Semaine du 8 au 14 septembre 2021 - Numéro 1389
Ahmed Sayed Ahmed : Les Américains ont perdu plus qu’ils n’ont gagné dans la guerre contre le terrorisme
  Dr Ahmed Sayed Ahmed, expert des relations internationales au CEPS d’Al-Ahram, revient sur la nouvelle carte du terrorisme, 20 ans après le 11 Septembre, et les répercussions du retrait américain d’Afghanistan.
Ahmed Sayed Ahmed
Ola Hamdi08-09-2021

Al-Ahram Hebdo : 20 ans après les attentats du 11 Septembre, comment voyez-vous la carte du terrorisme dans le monde ?

Dr Ahmed Sayed Ahmed : La carte du terrorisme dans le monde s’est élargie. Elle n’est plus ce qu’elle était en 2001 quand le principal danger provenait d’Al-Qaëda. Aujourd’hui, 20 ans après, la carte comprend des dizaines, voire des centaines d’organisations terroristes, comme Al-Qaëda, qui ont des branches dans de nombreuses régions du monde. De même, on a vu apparaître l’organisation terroriste Daech dont le rayon d’action s’étend à de nombreux pays du monde. On l’a vue en Syrie et en Iraq en 2014, où elle a imposé sa domination sur une grande partie des deux pays proclamant le prétendu califat islamique avant d’atteindre le Mozambique, la Zambie, l’Afrique de l’Ouest et de l’Est, ainsi que la Libye. Les Etats-Unis n’ont pas été en mesure d’éliminer le terrorisme. Bien au contraire, les organisations terroristes se sont multipliées et se sont répandues dans le monde, car les Etats-Unis et l’Otan, dans leur lutte contre ces organisations, ont donné tout leur intérêt à la dimension sécuritaire et militaire, sans adopter une quelconque vision intellectuelle, ni introduire un quelconque projet de développement.

— Donc, les Etats-Unis sortent-ils perdants de cette guerre contre le terrorisme ?

— L’Administration de Biden a estimé que la présence américaine en Afghanistan est coûteuse et représente une grande perte pour les Etats-Unis sur les plans politique, militaire et sécuritaire. Cette guerre leur a coûté 2 000 milliards de dollars, 2 500 soldats et des dizaines de milliers de blessés. Les Etats-Unis sont perdants sur le moyen et le long terme. Leur retrait d’Afghanistan a mené au chaos, car le retrait n’était pas organisé. Pire encore, les Etats-Unis ont beaucoup perdu au niveau de leur image dans le monde en tant que superpuissance. Ils ont perdu la confiance de leurs alliés, car ils ont abandonné l’Afghanistan et le gouvernement afghan, et avant eux les Kurdes. Le retrait américain aura des répercussions à l’intérieur des Etats-Unis. Le tribut pourrait être payé par les démocrates et le président Biden lors des élections de mi-mandat en 2022. Il se peut que les Républicains retrouvent la majorité à la Chambre des représentants et au Sénat. D’ailleurs, ce retrait américain sans arrangements a créé une sorte de vide stratégique qui a été exploité par d’autres forces anti-américaines, comme la Russie, la Chine et l’Iran, exactement comme ce fut le cas en Iraq. Tout cela affecte les intérêts américains à long terme. Bref, les pertes des Etats-Unis sont beaucoup plus grandes que les gains.

— Les Talibans de 2001 sont-ils différents des Talibans de 2021 ?

— Avant leur chute en 2001, les Talibans donnaient refuge à des organisations terroristes comme Al-Qaëda et protégeaient Oussama bin Laden. En 2021, une nouvelle version des Talibans est apparue, une version plus pragmatique. Ils ont appris de leurs erreurs et de leur première expérience. On a vu apparaître une nouvelle génération de Talibans qui ont une pensée différente des dirigeants traditionnels qui suivaient une ligne rigoriste comme le mollah Mohamad Omar. Le discours actuel des Talibans révèle une certaine flexibilité. Ils se sont engagés à permettre aux femmes de travailler et d’étudier et à accorder l’amnistie générale aux personnes qui collaboraient avec les Etats-Unis, aux employés du gouvernement et à l’armée afghane. Cette flexibilité vise à obtenir une reconnaissance internationale, à ne pas s’isoler du monde, à attirer les investissements et l’aide étrangère et à s’engager à ce que l’Afghanistan ne se transforme pas en un refuge pour le terrorisme. Je pense qu’à court terme, les Talibans tenteront de se démarquer de leur version précédente de 2001 et d’être plus pragmatiques afin de pouvoir surmonter les nombreux défis auxquels ils sont confrontés.

— Qu’en est-il de Daech Khorassan ? Pourquoi est-elle différente des autres organisations terroristes ?

Les Américains ont perdu plus qu’ils n’ont gagné dans la guerre contre le terrorisme

— Il s’agit de l’une des branches de l’organisation terroriste Daech qui est apparue en janvier 2015 et qui s’est propagée dans plusieurs pays, une partie se trouve en Afghanistan, au Pakistan, en Iran et au Turkménistan, et une autre partie se trouve en Inde et en Asie centrale. Il existe un désaccord idéologique entre cette organisation et les Talibans qui l’accusent d’être pro-occidentale et pro-américaine. Les Talibans ont réussi à réduire son influence dans de nombreuses régions afghanes, l’obligeant à se réfugier dans les montagnes sur les frontières entre l’Afghanistan et le Pakistan. Cette organisation tente désormais de se revitaliser, profitant du chaos et des troubles. En effet, elle a mené une attaque sanglante contre les forces américaines deux jours avant leur retrait fin août, faisant des dizaines de blessés et 170 morts dont 13 soldats américains, ainsi que des citoyens afghans et des membres du mouvement taliban. Elle essaie de dire qu’elle existe. Elle est aujourd’hui l’un des principaux acteurs de l’équation afghane, vu le climat d’insécurité. Partant, la prochaine période témoignera de tensions, de violences et d’instabilité.

— Quelles seront les conséquences de ce vide sécuritaire en Afghanistan sur la région ?

— Le retrait américain aléatoire a entraîné un vide stratégique, sécuritaire et politique, en raison de l’incapacité des Talibans à assurer la sécurité et la stabilité avec la flambée de la violence, les menaces de l’organisation Daech Khorassan, les multiples mouvements de résistance, la détérioration des conditions économiques et l’exode de dizaines de milliers d’Afghans à l’étranger. Des pays comme la Russie, la Chine, l’Iran et la Turquie tenteront de combler ce vide, ce qui fera de l’Afghanistan une arène de polarisation régionale et internationale, ainsi qu’une scène de conflit entre les puissances régionales, comme le Pakistan, l’Iran, l’Inde et la Turquie. Tout cela affectera la sécurité, ainsi que les conditions politiques et économiques en Afghanistan et fera aussi de l’Afghanistan un environnement propice aux organisations terroristes. Certaines organisations terroristes pourront être utilisées dans le cadre de la guerre par procuration comme c’est déjà le cas en Syrie et en Libye. Ce vide aura des répercussions tant sur le peuple afghan que sur les scènes régionale et internationale.


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