Semaine du 20 au 26 octobre 2021 - Numéro 1395
Maïn Saïd : La situation sur le terrain ne porte pas à l’optimisme
  Le premier ministre yéménite, Maïn Saïd, fait le point sur le conflit qui oppose l’armée aux milices houthies au Yémen et revient sur la situation humanitaire et les médiationspour mettre fin à la guerre.
Maïn Saïd
20-10-2021

Alaa Sabet

Rédacteur en chef d’Al-Ahram

Al-Ahram : Les combats s’intensifient autour de la ville de Marib entre l’armée yéménite et les rebelles houthis. Dans quelle mesure, d’après vous, ces combats vont-ils déterminer l’issue de la guerre au Yémen ?

Maïn Saïd : Dans une large mesure. C’est un combat crucial, et c’est pourquoi les rebelles houthis embrigadent des dizaines de milliers de mercenaires depuis des mois dans l’espoir de s’emparer de cette ville et réaliser, du coup, une victoire militaire et morale. Mais sur le terrain, ils sont perdants. Nos ressources politiques, économiques, diplomatiques et militaires sont mobilisées pour la défense de Marib contre les attaques et la barbarie de ces rebelles.

— Le Yémen connaît actuellement l’une des pires crises humanitaires au monde. Quel rôle la communauté internationale peut-elle jouer pour résoudre cette crise ?

— Les crises humanitaire et économique que connaît le Yémen aujourd’hui sont une conséquence de la guerre déclarée par les milices houthies, et le seul moyen pour résoudre ces crises et restaurer la paix c’est de s’attaquer à l’origine du problème, c’est-à-dire mettre fin au coup d’Etat.

Mais malheureusement, les milices houthies ne sont pas sérieuses quand il s’agit de faire la paix. Avec le soutien de l’Iran, elles continuent de déclarer la guerre au peuple du Yémen. Et là j’aimerais souligner que les interventions humanitaires ne pourront pas, à elles seules, empêcher la situation de dégénérer. Il faut consacrer une partie de l’aide humanitaire au développement, à l’amélioration des conditions de vie et à la création d’emplois, ce qui nécessite l’intervention de nos partenaires pour assurer un soutien économique direct au gouvernement.

— Lors de la Conférence des donateurs pour le Yémen qui a eu lieu en mars dernier, au plus fort de la pandémie du coronavirus, vous avez sollicité l’aide économique de la communauté internationale. Comment cet appel a-t-il été reçu ?

— En effet, les promesses internationales de financer le plan humanitaire des Nations-Unies pour le Yémen n’ont pas été à la hauteur de nos attentes. Les sommes que la Conférence des donateurs a permis d’assurer étaient moins que la moitié des quelques 3,85 milliards de dollars escomptés. L’écart reste malheureusement important. Les Nations-Unies et ses agences opérant au Yémen doivent trouver des moyens pour maximiser le profit de l’aide humanitaire. Celle-ci doit atteindre les populations ciblées, sans aucun pillage ou détournement.

— Qu’en est-il des références sur lesquelles se sont basés les précédents pourparlers ? Sont-elles toujours de mise ?

— Notre position au gouvernement sur cette question reste inchangée. Nous croyons que toute solution politique qui ne découle pas des trois références reconnues localement, régionalement et internationalement n’aboutira pas à une paix durable. Il s’agit des résolutions du Conseil de sécurité, notamment la résolution 2 216 de l’année 2015, de l’initiative du Conseil de coopération du Golfe et son mécanisme de mise en oeuvre, et du document final issu de la Conférence du dialogue national. Le contournement de ces fondements du dialogue ne fera que relancer les hostilités.

Au cours de ma rencontre, la semaine dernière, avec le nouvel envoyé spécial des Nations-Unies pour le Yémen, Hans Grundberg, je l’ai rassuré quant à notre sincère volonté de trouver une issue politique, conformément à ces trois références, et de collaborer avec tous les efforts déployés pour rétablir la paix.

— Comment voyez-vous le rôle de médiation joué par le Sultanat d’Oman pour parvenir à un cessez-le-feu ?

— Le gouvernement yéménite soutient tous les efforts régionaux et internationaux visant à mettre fin à la guerre dans notre pays dans le cadre des trois références susmentionnées. Nous avons fait de nombreuses concessions pour désamorcer la crise, compte tenu de notre responsabilité envers le peuple yéménite et notre volonté de mettre fin à sa souffrance.

— Qu’en est-il de l’initiative saoudienne prévoyant une solution politique globale ? Est-elle toujours valide ?

— Cette initiative reflète l’intérêt de nos frères saoudiens de parvenir à une solution pacifique de la crise au Yémen, et nous, au gouvernement, nous avons salué leur initiative et nous avons déclaré à plusieurs reprises que nous ne ferons pas obstacle aux efforts réels et sérieux pour aller de l’avant vers une paix durable.

