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Iran-Etats-Unis : Une année trouble qui s’annonce

Samar Al-Gamal, Lundi, 06 janvier 2020

L’année a commencé avec une nette montée de la tension entre l’Iran et les Etats-Unis. Téhéran promet de venger l’assassinat de son influent chef militaire, Qassem Soleimani, tué par une frappe américaine en Iraq. Trump menace de davantage de représailles. La région est sur le qui-vive.

Les funérailles de Qassem Soleimani ont donné lieu à un bain de foule à Téhéran.
Les funérailles de Qassem Soleimani ont donné lieu à un bain de foule à Téhéran.

« Les Etats-Unis viennent de dépenser 2 trillions de dollars en équipement militaire. Nous sommes les plus grands et de loin les meilleurs au monde ! Si l’Iran attaque une base américaine, ou n’importe quel Américain, nous enverrons une partie de ce tout nouvel et magnifique équipement à leur direction... et sans hésitation! », écrit Donald Trump sur son compte Twitter au lendemain du raid américain à Bagdad qui a tué, le 3 janvier, le général iranien Qassem Soleimani, figure majeure du régime et personnalité très populaire en Iran.

Dans une série de 5 tweets, le président américain menace les Iraniens en cas de représailles, affirmant que les Etats-Unis ont identifié 52 sites en Iran et les frapperont « très rapidement et très durement ». Certains de ces sites iraniens « sont de très haut niveau et très importants pour l’Iran et pour la culture iranienne », écrit-il. Il précise que ce chiffre de 52 correspond au nombre d’Américains qui avaient été retenus en otages à l’ambassade américaine à Téhéran en 1979. Le ministre iranien des Affaires étrangères, Mohammed Javad Zarif, lui, répond, toujours sur Twitter: « Ayant commis de graves violations du droit international lors des assassinats lâches, Trump menace de commettre à nouveau de nouvelles infractions du Jus Cogens (ndlr: convention de Vienne de 1969). Cibler des sites culturels est un crime de guerre. Qu’il s’agisse de coups de pied ou de cris, la fin de la présence nuisible des Etats-Unis en Asie occidentale a commencé ».

Le sommet de l’escalade ?

On est au sommet d’une escalade qui a commencé en mai 2018, avec le retrait unilatéral de Trump de l’accord sur le nucléaire iranien que son prédécesseur Barack Obama avait conclu avec Téhéran en 2015. « Une escalade stupide », estime le ministre iranien des Affaires étrangères. Le va-t-en-guerre ne semble pourtant pas le choix favori des deux parties, qui sont engagées dans un bras de fer depuis 40 années et qui ont passé par des moments des plus chauds. Donald Trump affirme ne pas chercher à « changer de régime » à Téhéran et dit avoir agi pour arrêter une guerre, pas pour en commencer une. Et l’Iran assure que les Etats-Unis l’avaient appelé, par le biais des Suisses, à « se venger proportionnellement ». Mais les Américains ont frappé tellement haut qu’une réaction iranienne est inévitable.

Qassem Soleimani, chef de la force Al-Qods, chargée des opérations extérieures au sein des Gardiens de la Révolution iranienne, est une figure majeure du régime iranien. Il est le soldat iranien le plus populaire et dont la valeur équivaut à un vice-président, selon les analystes. Cet homme de 62 ans est un véritable responsable de la politique extérieure de Téhéran et son homme-clé en Iraq et en Syrie. Il a notamment joué un rôle important dans le combat contre Daech. Et sur ordre de Donald Trump, un raid américain a bombardé un convoi de véhicules dans l’enceinte de l’aéroport international de Bagdad, tuant au moins 9 personnes au total. Outre le général Soleimani, l’autre grande figure tuée est Abou-Mehdi Al-Mouhandis, chef opérationnel du Hachd Al-Chaabi, coalition des milices chiites iraqiennes pro-Iran.

