Semaine du 1er au 7 septembre 2021 - Numéro 1388
Mona Mekkawi : Créatrice du beau et du vrai
  La décoratrice Mona Mekkawi vient de décrocher un Emmy Award dans la catégorie du documentaire historique, avec Oversight. Véritable passionnée d’art, elle voudrait être reconnue comme une artiste qui contribue à semer la paix et la beauté partout dans le monde.
Mona Mekkawi
Lamiaa Alsadaty01-09-2021

Chef décoratrice en france, Scenografo en Italie, Director artistico en Espagne, Production Designer aux Etats-Unis, peu importe le titre ou l’endroit. Mona Mekkawi est une jeune artiste passionnée pour qui c’est la formation théorique et pratique qui compte. Assoiffée de savoirs, elle est toujours prête à courir après ses rêves ici ou ailleurs. « J’ai hérité l’amour de l’apprentissage et la persévérance de ma mère. Titulaire d’un diplôme technique, elle a décidé de poursuivre ses études et a réussi à faire un master dans le domaine du commerce. Mon père, quant à lui, n’avait épargné aucun effort pour pouvoir satisfaire nos besoins. Et ceci, étant tous les deux des fonctionnaires à la société automobile Al-Nasr », souligne Mona, très reconnaissante envers ses parents. D’ailleurs, elle pense avoir hérité de son grand-père Mahmoud Mekkawi, ingénieur de son à la Radio et la Télévision égyptiennes dans les années 1960 et 1970, un certain amour non seulement pour l’art mais aussi pour la lecture. « Malheureusement, je n’ai pas eu la chance de le voir. Cependant, je l’ai très bien connu à travers son immense bibliothèque. A force de relire ses livres, je découvre une personnalité encyclopédique: de l’art, de la médecine, de la politique, etc. Bref, tout était présent dans sa bibliothèque qui est devenue la mienne ».

Toutefois, elle décide de s’inscrire à la faculté de commerce, section anglaise. Sous l’influence de ses parents? Peut-être. Mais, elle l’a fait inconsciemment. Une année après, Mona décide de changer d’option. « Je suivais à l’époque des cours de dessin et de perspective. Un sentiment m’a envahie: c’est de l’architecture que je voudrais faire! Heureusement, mes parents étaient compréhensifs. A ma surprise, mon père est allé seul à l’Institut du cinéma et m’a appelée au téléphone pour me demander la formation que je voudrais suivre: cinéma ou théâtre? Je lui ai répondu, tremblante de joie : Du cinéma, bien sûr ! ». Ainsi, sur 10000 demandes d’admission, 8 seulement ont été retenues. Mona Mekkawi a brillamment réussi, et en plus sans piston. Pourquoi a-t-elle fait un choix pareil? « A cause de mon ignorance ! », répond-elle vite, en toute simplicité.

Aujourd’hui, sa manière de voir a complètement changé. « Le cinéma, l’opéra, l’exposition et la scénographie d’architecture empruntent au théâtre leurs pensées, leurs modes d’expression et leurs formes de narration. Un décor de théâtre est nourri d’un texte, d’une réflexion autour de ce texte, de recherches de toutes sortes, et ensuite d’un espace disponible, de techniques plus ou moins élaborées et d’un travail de constructeurs. Le théâtre est incontestablement le père de tous les arts », fait-elle remarquer.

L’Institut du cinéma lui a permis de découvrir un nouveau monde. A 18 ans, elle s’est lancée corps et âme dans le métier de décoratrice, couvrant des champs si variés: des films, des feuilletons, des pubs et même des fêtes privées, et dans de différents pays: la Turquie, la Malaisie et le Koweït. De quoi lui avoir permis de découvrir le métier. « Qu’il ou elle travaille dans la publicité, le cinéma, etc. le ou la directeur (directrice) artistique doit être avant tout créatif (ve). Son rôle est de réfléchir et de déterminer l’aspect visuel du mode de communication. C’est à lui ou à elle de choisir la nature de l’image, l’ambiance, le décor, bref, l’univers esthétique. A titre d’exemple, il/elle pourrait optimiser l’éclairage et va jouer sur la combinaison de différents éléments tels que les matériaux, les volumes ou encore le mobilier pour créer une décoration qui reflète la personnalité des occupants. Il/elle pourrait également associer différents styles, couleurs et matières de manière harmonieuse pour faire d’un intérieur un lieu unique ». Elle parle ainsi de sa profession avec un grand amour. Un amour qu’elle a appris avec le grand Salah Mareï. « Mareï était un homme scrupuleux. Malgré sa maladie chronique, il n’hésitait pas à se rendre sur place pour expliquer comment faire telle ou telle chose. Il m’a initiée à développer mon esprit critique. Selon lui, le plus important pour un décorateur c’est le sens du message. Comment l’espace reflète les personnages mais aussi comment il les influence. Ce double processus, adaptation à l’espace et adaptation de l’espace », précise-t-elle, en soulignant son vif respect à l’égard de ce grand homme. Et d’ajouter : « Mareï est le disciple de Chadi Abdel-Salam. Tous les deux étaient de vrais érudits, pour qui il n’y a de frontières ni entre les sciences, ni les arts ». Elle éprouvait un si grand amour vis-à-vis de son mentor dont elle a prévu la mort dans un rêve, une semaine à l’avance. Sa perte était très dure pour elle. D’ailleurs, il habite toujours sa pensée.

