Semaine du 22 au 28 septembre 2021 - Numéro 1391
Hala Ashour : Quand le crochet rime avec business
  Hala Ashour a transformé sa passion pour le crochet en un business réussi. Son entreprise regroupe une trentaine de femmes. Elle se prépare à deux expositions en octobre prochain : Turathna et Le Marché.
Hala Ashour
(Photo : Mohamad Mounir)
Névine Lameï22-09-2021

Dans la réception de l’immense appartement, au troisième étage d’un immeuble du quartier de Mohandessine, tout est en pêle-mêle, mais en même temps ordonné : des fils, des aiguilles, des pelotes et des boîtes de carton pleines de produits en crochet, entre objets et accessoires de maison utiles et fonctionnels … C’est là que la designer Hala Ashour a décidé d’installer son entreprise de crochet et de tricot Handmade Egypt depuis 2009. Ces jours-ci, elle travaille d’arrache-pied, puisqu’on prépare les oeuvres avec lesquelles elle va participer à l’exposition annuelle sur l’artisanat, Turathna (notre patrimoine), prévue du 9 au 15 octobre prochain. Ensuite, elle est censée prendre part à une autre exposition de meubles, Le Marché, du 21 au 24 octobre. Ici, on tombe partout sur des poufs, tabourets, corbeilles, rideaux, porte-verres, couvertures pour parasols, balançoires, macramés, nappes … La liste de produits est longue et c’est Hala qui en est la créatrice. Puis, elle laisse l’exécution à ses collaboratrices.

« Personnellement, je suis une passionnée de l’artisanat. J’achète un tas d’objets dans les expositions sur le patrimoine. Celle de Turathna, organisée par l’Agence de développement des entreprises, affiliée au ministère égyptien du Commerce et de l’Industrie, est devenue un véritable rendez-vous annuel. Il y a une bonne ambiance qui règne parmi les participants. On a l’impression de faire partie de toute une communauté », souligne Hala Ashour. Et d’ajouter : « Les entrepreneurs égyptiens peuvent ainsi s’entraider afin d’encourager le produit égyptien et, par la suite, faire évoluer l’industrie locale. Je me souviens qu’un jour, en exposant au salon Maison&Objet, à Paris, un grand événement international de la filière décoration, design et art de vivre, j’ai entendu un des clients exprimer son doute quant à la qualité des produits égyptiens. Il croyait que l’échantillon de marketing n’avait rien à voir avec le produit vendu. Cela relève de la réputation du pays. Il faut toujours être honnête pour fidéliser sa clientèle ». Hala Ashour est membre de l’Egyptian Handicrafts Export Council, dépendant du ministère du Commerce et de l’Industrie. Elle sait donc de quoi elle parle.

« L’artisan doit être complètement dévoué à son travail et laisser les procédures administratives et financières à d’autres personnes. Il faut lui donner le temps de trouver de nouvelles idées et viser de nouveaux marchés », dit l’entrepreneuse qui a souffert à ses débuts, en effectuant seule toutes sortes de tâches : production, design, comptabilité, marketing, achat de matériaux et outils dans les souks d’Al-Ataba et d’Al-Azhar. C’est vrai qu’elle s’adapte facilement aux circonstances et arrive à se débrouiller dans tous les milieux, mais ces diverses missions l’empêchaient de se consacrer à l’essentiel, à savoir son travail de designer créatrice d’artisanat en crochet.

Sa passion pour tout travail d’aiguille a commencé dès sa tendre enfance. Née dans le quartier de Doqqi, sa mère, Nadia Al-Kadi, femme au foyer, était une passionnée de couture et de dessin. Son père, Kamal Ashour, était un businessman et propriétaire d’une usine de climatiseurs. A l’école allemande Saint-Charles-Borromée de Bab Al-Louq, au Caire, la petite Hala trouvait sa plus grande joie durant les cours de couture, enseignés par les soeurs missionnaires borroméennes. Ayant suivi une éducation stricte et disciplinée, elle est devenue la personne honnête et directe d’aujourd’hui. Hala prend tout au sérieux, avec le même entrain et la même vivacité d’esprit. Encore enfant, elle aimait se rendre aux magasins de mercerie, au centre-ville ou à Héliopolis, pour acheter de son propre argent les outils nécessaires aux travaux d’aiguille. C’était son passe-temps préféré. « Je ne peux pas rester à ne rien faire. Dans mon temps de détente, devant la télévision, j’aime soit tenir un fil en main à crocheter, soit consulter mes comptes sur Facebook et Instagram ».