Ripostes et contre-ripostes, mais pas de guerre

La question est donc désormais de savoir comment Téhéran réagira à une attaque de cette ampleur. « Les Iraniens vont certes se venger, mais d’une façon qui ne provoque pas une guerre américaine contre leur territoire », estime Moustapha Kamel Al-Sayed, professeur de sciences politiques à l’Université du Caire. « Ils cibleront probablement des sites, des institutions ou des personnalités américains et non pas ceux de leurs alliés dans la région. Il n’est pas question ici de représailles par procuration. Pour eux, c’est Trump qui doit payer le prix », estime-t-il. Où et quand? Les premières réactions étaient en Iraq, dans ce pays qui subit le plus cet affrontement irano-américain. Des roquettes ont visé la zone verte de Bagdad, où se trouve l’ambassade américaine, ainsi qu’une base aérienne abritant des soldats américains. Le parlement iraqien a immédiatement voté un projet de loi en suspens depuis trois ans demandant l’expulsion des troupes américaines du territoire américain. « Le système de missiles iraniens, surtout Shehab et Zulfiqar, est capable de toucher toutes les bases militaires américaines dans les pays du Golfe, mais Téhéran cherchera probablement des cibles dans les quatre bases militaires américaines en Iraq, surtout que les Américains n’ont pas déployé de système anti-missile dans ce pays », précise Mohamad Mohsen Aboul-Nour, président du Forum arabe des politiques iraniennes.

Al-Sayed estime, de son côté, que la riposte iranienne peut s’élargir pour entraver la navigation dans le détroit d’Ormuz. Mais rien qui ne peut provoquer les Américains et les pousser dans une guerre de grande envergure sur le sol iranien, s’accordent les analystes.

Téhéran a par ailleurs annoncé ce qu’il a présenté comme la « cinquième et dernière phase » de son plan de réduction de ses engagements en matière nucléaire, affirmant qu’il ne se sentait désormais plus tenu par aucune limite « sur le nombre de ses centrifugeuses ». Il a néanmoins affirmé que « la coopération de l’Iran avec l’Agence Internationale de l’Energie Atomique (AIEA), qui soumet son programme nucléaire à un strict contrôle, se poursuivra comme avant ».

L’opération, ordonnée par Trump en personne, n’est pourtant pas un hasard, surtout que le premier ministre iraqien a affirmé qu’il allait négocier avec Soleimani une médiation, sur demande du président américain, pour baisser la tension entre Téhéran et Washington dans la foulée d’une attaque contre l’ambassade américaine à Bagdad, le dernier jour de 2019. Le département américain de la Défense a d’ailleurs indiqué que « cette frappe est destinée à dissuader l’Iran de tout projet d’attaque ultérieure ».

Cela fait-il partie d’une stratégie américaine cohérente au Proche-Orient, et si oui, laquelle? John Bolton, ex-conseiller à la sécurité nationale du président Trump, qui a félicité sur Twitter tous ceux qui étaient impliqués dans l’assassinat de Soleimani, avait en 2015 publié une tribune dans le New York Times intitulée « Pour arrêter la bombe iranienne, il faut bombarder l’Iran ». Et en mai dernier, Washington avait annoncé le déploiement dans les eaux du golfe Arabe du porte-avions USS Abraham-Lincoln, ainsi que d’une force de bombardiers.

Depuis, la tension est montée d’un cran et les pays du Golfe, notamment l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis, engagés dans une guerre contre les Houthis au Yémen, accusent l’Iran de saboter des pétroliers à proximité du détroit d’Ormuz.

Elections-clés en Iran et aux Etats-Unis

« L’objectif ultime des Américains, mais aussi le voeu des pays du Golfe, est de changer le régime et de priver l’Iran de sa capacité nucléaire, mais sans aller en guerre. Un objectif impossible à réaliser, c’est pourquoi toute riposte sera contenue et limitée », précise Moustapha Al-Sayed. Il estime que sur le coup, « Trump veut montrer qu’il ne tolère pas qu’on s’en prenne aux intérêts américains et cherchent à gagner en popularité à la veille de la présidentielle ».

Les calendriers électoraux aux Etats-Unis et en Iran ajoutent une autre couche de complexité. Trump, de plus en plus embourbé par les procédures de destitution et sa campagne de réélection, cherche une issue à l’étranger.

L’Iran aussi est au rendez-vous avec un scrutin de grande importance en février. L’assassinat de Soleimani aura son impact sur les législatives et devra renforcer les partisans de la ligne dure en Iran. Le président Hassan Rohani est voué à perdre le parlement face à son opposition réduisant encore sa capacité à plaider en faveur de négociation avec l’Occident, surtout Washington. Ce n’est donc pas le dernier épisode .

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