Semaine du 6 au 12 octobre 2021 - Numéro 1393
A, B, C … S’approcher de ses rêves
  Depuis 1999, grâce à un programme d’alphabétisation organisé conjointement par plusieurs organes, quelque 70 000 personnes sont sorties de l’illettrisme. Reportage à Ezbet Al-Haggana, le quartier qui a enregistré la plus grande baisse du taux d’analphabétisme.
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L’éducation vise au renforcement du respect des droits de l’homme et des libertés fondamentales.
Manar Attiya06-10-2021

Les classes d’alphabétisation sont collées les unes aux autres. Ici, il n’y a pas d’âge pour apprendre à lire et à écrire. Une dizaine d’enfants et d’adultes de tous âges se retrouvent trois fois par semaine pour s’initier à la lecture, à l’écriture et au calcul. Ils sont assoiffés d’apprendre à nouveau ce qu’ils n’ont pas assimilé à l’école primaire. Voilée, la trentaine, la professeure Mariam Hélal enseigne à ses élèves comment écrire la date du jour suivant les calendriers grégorien et hégirien. Son collègue Hossam Nafie leur apprend à écrire l’alphabet sur une même ligne, en respectant la taille des lettres. Les élèves répètent, à tour de rôle et à haute voix, des mots ; parfois ils hésitent, car ils ont des difficultés à prononcer un son. Dans la cour, c’est le grand chahut. Une cour impeccablement propre, isolant les élèves de la boue et les tas d’ordures dispersés dans le quartier. Nous sommes à Ezbet Al-Haggana, un bidonville jouxtant la cité de Madinet Nasr, où le taux d’analphabétisme a chuté de 24 à 4,5 % en 2020.

« A Ezbet Al-Haggana, nous sommes capables d’éradiquer l’analphabétisme de 1 500 personnes tous les 6 mois, et ce, grâce aux 20 classes d’alphabétisation. Le pourcentage de réussite aux examens dépasse parfois les 94 % », dit avec fierté Dalia Fekri, présidente du club Rotary Masr Al-Guédida.

« Une fois que la personne a appris à lire et à écrire, elle devient libre pour toujours : c’est l’un des buts de notre action. Car l’alphabétisation est un droit fondamental pour toute personne, homme ou femme. C’est l’acquisition des connaissances et des compétences de base en lecture et en écriture dont chacun a besoin pour communiquer dans notre monde en constante évolution », a expliqué, de son côté, Pakiname Abdel-Fattah lors d’un séminaire tenu le 20 septembre dans les locaux du club Rotary Masr Al-Guédida, qui donne une conclusion sur tout ce qui passe en matière d’alphabétisation au Rotary Club Egypt (district 2451). Conformément à la stratégie du Rotary International, tout au long du mois de septembre, des conférences, des séminaires et des rencontres régionales se tiennent partout en Egypte au sein de différents clubs Rotary pour « agir ensemble contre l’illettrisme ».

40 % d’analphabètes en 1991, 19,2 % en 2020

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Entre 60 000 et 70 000 personnes ont bénéficié du programme depuis 1999.

La Journée internationale de l’alphabétisation est célébrée le 8 septembre de chaque année depuis 1967. « En Egypte, ce n’est qu’en 1999 que l’Unesco a commencé à oeuvrer contre l’illettrisme », rappelle Soheir Al-Sokkari, ex-responsable au bureau de l’Unesco à New York, membre au club Rotary du Caire, qui a assisté à un des séminaires tenu au sein du club Rotary Masr Al-Guédida courant septembre.

La participation des Rotariens à l’éradication de l’analphabétisme a débuté au début de l’année 1999, à la suite de la signature d’un protocole de coopération lancé par la fondation Rotary, l’Unesco, le ministère de l’Education, l’Organisme général des palais de la culture, le Conseil national de l’enfance et de la maternité ainsi que les ONG, avec à leur tête l’Organisme général pour l’alphabétisation et l’éducation des adultes.

« Entre 60 000 et 70 000 personnes ont bénéficié du programme de la fondation Rotary depuis 1999 », déclare avec précision Imane Al-Ghamraoui, ex-responsable du comité d’alphabétisation. Les chiffres officiels viennent le confirmer. « Jusqu’au mois d’août 1991 (date d’élaboration de la loi sur l’alphabétisation), le taux d’analphabétisme en Egypte atteignait les 40 % ; aujourd’hui, ce taux n’est plus que de 19,2 %. Pour la tranche d’âge de 15 ans et plus, le taux moyen est de 27 % environ », affirme Dr Achour Emari, président de l’Organisme général d’alphabétisation et d’éducation des adultes.

