Semaine du 15 au 21 septembre 2021 - Numéro 1390
Zoheir Ehsan : Gardien d’une apothicairerie d’antan
  Zoheir Ehsan est l’un des propriétaires de la pharmacie Stephenson’s, la plus ancienne du Caire. Il continue à sauvegarder l’âme d’un établissement d’un autre temps.
Zoheir Ehsan
(Photo : Lamiaa Alsadaty)
Lamiaa Alsadaty15-09-2021

Une Façade de bois sculpté et de dorures renvoie au début du XXe siècle. Sur les deux vitrines de la pharmacie Stephenson’s sont gravés le nom du propriétaire et le numéro d’immatriculation en lettres typographiées. Sont rangés aussi d’énormes flacons en forme de poire, des spécimens de flacons en verre, des plats en faïence et une balance à deux plateaux en acier. De quoi attirer normalement l’attention des passants du centre-ville cairote. L’enseigne fait place à l’ancien mot arabe d’origine turque agzakhana pour dire pharmacie.

Debout derrière le comptoir, Zoheir Ehsan reçoit les clients aimablement. Il connaît quelques-uns qui passent le saluer, lui demander un médicament qu’ils ne trouvent plus sur le marché, alors que d’autres ne sont que des passagers. « La clientèle a changé, comme tout le quartier d’ailleurs. Autrefois, c’était surtout des habitants de la rue Al-Manakh (la météo) où se situe la pharmacie, au centre-ville. Tiens ! Le nom de la rue a aussi changé, et les gens ne s’en souviennent plus. Ils ne connaissent que l’actuel nom de la rue : Abdel-Khaleq Sarwat ».

Le pharmacien cinquantenaire ironise sur un air mécontent : « Aujourd’hui, peu de gens sont parmi les anciens clients. La plupart sont morts ou ont vieilli. D’ailleurs, avec les banques, les entreprises et les ateliers qui ont envahi tout le quartier, ce sont surtout des employés qui viennent nous voir, à cause du fast-food qu’ils mangent durant la journée. Ils viennent chercher surtout des médicaments pour les troubles digestifs ».

Malgré le temps qui passe et l’arrivée de nouvelles boutiques et des restaurants, la pharmacie tient bon et n’a pas pris de rides, malgré ses 106 ans. Elle fait partie d’un immeuble datant lui aussi de 1910, fondé par un entrepreneur gallois du nom de David Bryan, dont les initiales sont toujours gravées sur le bâtiment. En 1915, le pharmacien anglais Georges Stephenson décide d’inaugurer au Caire une branche de sa chaîne Stephenson’s, dont l’histoire remonte à 1889. En vente en 1943, le grand-père de Zoheir, un commerçant aisé de coton, décide de l’acheter et de la léguer à son fils Ehsan qui va bientôt décrocher son diplôme de pharmacie. « L’intérieur a été conçu en Angleterre. Et mon grand-père a décidé de ne rien changer, même pas l’emblème de la royauté britannique qui décore l’un des placards ».

Zoheir Ehsan éprouve une grande passion pour tout ce qui est ancien. Une passion qui se voit par la façon dont il conserve et protège les ustensiles d’autrefois, et qui s’explique aussi par une conscience de la grande valeur de ce qu’il a hérité de son père, avec son frère et ses soeurs. « Cette pharmacie n’est ni un endroit de vente, ni un simple héritage. Elle représente toute une vie, pour moi ainsi que pour mes soeurs et mon frère », souligne Zoheir, tout en émotion.

Enfant turbulent, sa maman l’envoyait souvent chez son père dans la pharmacie. Il n’avait qu’à traverser la rue tranquille à l’époque pour assister à une scène qui lui plaisait tant et suscitait sa curiosité. « Dans son laboratoire, mon père disposait d’un grand nombre d’ustensiles nécessaires à la fabrication des médicaments. Il se servait traditionnellement d’un mortier pour broyer les drogues à l’aide d’un pilon. Il me disait souvent qu’il fallait entendre un certain tac pour être sûr que la tâche est bien accomplie », se souvient Zoheir. A cette époque, les pharmaciens préparaient eux-mêmes les médicaments. Les uns à usage externe comme les pommades, les baumes, et les autres à usage interne comme les huiles, les tisanes et les sirops. « Aspirant à la tranquillité, mon père me demandait de sortir devant la porte de la pharmacie pour compter le nombre de voitures passantes. Le problème c’est que dans cette rue, à double sens dans le temps, on y voyait rarement une voiture passer », se rappelle Zoheir Ehsan avec un petit sourire qui se dessine sur un visage mêlé d’une certaine compassion.

