Semaine du 27 octobre au 2 novembre 2021 - Numéro 1396
L’art au pied des pyramides
  Sur un site vieux de plus de 4 000 ans, au plateau de Guiza, l’exposition Forever is Now, organisée par Art d’Egypte, constitue une rencontre entre deux mondes, l’Histoire et l’art contemporain. Une dizaine d’artistes internationaux y participent jusqu’au 7 novembre.
Al-Barzakh de Moataz Nasr.
Al-Barzakh de Moataz Nasr. (Photo : Bassam Al-Zoghby)
Dalia Chams27-10-2021

Le Sphinx veille sur l’installation de l’artiste américaine Gisela Colon, comme il a toujours gardé les tombes des pharaons, à la nécropole de Guiza. L’oeuvre en fibre de carbone et particules d’or ressemble au soleil couchant, au disque solaire du dieu Râ, mais aussi elle peut donner l’impression d’une soucoupe volante aérospatiale. En arrière-plan, on aperçoit les trois pyramides, et c’est tout le génie de l’exposition Forever is Now, qui nous révèle les créations d’environ dix artistes contemporains de grande renommée, en offrant un champ de vision particulièrement fascinant. Tour à tour mystiques, désabusés, absurdes, nostalgiques, réalistes, contemplatifs, drôles, ils proposent une perception kaléidoscopique de l’Egypte Ancienne, en lien avec le monde moderne.

Together (ensemble) de Lorenzo Quinn.
Together(ensemble) de Lorenzo Quinn. (Photo : Bassam Al-Zoghby)

A travers son installation, Eternity Now (l’éternité ici), Gisela Colon, née à Vancouver au Canada en 1966, essaye de remonter le temps, d’arrêter le moment présent, rien que pendant une journée, pour voir à quoi ressemblait la vie il y a plus de 4 000 ans. On promène les yeux entre le Sphinx haut de 73 m, sculpté à partir d’un promontoire naturel de calcaire, et la surface lisse et polie de l’oeuvre de Colon, avec ses tons d’orange et de jaune dégradés. Les oiseaux se perchent sur la créature mythologique, à tête d’homme et à corps de lion, sans jamais se poser sur la nouvelle oeuvre d’art. Pourquoi préfèrent-ils la tête du Sphinx ? De vieilles fréquentations ? Ou se sententils simplement plus à l’abri en hauteur, loin des menaces ? La tête du Sphinx, représentant probablement le roi Khephren, constitue un endroit chaud et sûr. Il est celui qui a tout vu, sans jamais prononcer un mot.

Derrière les pierres se cachent des secrets encore indéchiffrés. Nadine Abdel-Ghaffar, fondatrice de la société Art d’Egypte, à l’origine de l’événement, et le curateur indépendant, vivant entre New York et Sao Paolo, Simon Watson, ont travaillé pendant 18 mois, afin de monter cette exposition. Et puis, c’était aux artistes sélectionnés de déchiffrer les mystères d’une civilisation chacun à sa façon.

Salutations de Guiza !

Greetings from Giza (salutations de Guiza) de JR.
Greetings from Giza (salutations de Guiza) de JR. (Photo : AFP)

Le plasticien urbain engagé JR a l’habitude d’exposer librement dans l’espace public. De son vrai nom Jean René, il est né à Paris en 1983, d’une mère originaire de Tunisie. Adolescent, il s’est initié au street art, puis il est vite passé du graffiti à la photographie, en 2001. Il a commencé à coller des portraits de jeunes des cités, faisant des grimaces, sur les murs des quartiers chics afin de briser la peur qu’ils inspirent parfois. Au pied des pyramides, il continue son parti pris pour les citoyens lambda, en présentant une oeuvre qui se place toujours dans l’esprit de ses collages géants.

Une grosse main tend une carte postale des pyramides, sur laquelle est écrit « Greetings from Giza » (salutations de Guiza), complètement en alignement avec la grande pyramide. L’artiste fixe un point par terre, précisant au visiteur la place où il faut se mettre pour avoir le meilleur angle de vue.

Le photographe, qui a souvent répété dans la presse : « Je possède la plus grande galerie d’art au monde : les murs du monde entier », avait peut-être moins le souci, que ses pairs, d’exposer face à des monuments aussi massifs que les pyramides. Sans doute un vrai défi. Les artistes auraient pu craindre que leurs oeuvres ne se perdent dans le désert vaste de la nécropole, que leurs installations ne soient englouties par la septième merveille du monde, mais ils ont pour la plupart réussi leur challenge. Le plus souvent ils ont plongé dans des réflexions profondes sur la vie et la mort, les rituels et le sacré, l’éternité et les émotions de la temporalité. De plus, pas mal d’oeuvres présentées ne sont pas vues de jour comme de nuit, car quelques-unes sont pensées en fonction de la lumière et son reflet sur les matériaux utilisés.

C’est le cas par exemple des formes pyramidales minimalistes en verre qu’expose le couple britannique Edward Shuster et Claudia Moseley, et dont la conception est basée sur l’éclairage, comme l’indique le titre de l’oeuvre Plan of The Path of Light (plan de passage de la lumière). La magie opère une fois que l’on s’approche de ses formes abstraites et simples, allant de pair avec l’ère technologique.