Par ailleurs, elle affirme avoir connu d’autres moments inconfortables: ces moments où l’on a l’impression de ne pas pouvoir changer sa mentalité pour partir vers de nouveaux horizons et être créative comme son maître lui a appris. Une phase où l’on ne fait que reproduire à l’infini les mêmes schémas de vie. « L’avenir me semblait flou mais j’avais cette conviction que les choses doivent changer. Toute personne connaît un moment pareil dans sa vie. D’ailleurs, il est très important de se donner du temps pour réussir ce passage. C’est un moment de vie douloureux et nous devons alors identifier ce que nous ne voulons pas réellement, et ce que nous cherchons et voulons atteindre ».

En tant que femme, en particulier dans le monde arabe, Mona a beaucoup souffert de l’inégalité professionnelle, financière et comportementale dans l’industrie. « Parfois, vos idées, bonnes ou mauvaises, sont d’abord liées à vous en tant que femme. J’ai entendu des choses comme: c’est un excellent travail pour une femme ou un travail parfait de femme, ou vous ne devriez pas attendre plus d’une femme ». Or, elle croit vivement qu’une partie du problème réside en la façon dont les femmes se voient elles-mêmes.

Pour fuir cette atmosphère décevante et développer ses compétences, elle décide de poursuivre des études supérieures. Grâce au soutien de son mari, elle a réussi à obtenir une bourse pour un master à l’Université de New York. « J’ai toujours voulu créer des films depuis mon enfance. Quand on veut quelque chose si fort et qu’on croit pouvoir l’avoir, tout l’univers nous aide à l’obtenir, et c’est ce qui m’est arrivé ».

« Design for Stage and Film ». C’est le nouveau monde de Mona. Une totale transformation, de nouvelles acquisitions et de nouvelles compétences. « Aux Etats-Unis, l’industrie fonctionne autrement. C’est surtout un travail d’équipe. Tout est mis à un pied d’égalité. Et il y a un plan de travail à respecter », affirme-t-elle. Et d’ajouter: « Le chef décorateur est contacté par le réalisateur ou le metteur en scène au début de la phase de préparation du travail. Après plusieurs lectures d’un scénario, il propose plusieurs concepts de décor, la définition de la ligne artistique se fait à l’issue de nombreuses discussions avec le réalisateur/metteur en scène et le producteur. Le décorateur doit tenir compte non seulement des indications artistiques exprimées dans le scénario, mais également des impératifs techniques et du budget accordé ».

Vivre aux Etats-Unis n’était pas évident, surtout qu’elle avait déjà réussi dans son pays. Elle a dû tout quitter: sa famille, son pays, ses amis, sa carrière… Une vie stable a été remplacée par des moments de détresse et de doutes. « Mon mari était toujours là, pour me remonter le moral. Il m’encourageait à améliorer mon portfolio, étant lui-même boursier en sciences po à Georgetown ».

Mona souhaite investir ses sentiments, ses illusions et ses déductions dans des productions basées sur la réalité vécue. « Quand je marchais dans certains quartiers anciens du Caire, je ne cessais d’imaginer comment des maisons, à moitié détruites, pourraient être reconstruites. J’imaginais parfois même si l’Egypte avait continué à avoir de l’architecture pharaonique ou gréco-romaine, mais dans une optique moderne. Si je ne peux pas réaliser ceci dans la réalité, je voudrais le faire, un jour, à travers mes projets ».

Parfois, elle rêve en partie de sa création en dormant, et elle se réveille pour noter ce qu’elle a visionné pendant son sommeil et essaye de recomposer le puzzle dans sa tête. « Je commence habituellement par comprendre le concept ou le script et j’analyse sa philosophie, son histoire, ses émotions, son influence sociale et d’autres aspects. Ensuite, je commence mes recherches et je communique clairement avec l’équipe pour m’assurer que nous sommes tous sur la même longueur d’onde ».

Intuitive et curieuse, elle a aussi l’esprit de l’équipe et la culture du beau. « La création demande de réelles qualités d’imagination et une grande capacité de remise en cause ». Pour un métier accusé de jeunisme, il est tellement difficile de rester au courant des nouvelles tendances, surtout en nos temps numérisés.

Sur Instagram, Facebook et LinkdIn, Mona Mekkawi est toujours prête à communiquer. C’est ainsi qu’elle a été choisie pour faire partie de l’équipe du documentaire Oversight qui porte sur le district de Columbia dans les années 1970. Plus précisément, quand la ville a gagné une certaine autonomie et le gouvernement de ville a gagné une indépendance sans précédent.

En tant que défenseur des femmes dans l’industrie cinématographique, le Emmy Award a été un moment de grande fierté pour elle. « Je suis très reconnaissante à l’égard du réalisateur Jon Shink car il a cru en moi et m’a donné cette chance. Il est l’un des meilleurs réalisateurs avec qui j’ai travaillé », indique Mona, qui est plus que jamais sûre, après avoir reçu ce prix, qu’elle est sur la bonne voie et qu’elle a pris la bonne décision .

Jalons

9 octobre 1991 : Naissance au Caire.

2010 : Décoratrice artistique adjointe dans le film Alzheimer de Amr Arafa.

2012 : Le film Téta Rahiba de Sameh Abdel-Aziz.

2014 : Diplôme de l’Institut supérieur du cinéma.

2015-présent : Scénographe, conceptrice d’éclairage et décoratrice.

2021 : Emmy Award pour Oversight, meilleur documentaire historique.


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