Une question de qualité de vie

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Tout au long du mois de septembre, des conférences, des séminaires et des rencontres régionales se tiennent partout en Egypte

Aujourd’hui, les habitants de Ezbet Al-Haggana goûtent au succès et apprécient la réussite du programme. Pour eux, il y a une grande différence dans leur vie avant et après le lancement du programme. « Avant, la plupart d’entre nous ne savait ni lire ni écrire. Nous n’avions pas la possibilité de suivre des cours d’alphabétisation. Aujourd’hui, il existe des cours d’arabe, de langues et de mathématiques. Cela change notre vie », affirme Oum Ziyad, une nouvelle stagiaire qui commence à aider ses enfants à suivre leurs cours. D’ailleurs, savoir lire et écrire augmenterait les chances des bénéficiaires d’obtenir un emploi et donc d’améliorer leurs conditions de vie. Ce qui permet concrètement de lutter contre la pauvreté. « Les parents ayant un faible niveau d’éducation ont tendance à gagner moins et cela peut avoir un impact néfaste à la maison, notamment sur les résultats scolaires de leurs enfants et leurs capacités à lire et à écrire. C’est pourquoi ce projet a adopté des méthodes familiales d’apprentissage ciblant spécifiquement les jeunes femmes, tout en fournissant une éducation de base ainsi que des compétences professionnelles et entrepreneuriales aux communautés vulnérables », note avec précision la présidente du club Rotary Al-Guézira, Névine Nakhla.

Apprendre pour gagner la vie, c’est la nouvelle stratégie appliquée actuellement pour attirer les femmes à s’instruire. L’apprentissage des femmes les a encouragées à effectuer de petits projets pour devenir de futures entrepreneuses, et ce, par le biais des activités volontaires et des dons présentés. « Aujourd’hui, via le suivi des coûts, je peux calculer mes bénéfices. Mes capacités en lecture et en écriture m’ont facilité les procédures commerciales », dit une jeune entrepreneuse de 30 ans, qui, au début, a dû braver des défis, car elle n’avait pas d’argent pour prendre un tok-tok afin d’aller en classe d’alphabétisation. Aujourd’hui et grâce aux bénéfices qu’elle réalise, elle peut acheter aussi des livres scolaires pour ses enfants.

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A Ezbet Al-Haggana, le taux d’analphabétisme a chuté de 24 à 4,5 %.

En fait, la fondation Rotary ouvre chaque année entre 150 et 200 classes d’alphabétisation dans les différents gouvernorats de la République. « Une subvention de la fondation Rotary a permis de faire venir une équipe d’experts de Thaïlande entre 2008 et 2010 afin d’améliorer le processus de formation des professeurs et des membres des clubs », note Imane Al-Ghamraoui. Suivant le concept des experts arrivés de Thaïlande, les instituteurs travaillent chaque jour sur un thème différent. « Les sujets tournent parfois autour d’une leçon faisant partie du programme enseigné auprès des écoles dépendant du ministère de l’Education. D’autres fois, on aborde des thèmes de vie généraux », explique Mariam, l’institutrice de la classe. Les profs ont aussi recours à des jeux éducatifs. « On apprend en s’amusant, pour encourager la créativité et stimuler l’imagination, le professeur utilise les mêmes mots du quotidien et de la vie de tous les jours », ajoute-t-elle.

Le nouveau programme de la lutte contre l’analphabétisme contribue aussi à l’amélioration des moyens de subsistance dans un monde numérique : chercher des sites Web en vue de trouver un boulot, rédiger un email, utiliser un clavier, lire des messages SMS, ouvrir des comptes Facebook, Instagram, tout cela a un impact positif considérable sur la vie du bénéficiaire et celle de sa famille.

Nouvelle méthode

Mais pour éradiquer complètement l’illettrisme, une nouvelle méthode sera appliquée dans les quelques mois à venir. « Il s’agit de répéter une seule lettre de l’alphabet au cours de la semaine pendant une durée de deux heures ; ensuite, on compose une histoire avec la même lettre. Par la suite, on recommence la répétition de la lettre pendant deux heures. Donc, toutes les lettres de l’alphabet vont être terminées en 29 semaines, puisque l’alphabet de la langue arabe se compose de 29 lettres », assure Al-Sokkari.

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Et dans le but d’initier les enfants au b.a.-ba de l’écriture, des cours sont organisés pour les enfants illettrés âgés de 6 à 12 ans. A 9h30 pile, tous les chérubins, assoiffés de savoir et de connaissances, sont présents. Ils n’ont pas l’allure des élèves qu’on a l’habitude de voir. C’est une classe pas comme les autres, destinée à tous ceux qui n’ont pas eu la chance de s’inscrire à l’école, faute de moyens ou par ignorance. Ici, les élèves ne sont pas vêtus en uniforme et n’ont pas de cartables. Mais ils veulent tout simplement ne pas rater cette occasion importante, s’instruire. Menna, 12 ans, fille d’un portier, venue du gouvernorat du Fayoum pour s’installer à Haggana, n’a pas eu l’occasion, à cause du déplacement de sa famille, de s’inscrire dans une école. Aujourd’hui, elle a rejoint ces classes. « J’ai toujours rêvé de porter un stylo pour écrire mon nom comme les enfants de mon âge. J’ai rêvé de devenir professeure.

Dans ces classes, je pense que je me rapproche de mon rêve. Il est vrai que ma mère est une femme de ménage, mon père est un gardien d’un immeuble, mais je pense que par l’éducation, j’arriverai à changer les conditions de ma famille », conclut Menna.


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