran se fera en Iraq

Maha Salem, Lundi, 06 janvier 2020

Après l’assassinat du puissant général iranien Qassem Soleimani dans un raid américain, la région est au cratère du volcan. Dr Mona Soliman, politologue et professeure de sciences politiques à l’Université du Caire, analyse la situation et les scénarios prévus.

Al-Ahram Hebdo : Le meurtre du général iranien Qassem Soleimani n’est-il pas un double coup, tant pour Bagdad que pour Téhéran ?

Dr Mona Soliman: Tout d’abord, il faut savoir que le général Qassem Soleimani est l’architecte de la stratégie iranienne au Moyen-Orient, surtout en Iraq. Il joue un rôle important dans la scène politique iraqienne depuis les dernières élections. C’est lui qui a aidé le premier ministre démissionnaire Adel Abdel-Mahdi à choisir son équipe lorsqu’il avait été nommé. Et depuis le déclenchement des manifestations en Iraq en octobre dernier, il a mené des discussions avec toutes les parties en conflit pour aboutir à une issue à la crise. Il est souvent considéré comme un acteur essentiel dans la vie politique iraqienne, il possède toutes les cartes de jeu en main. Il est vrai qu’il est accusé, par les Iraqiens, d’être injuste et qu’il intervient dans les affaires internes de son voisin, mais la classe politique iraqienne voyait en lui un homme fort, puissant et capable de résoudre leur crise et en finir avec les protestataires.

C’est donc une frappe dure pour Téhéran et pour Bagdad. Car le général Soleimani était une personnalité importante, c’était le commandant de la force Al-Qods, branche des Gardiens de la Révolution iranienne chargée des opérations extérieures de l’Iran. En outre, Abou-Mehdi Al-Mouhandis, le numéro deux du Hachd Al-Chaabi, une coalition de paramilitaires pro-Iran, a été tué dans ce raid.

— Pourquoi Trump en a-t-il décidé en ce timing précis ?

— Selon le président américain, le général iranien préparait activement des plans pour attaquer des diplomates et des militaires américains en Iraq et à travers la région. D’où cette mesure. En plus, ce raid est une riposte aux attaques commises par les manifestants contre l’ambassade américaine en Iraq. Telles sont les causes annoncées, mais bien sûr les Américains en ont d’autres, tacites. Washington a réalisé que son influence a été réduite dans la région du Golfe et qu’il a perdu beaucoup de privilèges en abandonnant l’Iraq. Et ainsi, ses intérêts sont menacés, alors il a voulu envoyé un message à son ennemi qu’il peut l’attaquer et qu’il est tout près. Il faut rappeler que Washington et Téhéran sont dans une sorte de concurrence pour la domination de l’Iraq, pays riche en pétrole.

— L’Iran a promis de riposter. Que peut-il concrètement faire? Va-t-il utiliser ses alliés à l’étranger ?

— La première riposte de l’Iran se fera en Iraq car Téhéran tient à redorer son image et récupérer son prestige. Et cela n’a pas tardé. C’est l’Iran qui a poussé le parlement iraqien à réclamer au gouvernement l’expulsion des troupes américaines présentes dans le pays et au nombre de 5200 soldats. Deuxièmement, les groupes pro-iraniens ont la capacité de mener des attaques contre les bases américaines présentes dans le Golfe et perturber la navigation dans le détroit stratégique d’Ormuz, que Téhéran peut fermer à tout moment. Téhéran a promis de se venger, mais la vengeance peut être politique et non pas militaire. Il utilise désormais aussi la carte du nucléaire, espérant faire pression pour une levée des sanctions.

Quant à ses alliés, chacun menace selon ses moyens et sa façon. Les commandants du Hachd Al-Chaabi ont immédiatement appelé leurs combattants à se tenir prêts et ont appelé tout le monde à s’éloigner des installations américaines. De son côté, le leader chiite iraqien Moqtada Al-Sadr entend réactiver l’Armée du Mehdi, sa milice dissoute depuis une décennie, après avoir harcelé l’occupant américain en Iraq (2003-2011). Outre l’Iraq, Téhéran peut attaquer les installations américaines en Afghanistan et en Syrie. Au Yémen également, les Houthis, alliés de Téhéran, ont appelé à des représailles rapides et directes. Les Houthis possèdent des bateaux lance-missiles et peuvent attaquer les navires commerciaux et pétroliers qui traversent le détroit de Bab Al-Mandab. Quant au Hezbollah, il a appelé à sa venger, mais il a en effet les mains croisées à cause de l’instabilité et l’insécurité qui planent sur le Liban et sa crise politique et il craint d’être critiqué ou condamné par l’opinion politique libanaise.

— Côté américain, le ton est à l’escalade, jusqu’où peut-on aller ?

— Washington a d’ores et déjà menacé l’Iran de représailles majeures et l’Iraq de sanctions. Il a menacé de détruire 52 sites de très haut niveau et très importants pour l’Iran ainsi que des sites culturels. Washington a aussi annoncé le déploiement de 3000 à 3500 soldats supplémentaires dans la région. Cela dit, même si la situation est extrêmement tendue, les deux camps sont conscients qu’une guerre n’est dans l’intérêt de personne .

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