Plan of The Path of Light (plan de passage de la lumière) de Shuster et Moseley.
Plan of The Path ofLight (plan de passage de la lumière) de Shuster et Moseley. (Photo : Bassam Al-Zoghby)

Variables sous l’effet du soleil ou des étoiles, elles entrent en interaction avec leur entourage. Il en est de même pour l’installation de Lorenzo Quinn, Together (ensemble). « Normalement, j’utilise le bronze, mais pour cette oeuvre j’ai eu recours à des treillis. J’ai travaillé dessus, en Espagne, pendant 9 mois, avec une équipe de 25 personnes. Et il nous a fallu une semaine, ici sur place, pour rassembler les différentes pièces », souligne l’artiste qui dit souvent avoir choisi la sculpture, afin de livrer des oeuvres immortelles à la postérité. Ainsi, un assemblage de barres verticales, horizontales et diagonales, un fouillis de fils métalliques, d’acier inoxydable, luisants le soir, au clair de lune, revêt la forme de deux mains qui se serrent. On a tous envie de nous toucher en ces temps de Covid, de sortir du temps et de rompre avec cette période difficile. L’artiste en fait état, sa maîtrise technique ne fait jamais défaut. Dichotomie urbaine En se déplaçant d’un site d’exposition à l’autre, on aperçoit la ville grisâtre au loin. On contemple le morne enchaînement des façades, une juxtaposition de splendides bâtiments anciens et de massifs immeubles modernes sans attrait, de ruelles pittoresques et d’artères en travaux perpétuels. Là, on a l’impression que tout le monde se croise. La pensée du poète soufi du XIIIe siècle Ibn Arabi rencontre celle des sages prêtres pharaoniques, et ce, dans l’installation de l’artiste égyptien Moataz Nasr, Barzakh (étape intermédiaire entre deux mondes).

Ouroboros d’Alexander Ponomarev.
Ouroboros d’Alexander Ponomarev. (Photo : Bassam Al-Zoghby)

Ce dernier s’inspire essentiellement des barques solaires, faisant partie des objets funéraires dans l’Egypte Ancienne. Ce sont ces barques en bois de cèdre qui devaient aider le pharaon défunt à remonter le Nil et retrouver l’océan primordial. La barque solaire devait alors transporter le corps du souverain dans l’au-delà pour une vie éternelle.

Cela rejoint en quelque sorte le concept métaphysique d’Al-Barzakh tel décrit par le philosophe Ibn Arabi : « un point d’intersection et de passage, à la fois, entre deux états, sans séparation, comme l’alternance du jour et de la nuit, la vie et la mort ». On traverse l’installation de Nasr, sous les rames de la barque, le passage devient plus serré à un point donné, et puis d’un coup, il s’ouvre offrant une vue magnifique sur la pyramide.

Sherin Guirguis, une autre plasticienne égyptienne, livre à son tour une oeuvre très imprégnée de la culture pharaonique, faisant constamment écho au temps moderne. Il s’agit de l’installation Here I have Returned (me voilà de retour), réalisée avec du bois, du métal, de la peinture et des feuilles d’or. L’artiste née à Louqsor, et vivant actuellement à Los Angeles, déclare appartenir à une lignée de femmes puissantes. Elle s’identifie parfois à la féministe des années 1950, Doria Shafik, en gravant à l’intérieur d’un cercle un vers de cette dernière, traduit du français, s’interrogeant si sa patrie va mieux l’accueillir une fois de retour, après un long séjour à l’étranger.

L’oeuvre rappelle le corps d’Isis ou celui de Nout, la déesse du ciel, dessiné en pente sur les murs des temples. Une sorte de toboggan glissant auquel sont attachées des cymbales à l’aide de rubans longs. L’air fait bouger les cymbales, d’usage dans les églises coptes, et un son agréable s’en dégage, comme pour lancer un appel à la postérité.

Le mythe du serpent

L’intensité du contraste entre le passé et le présent est certes ce qui fait le charme de cette exposition. L’artiste russe Alexander Ponomarev a la carrure d’un marin et l’allure d’un comédien de théâtre, avec sa voix expressive, ses cheveux blancs coiffés-décoiffés et ses gestes exagérés qui captent vite l’attention du public. Ayant représenté son pays dans plusieurs biennales internationales, il a été nommé par le magazine Foreign Policy, en 2014, comme étant l’un des « Top Global Thinkers ».

Debout devant son installation Ouroboros, il explique que ce mot grec ancien signifie un dessin ou un objet représentant un serpent qui se mord la queue. Ce titre emprunté à la mythologie fait allusion à quelque chose qui revient sur luimême, dont le développement amène un retour à la situation initiale. De nouveau, on renoue avec la thématique du temps, de l’alternance, du passage d’un monde à l’autre, d’un état à l’autre, du jeu labyrinthique de l’existence. L’installation se compose d’un socle sur lequel est gravé un serpent, d’une soi-disant barque solaire et d’un sablier.

Il les met en mouvement et l’ensemble tourne, en faisant un bruit léger. A celui-ci répondent les voix des touristes qui se baladent en calèche ou ces autres qui effectuent une promenade à dos de chameaux, au bout de la rue. Certains badauds s’arrêtent pour voir. Le site historique a repris de vivacité, après de longs mois de calme obligé.


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