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Afghanistan : Le cercle vicieux

Maha Al-Cherbini, Mardi, 11 décembre 2018

L'annulation des législatives du 20 octobre dernier n'augure de rien de bon en Afghanistan. D'autant plus que parallèlement, les efforts internationaux pour instaurer un dialogue entre les Talibans et le gouvernement peinent à aboutir.

Aussitôt né, aussitôt mort. L’espoir que les récentes élections législatives afghanes contribuent à ramener la paix dans le pays s’est vite envolé. La Commission afghane des plaintes électorales a adressé un coup dur au gouvernement afghan, invalidant cette semaine les résultats des législatives du 20 octobre dernier pour plusieurs motifs : grand nombre de procès juridiques intentés contre la crédibilité du vote, accusations massives de fraude, problèmes techniques liés au contrôle biométrique des votants, erreurs dans les listes électorales et enfin le taux alarmant des vio­lences qui ont endeuillé le scrutin.

Selon la Mission onusienne en Afghanistan, ce scrutin était « le plus mortel et le plus san­glant » jamais enregistré dans le pays avec 56 morts et 379 blessés. Un pari raté donc pour les autorités afghanes et qui les place dans une position inconfortable alors que des présiden­tielles étaient prévues en avril prochain. « Les présidentielles auront sans doute le même sort que les législatives. L’invalidation des résul­tats du vote a sapé la crédibilité du gouverne­ment et l’a affaibli de plus en plus face aux Talibans devenus les vrais maîtres du jeu. Désormais, les rebelles sont en position de force. S’ils acceptent de dialoguer avec Kaboul, ils vont imposer leurs exigences dont en premier lieu la formation d’un gouverne­ment de coalition où ils auraient un bon nombre de places », explique Dr Hicham Mourad, professeur de sciences politiques à l’Université du Caire.

C’est dans ce contexte de tension et d’incer­titude que l’envoyé américain pour la paix en Afghanistan, Zalmay Khalilzad, poursuit, depuis deux mois, ses tournées dans les pays de la région afin de les mobiliser à convaincre les Talibans de revenir à la table des négocia­tions. Après avoir rencontré des délégations talibanes à Doha en octobre et novembre, il a entamé le dimanche 2 décembre une nouvelle tournée de 19 jours qui le mène dans huit pays, dont l’Afghanistan, le Pakistan, le Qatar, la Russie, les Emirats arabes unis, l’Ouzbékistan et le Turkménistan. A Kaboul, Khalilzad a dis­cuté, jeudi 7 décembre, avec le président afghan, Ashraf Ghani, et le chef du gouverne­ment Abdullah Abdullah, des préparatifs pour la tenue des pourparlers de paix directs entre Kaboul et Washington le plus tôt possible. A Islamabad aussi, l’émissaire américain s’est entretenu avec le premier ministre pakistanais, Imran Khan, qui a affirmé le soutien indéfec­tible de son pays aux efforts de paix en Afghanistan. « Il est dans l’intérêt du Pakistan de soutenir les efforts visant à régler la crise afghane. La solution de la guerre en Afghanistan est politique et jamais militaire », a affirmé Khan.

A la veille de la visite de l’émissaire améri­cain à Islamabad, le président américain, Donald Trump, a fait un revirement spectacu­laire vis-à-vis du Pakistan, lui demandant son soutien dans la guerre contre le terrorisme en Afghanistan, reconnaissant pour la première fois « le coût de la guerre contre le terrorisme, tant pour les Etats-Unis que pour le Pakistan ». Il s’agit d’une volte-face sans précédent, car le président américain avait toujours accusé Islamabad de mollesse dans la lutte antiterro­riste, annulant le mois dernier des centaines de millions de dollars d’aide au Pakistan parce qu’il « abrite les terroristes que nous chassons en Afghanistan », avait-il tweeté. « Trump a réalisé que ses propos hostiles envers Islamabad ne font que freiner la lutte antiter­roriste. Il est donc dans son intérêt de calmer le jeu avec le Pakistan dont l’aide est désormais essentielle pour résoudre la crise afghane », affirme Dr Mourad.

Prolongation de la mission de l’Otan

Parallèlement aux efforts américains, la ques­tion afghane a aussi été au centre des discussions lors du sommet de l’Otan, les 4 et 5 décembre. L’Otan maintient en Afghanistan environ 17 000 soldats dans le cadre de sa mission chargée de former, conseiller et aider les forces afghanes. Lors de ses réunions de la semaine dernière, l’Alliance a décidé de prolonger la présence de ses forces jusqu’en 2024, redoutant l’installation des groupes terroristes, et surtout Daech dans le pays. « Il y a un risque important que les Talibans reviennent au pouvoir et permettent aux groupes terroristes de s’installer. Il n’est pas question que le califat perdu par Daech en Iraq et en Syrie soit rétabli en Afghanistan », s’est inquiété le patron de l’Otan, Jens Stoltenberg, avouant que « rester en Afghanistan a un coût financier et humain élevé ». Réaffirmant leur engagement indéfectible à garantir la sécurité et la stabilité en Afghanistan, les ministres des Affaires étrangères de l’Alliance ont promis un fort soutien financier et logistique pour soutenir les forces afghanes. Montrant les dents aux Talibans sur le sol afghan, les forces de l’Otan ont déclenché jeudi 6 décembre un raid aérien sur un bastion taliban à l’est du pays, tuant 8 rebelles et blessant 7 autres, alors que les forces afghanes ont tué le même jour 3 Talibans lors d’une offensive au nord du pays. Sans tarder, les Talibans ont riposté le lendemain avec un grave assaut contre deux bases militaires à l’ouest du pays, tuant 14 soldats afghans et prenant comme otages 21 autres.

Autant de tentatives qui ne s’arrêtent plus depuis 17 ans, mais qui restent insuffisantes. « Tant que les Talibans s’obstinent à ne pas négocier avec Kaboul jusqu’au retrait des forces étrangères du pays, l’Afghanistan va tourner dans un cercle infernal de violence et d’anarchie. Jusqu’à présent, la réaction des Talibans quant aux appels de dialogue reste inconnue. Le nou­vel an n’augure rien de bon au bourbier afghan », conclut Dr Mourad.

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