Semaine du 15 au 21 septembre 2021 - Numéro 1390
Ayman Omar : C’est une démarche positive, mais qui ne résout pas le problème à la racine
  Ayman Omar, professeur libanais de sciences économiques à l’Université de Tripoli, explique l’impact de la crise des carburants sur la situation sociale au Liban et les solutions que peut apporter le récent accord.
Ayman Omar
Amira Samir15-09-2021

AL-Ahram Hebdo : Selon la Banque mondiale, la crise libanaise est « la plus grave et la plus solennelle du monde ». Comment voyez-vous la situation aujourd’hui au Liban ?

Ayman Omar : La plus grande preuve de l’acuité de la crise que vit le Liban est le titre du rapport de la Banque mondiale publié en juin « Le Liban se noie ». C’est une description très précise de la situation tragique au Liban. Les indices économiques et la réalité vivante le confirment. Le PIB a diminué de 20,3 % et le taux d’inflation a atteint 281 % entre juin 2019 et juin 2021. Le coût de la vie a augmenté de 566 %. Le seuil de pauvreté a bondi pour dépasser le salaire minimum (675 000 livres libanaises), ce qui a entraîné une augmentation du taux de pauvreté matérielle, atteignant 74 % en 2021. Le taux de pauvreté multidimensionnelle au Liban a atteint 82 % de la population totale en 2021, soit environ 4 millions de personnes.

— Quel est l’impact de la crise du carburant sur la sécurité sociale ?

— La crise du carburant a aggravé la crise sociale et fait vivre les Libanais dans un état d’étouffement psychologique et de frustration morale. Les citoyens font la queue ou « la ligne d’humiliation » pendant de longues heures sans faire le plein de leurs voitures à la fin. La panne de courant est presque totale. Cette réalité douloureuse a entraîné deux phénomènes dangereux : l’émigration des jeunes et l’épuisement du capital humain. L’insécurité économique s’est également répercutée sur la sécurité sociale. En 2020, les homicides ont augmenté de 91 % par rapport à l’année précédente, les délits de vol ont augmenté de 57 %, les vols de voitures ont atteint leur plus haut niveau en 9 ans, et les conflits armés et les manifestations sont devenus la norme. Cependant, la crise des hydrocarbures n’est pas le résultat de la situation actuelle, mais plutôt le résultat d’une accumulation de défauts structurels dans l’économie libanaise.

— Comment voyez-vous l’importance du gazoduc arabe et la décision de l’acheminement du gaz égyptien au Liban pour atténuer la crise ?

— La décision d’approvisionner le Liban en gaz égyptien est une démarche positive qui apporte des gains économiques aux quatre pays : le Liban, la Syrie, l’Egypte et la Jordanie. Le Liban est le premier bénéficiaire, puisqu’il a besoin d’environ 450 mégawatts. Cela ne permettra de fournir le courant électrique que 4 heures par jour. Cela ne résout pas le problème à la racine. L’Egypte et la Jordanie, qui font partie du Forum du gaz de la Méditerranée orientale, visent, à travers ce projet, à s’assurer une part dans les projets gaziers contestés avec d’autres puissances régionales, notamment la Turquie. Quant à la Syrie, elle vise, en autorisant le passage du gaz à travers ses territoires, à briser la loi de César. Néanmoins, la mise en fonction du projet n’est pas sans obstacles techniques. 87 km de la ligne électrique reliant la Jordanie et la Syrie au Liban ont été détruits et sabotés pendant les années de la guerre syrienne. Il faut donc s’assurer de l’infrastructure du gazoduc, de la sécurité des installations, des quantités requises et du coût attendu. Jusqu’à présent, la Banque mondiale n’a rendu aucune décision concernant « le financement du projet » qui constitue l’un des obstacles les plus importants.

— Quels sont les défis du nouveau gouvernement ?

— Le gouvernement a vu le jour après plus d’un an d’intransigeance et de rivalité politique entre les différentes forces politiques au Liban. Il est né sous des pressions internationales après un contact entre le président iranien, Ebrahim Raïssi, et le président français, Emmanuel Macron. Ce gouvernement est confronté à un certain nombre de défis, notamment l’instauration de la confiance, la propagation de la paix, le rétablissement de l’ordre financier et public dans les administrations et les institutions publiques, le contrôle du chaos sécuritaire, la mise en place de réseaux de sécurité sociale et la préparation des prochaines élections législatives.

— Pensez-vous que les Etats- Unis aient opéré un changement dans leur politique étrangère envers le Moyen-Orient en acceptant l’acheminement du gaz naturel égyptien vers le Liban via la Syrie ?

— Je ne pense pas qu’il existe un plan américain clair et intégral pour sauver le Liban, au moins à court terme. Il s’agit plutôt d’un palliatif, d’un coup de pouce afin d’empêcher le Liban de s’effondrer complètement. Ce qui a poussé les Etats-Unis à accepter l’acheminement du gaz naturel au Liban via la Syrie, ce sont les navires iraniens qui ont été amenés par le Hezbollah pour transporter du carburant iranien au Liban. Les Etats-Unis essaient d’empêcher l’émergence du Hezbollah comme sauveur du peuple libanais de sa crise. Il n’y a pas de changement dans la politique américaine envers le Liban en attendant l’achèvement des pourparlers de Vienne liés à l’accord nucléaire iranien, définissant le rôle et l’identité future du Liban, ainsi que la taille et le poids des forces politiques dans la structure du pouvoir.

— A votre avis, quelle est la feuille de route pour résoudre la crise au Liban ?

— La crise au Liban est en apparence économique et financière, mais en fait, il s’agit essentiellement d’une crise du régime qui est incapable d’apporter des solutions en raison des déséquilibres enracinés dans sa structure. C’est la crise d’une entité avec une diversité démographique qui n’a pas été capable de briser les barrières sectaires. C’est une crise morale pour un groupe de citoyens habitués à tirer profit des malheurs et des catastrophes des gens. Enfin, la crise au Liban est une punition de l’extérieur imposée par la politique américaine pour étouffer les opposants. Depuis le 17 octobre 2019, l’autorité est entrée dans une impasse et est devenue incapable de trouver des solutions aux crises qui se suivent les unes après les autres. Le système libanais, dans sa forme actuelle, est insoutenable et sans vie, et la Deuxième République (la République de l’Accord de Taëf) a été en conflit dans ses dernières étapes. Il faut préparer l’atmosphère pour entrer dans une république moderne exempte de tous les aspects négatifs du passé et qui préserve la caractéristique la plus importante du Liban, qui est la diversité sectaire et la formule de la coexistence. Pour ce, il est indispensable de trouver une nouvelle formule et un nouveau régime politique avec toutes ses branches, c’est-à-dire une table de dialogue similaire à l’Accord de Taëf de 1989 ou à l’Accord de Doha de 2009 pour le passage à la Troisième République. Et je pense que ce processus commence avec les prochaines élections législatives du printemps 2022, et le peuple libanais doit se décider dans ce sens.


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