Il se dirige vers un placard et ouvre sa porte : « Sentez ! C’est cette odeur qui embaumait la pharmacie au temps de mon père ». Une odeur à la fois âcre et sucrée remplit l’endroit et éveille des souvenirs. « Tous les vendredis, le ténor Hassan Kami et le chanteur Samir Al-Eskandarani venaient boire un café avec mon père », raconte Zoheir. Et de poursuivre : « A l’époque, on fermait la pharmacie le dimanche. Mon grand-père m’emmenait à Groppi, situé à quelques pas, pour manger du gâteau ou A l’américaine pour m’acheter la fameuse coupe de glace : Trois petits cochons ». Vu l’emplacement de la pharmacie, des célébrités s’y sont rendues, notamment celles qui habitaient aux alentours. « J’ai entendu mon père raconter que la célèbre comédienne Soad Hosni s’est rendue un jour à la pharmacie. Mais comme elle était démaquillée, mon père ne l’avait pas reconnue : elle était si furieuse ! ».

Tous les éléments les plus représentatifs du lieu ont été conservés, le comptoir, une bibliothèque, une armoire à poison baroque, des anciens gros bocaux de pharmacie en verre soufflé, un mortier et un pilon anciens, des bocaux de verre, ainsi que des pots de faïence rangés sur les étagères. Pour conserver les huiles, les sirops et les miels, le pharmacien se servait de chevrettes en faïence. Celles-ci comportent une large ouverture, une anse et un goulot de versement. « Des pots en verre fermés de bouchons en argent massif, ornés de la couronne anglaise, garantissent une parfaite conservation des produits. Je conserve aussi certaines boîtes et certains récipients qui ont été d’usage au quotidien jusqu’à une époque récente. Ce sont de véritables oeuvres d’art ».

Zoheir Ehsan connaît par coeur les différents usages de ces trésors d’antan, cependant, il n’est pas pharmacien. « Après avoir décroché mon bac au Collège de la Sainte famille, j’ai décidé de rejoindre la faculté de pharmacie à l’instar de mon père. Toutefois, une année m’a suffi pour découvrir que je ne suis pas fait pour être pharmacien. J’ai changé d’option pour m’inscrire à la faculté de commerce », affirme-t-il. Cela étant, il préfère être en contact direct avec les gens plutôt qu’avec les produits chimiques. Une fois la licence en poche, il se lance dans le domaine de l’import-export. Or, quelques années après, son frère Nour qui dirigeait la pharmacie décide d’émigrer. Zoheir a dû donc laisser tomber son projet pour se vouer entièrement à la pharmacie. « Impossible de gérer la pharmacie de loin. Il faut faire attention à tous les détails. Si l’on casse quelque chose, on ne pourrait pas la réparer car les pièces de rechange n’existent plus ».

La pharmacie était répartie en deux parties : une est réservée au public et une autre servant autrefois de laboratoire, « pour préparer les médicaments qui exigeaient de longs processus ou pour développer les négatifs de photos ». Or, le laboratoire a été détruit à cause des eaux souterraines. « La municipalité, en rénovant le revêtement du trottoir, a bouché les grilles d’aération », s’insurge-t-il, en exprimant son rêve de remettre à neuf l’endroit qui était destiné au laboratoire. Et ce, pour qu’il soit consacré aux étudiants qui peuvent y faire des expériences, tout en ayant un espace pour exposer les outils de son père.

Dans la partie destinée au public, les médicaments les plus demandés sont mis à proximité des comptoirs de réception. Sur l’une des étagères est placée la balance aux plateaux suspendus munie de ses poids en forme de lamelle. « Je garde même encore les registres sur lesquels on écrivait le nom, la nature et la quantité de médicaments délivrés ». Ces registres étaient inscrits en anglais avant la révolution et en arabe après l’arrivée de Nasser au pouvoir. « Vêtu de son immuable blouse blanche, le pharmacien inspirait autrefois confiance et respect. Aujourd’hui, l’aspect commercial d’une pharmacie a pris le dessus ». Avec les changements de la ville et la croissance de la population, le métier de pharmacien a évolué et son rapport au quartier aussi. L’adaptation n’était pas évidente.

Habitant autrefois de l’autre côté de la rue, près de sa maison d’enfance, Zoheir s’est trouvé dans l’obligation de quitter le quartier où il a grandi pour s’installer au Nouveau-Caire. « L’accroissement du nombre d’ateliers dans notre immeuble a rendu notre vie un vrai cauchemar ». Tous les jours sauf les vendredis, Zoheir ouvre la pharmacie à 9h du matin. Aidé par un pharmacien et une pharmacienne, il ne quitte la pharmacie qu’à sa fermeture à 22h. « Il n’y a que mon frère, mes deux soeurs et moi qui avons hérité cet amour pour l’endroit et pour tout ce qui est ancien », dit Zoheir sur un ton qui dévoile beaucoup d’inquiétude.

« Des fois, je voyais des gens qui essayaient de prendre discrètement des photos de la pharmacie. Je les invitais à rentrer et à prendre des photos à leur guise. Je suis fier de cet endroit et je voudrais le préserver, on ne sait jamais ce qui peut arriver », conclut-il.

Zoheir Ehsan


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