Pendant ses voyages en Allemagne, avec ses parents, vu les conditions de travail de son père, elle aimait acheter tout genre de fils et de catalogues liés au crochet, à la broderie, au tricot, au patchwork, à la couture, etc. « J’ai parcouru quasiment le monde entier, mais l’Allemagne reste mon favori. Je connais le pays par coeur et je maîtrise la langue allemande ; cela m’aide beaucoup. D’ailleurs, le système et la culture allemands conviennent tout à fait à ma personne. J’aime planifier ma vie. Je n’aime pas me réveiller avec de nouvelles surprises tous les matins. Le Covid-19 a ébranlé nos vies, je n’arrive plus à tout planifier comme avant », avoue Hala Ashour.

Cette dernière se lève à 7h tous les matins. Elle prend son thé au lait dans sa maison au Nouveau Caire, puis procède à accomplir la liste de ses tâches quotidiennes, dans l’ordre. Rien n’est laissé au hasard. Car pour elle, « respecter l’heure, c’est la discipline des rois ». Et elle, elle aime l’ère de la royauté. « Aujourd’hui, le comportement des gens a beaucoup changé. J’essaie tout le temps de changer les mauvaises habitudes, mais c’est un vrai défi. Une bonne éducation est indispensable pour avoir une société civilisée. Je n’ai jamais pensé quitter mon pays pour aller vivre ailleurs. Je garde l’espoir que les choses vont s’améliorer. Les grands changements qui se passent actuellement en Egypte porteront certainement leurs fruits dans un avenir proche », dit Hala Ashour, qui s’habille élégamment tout en respectant les normes du monde professionnel. Ses bijoux servent à accentuer son côté stylé. « Je m’obstine parfois ou me montre exigeante, mais c’est dans l’intérêt du travail. Les jeunes filles et les femmes qui travaillent avec moi ont compris qu’il y a des règles strictes à respecter. Nous avons un groupe sur WhatsApp, lequel nous permet de communiquer facilement ».

La société qu’elle a créée a sans doute un but lucratif, mais aussi une mission sociétale, très humaine. Car elle recrute en partie ses collaboratrices parmi, entre autres, des jeunes filles de la fondation Banati, des réfugiées soudanaises, des veuves et des handicapées. « En ayant une source de revenus, ces femmes deviennent plus autonomes. J’ai commencé avec trois femmes seulement, aujourd’hui, nous sommes à peu près une trentaine de femmes fières d’avoir choisi de faire carrière dans l’artisanat et le crochet. Au lendemain de la Révolution du 25 Janvier 2011, on n’avait plus un sou. Maintenant, on a notre place sur le marché local et international ».

Pour Hala Ashour, le crochet n’est pas quelque chose de démodé ou d’obsolète. Ce n’est plus la chasse gardée des mémés, « bien au contraire, il est de plus en plus présent dans les diverses expositions. Nous avons collaboré une fois à un programme soutenu par le Centre de la promotion des importations en provenance des pays en développement, qui dépend du ministère des Affaires étrangères des Pays-Bas. En 2016, nous avons connu un véritable essor, car nous avons été invités par plusieurs émissions télévisées de Prime time. Depuis, nous sommes de plus en plus sollicités ».

Plus jeune, elle rêvait de voyager en Italie pour étudier le design et la mode. « Mon père refusait l’idée que je voyage seule. Ceci me révoltait à l’époque, question de principe », se souvient Hala Ashour, mère de deux enfants, à qui elle permet de partir librement. D’ailleurs, ils sont en Angleterre pour poursuivre leurs études.

Après avoir obtenu son diplôme d’économie à l’Université américaine du Caire en 1993, elle travaille pendant 13 ans à l’ambassade d’Allemagne au Caire, au service des visas. Puis, elle opte pour son hobby, les travaux d’aiguille, et en fait sa carrière. « Mes créations artisanales s’inspirent de la nature. Récemment, j’ai travaillé sur les formes des mandalas et leurs coloriages. Je donne libre cours à mes idées et cela me procure de la paix intérieure. Je pense m’installer dans la ville d’Al-Qosseir ou à Hurghada, au bord de la mer Rouge, et tenir des ateliers de crochet au profit des habitants doués », -conclut Hala Ashour qui passe souvent ses week-ends au bord de la mer, pour se ressourcer.

Hala Ashour


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