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En Afghanistan, une volte-face américaine

Abir Taleb avec agences, Mardi, 12 février 2019

Washington intensifie ses contacts avec les Talibans. Objectif : parvenir à un accord de paix interafghan avant les élections de juillet prochain, pour pouvoir se retirer le plus vite.

Une visite surprise après une annonce sur­prise. Le chef du Pentagone par intérim, Patrick Shanahan, est arrivé lundi 11 février à Kaboul, afin d’évaluer la situation en Afghanistan d’où le président Donald Trump veut retirer les forces américaines après 17 ans de guerre. Au cours de cette visite surprise, M. Shanahan a eu des entretiens avec le président afghan, Ashraf Ghani, ainsi qu’avec le com­mandant en chef des forces américaines sta­tionnées en Afghanistan, le général Scott Miller.

L’objectif de cette visite est de rassurer le gou­vernement afghan sur les négociations de paix en cours avec les Talibans, que Washington mène depuis l’été directement avec les Talibans. « Il est important que le gouvernement afghan soit impliqué dans des discussions qui concer­nent l’Afghanistan. Les Etats-Unis ont investi de façon importante, très importante, dans la sécu­rité (de l’Afghanistan) mais ce sont les Afghans qui doivent décider de leur avenir », a indiqué M. Shanahan. Comme pour la Syrie, l’objectif est aussi de rassurer sur les conséquences de l’annonce de Donald Trump de sa volonté de mettre un terme à l’engagement militaire améri­cain en Afghanistan. A ce sujet, M. Shanahan, qui a succédé le 1er janvier à Jim Mattis, a assuré qu’une réduction imminente des forces améri­caines en Afghanistan n’était pas prévue. « Je n’ai pas reçu pour instruction de réduire nos effectifs en Afghanistan. La présence telle que nous la souhaitons en Afghanistan doit assurer la défense de notre territoire et soutenir la stabi­lité régionale, a-t-il affirmé, toute discussion sur la taille des effectifs se tient de façon coordon­née et disciplinée ».

Outre l’annonce d’un éventuel retrait, Washington a créé la surprise en discutant direc­tement avec les Talibans. La dernière rencontre de six jours menée en janvier à Doha, où les Talibans disposent d’un bureau politique, avait, selon les deux parties, conduit à « des progrès ». De retour à Washington vendredi 8 février après une longue tournée ponctuée par six jours consé­cutifs de réunions avec les insurgés islamistes afghans au Qatar, l’émissaire des Etats-Unis pour l’Afghanistan, Zalmay Khalilzad, s’est montré optimiste sur la possibilité de parvenir à un accord de paix « avant les élections » de juillet 2019, ce qui ouvrirait la porte au retrait américain voulu par Donald Trump, sans toute­fois cacher sa méfiance à l’égard des Talibans. « Mon objectif, a assuré Zalmay Khalilzad, n’est pas de chercher un accord de retrait, mais un accord de paix ». Cependant, tout en démentant l’existence d’un calendrier pour le départ des troupes, il n’a pas exclu clairement une possible réduction des effectifs sans attendre un accord de paix définitif. « Un accord de paix peut per­mettre le retrait », a-t-il insisté. Pour lui, ceux qui pensent que les Américains partiront « quoi qu’il en soit » ont « mal compris la position du président ».

Partir avant ou après un éventuel accord ?

Une façon aussi de rassurer sur les inten­tions américaines. Car cette série de retraits annoncés (Syrie et Afghanistan) s’oppose a priori au principe de lutte antiterroriste prôné par Donald Trump. Car, faut-il le rappeler, le prédécesseur de M. Shanahan, M. Mattis, avait démissionné avec fracas pour protester contre l’annonce surprise et unilatérale des Etats-Unis de se retirer de Syrie ... Après les pourparlers de Doha, Zalmay Khalilzad s’est envolé dimanche 10 février pour une nou­velle longue tournée en Belgique, Allemagne, Turquie, Qatar, Afghanistan et Pakistan, a annoncé le département d’Etat américain, avant de reprendre les pourparlers avec les Talibans le 25 février. Il s’agit donc de rassu­rer à l’intérieur comme à l’extérieur.

« Le président américain avait dit, pendant sa campagne, que les Etats-Unis n’intervien­draient pas à l’étranger que dans le cadre de la lutte contre le terrorisme, or, sa politique va dans le sens inverse actuellement, car il ne veut pas s’impliquer, payer le prix (res­sources humaines et financières) sans une contrepartie directe », estime Dr Hicham Mourad, professeur de sciences politiques à l’Université du Caire. « En fait, dit-il, il y a deux principes qui s’opposent dans la poli­tique de Trump : la stratégie de lutte contre le terrorisme islamiste et le principe de l’Amé­rique d’abord ». Et d’ajouter : « Le fait de discuter directement avant les Talibans est en soi une certaine victoire pour ces derniers ».

La prochaine étape doit être, aux yeux des Etats-Unis, de voir les Talibans engager un « dialogue interafghan » avec le gouverne­ment de Kaboul — ce qu’ils ont jusqu’ici toujours refusé à faire, considérant qu’il s’agissait d’une « marionnette » des Américains. Ce dialogue aurait ensuite plu­sieurs noeuds à démêler, à commencer par celui d’un possible cessez-le-feu permanent, mais aussi ceux du partage du pouvoir, des institutions et de la place de l’islam, alors que des Talibans ont récemment exigé une nou­velle « Constitution islamique ».

Reste que cette nouvelle approche améri­caine fait le bonheur de la Russie, qui a accueilli la semaine dernière une rencontre inédite réunissant des Talibans et des repré­sentants de l’opposition afghane, parmi les­quels l’ancien président Hamid Karzaï. Même si officiellement, c’est la communauté afghane de Russie qui organisait la rencontre, il est évident que celle-ci bénéficiait du sou­tien et de la logistique apportés par les auto­rités russes, ce qui témoigne de l’influence croissante de la Russie dans le dossier afghan.

Moscou compte bien se repositionner dans un dossier qui devient de plus en plus compli­qué à gérer pour les Etats-Unis. « Un retrait américain d’Afghanistan signifierait un échec pour Washington qui ouvrirait la voie à plus d’implication russe, voire iranienne, en Afghanistan. Un tel retrait va droit dans l’intérêt des Talibans sur le plan interne, et de Moscou sur le plan externe », conclut Hicham Mourad.

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