Nous n’avons eu aucun problème à rouvrir l’aéroport de Sanaa ou à payer les salaires des fonctionnaires dans les zones contrôlées par les milices. Nous avons présenté plus d’une initiative au cours des dernières années dans ce contexte, mais le problème a toujours été l’intransigeance des Houthis qui ont rejeté toutes ces initiatives.

— Voyez-vous dans l’escalade houthie, qui coïncide avec les pressions internationales menées par les Etats-Unis, une intention de ne pas céder à ces pressions ?

— Certes, le rythme des attaques houthies est dicté par la volonté de leurs alliés iraniens. Ils continueront la guerre indépendamment des pressions et des appels internationaux ou onusiens. C’est d’autant plus évident si l’on considère le siège qu’ils imposent à des dizaines de milliers de civils dans la région d’Al-Abdiya située dans le sud de la province de Marib, et dans la ville de Taïz, ainsi que l’attaque qu’ils ont perpétrée contre le port commercial d’Al-Moka.

— Après sept ans de guerre au Yémen, peut-on dire aujourd’hui qu’une lueur d’espoir pointe à l’horizon ?

— La situation sur le terrain ne porte pas à l’optimisme, aujourd’hui les Houthis cherchent à élargir le champ de bataille. Or, pour établir la paix, il faut que toutes les parties croient au dialogue comme seul moyen pour réaliser les intérêts légitimes de chacune. La situation est telle qu’une seule partie est présente à la table des négociations, une seule partie croit à la paix et offre des concessions pour y parvenir, alors que l’autre partie continue à envahir les villes, à bombarder des quartiers habités et à s’attaquer à des pays voisins.

— Comment voyez-vous la décision du président américain, Joe Biden, de nommer un envoyé spécial pour le Yémen ? Est-ce un signe que les Etats-Unis sont déterminés à s’investir diplomatiquement pour mettre fin à la guerre qui y sévit depuis des années ?

Maïn Saïd

— Après l’élection du président Joe Biden, son administration a montré une volonté de faire avancer le processus politique en vue de mettre fin à la guerre. Nous avons salué la nomination de l’envoyé américain et promis de coopérer avec lui pour faciliter sa mission. Mais si on s’arrête pour faire le point sur les efforts déployés depuis cette date, nous découvrirons qu’aucun progrès n’a été réalisé. En fait, l’intransigeance des milices houthies et leur incapacité à capter les messages envoyés par la communauté internationale nous invitent à envisager des moyens de pression plus efficaces, y compris un embargo sur les armes et des sanctions économiques contre ces milices et leur allié iranien pour couper leurs sources de financement et enrayer le danger qu’ils font peser sur les voies maritimes internationales et le commerce mondial. En effet, l’Iran, qui nourrit des ambitions expansionnistes, cherche à contrôler le détroit de Bab El-Mandeb pour avoir une carte à jouer dans ses négociations avec la communauté internationale sur le nucléaire.

Bref, nous sommes informés que les Américains continuent leurs efforts de médiation. Les Etats-Unis disposent de moyens d’intervention politiques, économiques et diplomatiques considérables, et ils entretiennent des relations solides avec certains pays de la région. Mais après tout, ils ont leur propre appréciation de la situation.

— L’envoyé spécial de l’Onu pour le Yémen, Hans Grundberg, a commencé sa mission le mois dernier. Y voyez-vous un appel à l’optimisme ?

— A mon avis, il faudra tout d’abord placer la guerre au Yémen dans son vrai contexte. Il s’agit d’un conflit plus large entre, d’un côté, des peuples qui aspirent à la vie digne, à la stabilité et à la bonne gouvernance, et d’un autre, un régime iranien hostile et expansionniste, qui cache ses ambitions sous une apparence religieuse et cléricale, tout en plantant des milices armées à l’intérieur de ses pays voisins pour y semer la violence et le confessionnalisme et saboter leur unité nationale.

Cela dit, nous souhaitons à M. Grundberg de réussir sa mission, et je réitère le soutien que notre gouvernement lui avait promis. Nous continuerons à soutenir tous les efforts et les initiatives cherchant à établir une paix juste et durable.

— Les citoyens yéménites croient-ils toujours au processus de paix ?

— Il ne faut pas leur en vouloir d’avoir perdu confiance après tous ces échecs cumulés et les dizaines d’accords qui ont été bafoués par les milices houthies. Ce qui est autant décevant, c’est l’indifférence de la communauté internationale face à l’intransigeance des Houthis. Le langage diplomatique ne suffirait pas à les convaincre d’abandonner la violence, ce qu’il nous faut c’est une position ferme.


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