Semaine du 18 au 24 août 2021 - Numéro 1386
Inès Gohar : Les secrets d’une voix magique
  Animatrice légendaire de radio, Inès Gohar a marqué les ondes égyptiennes par sa voix, mais aussi par ses qualités de gestionnaire. Après avoir pris sa retraite de l’Union de la Radio et de la Télévision (Maspero), elle dirige actuellement une académie médiatique privée, ainsi qu’une radio Web.
Inès Gohar
May Sélim18-08-2021

Devant le micro, elle a toujours eu un pouvoir magique. Elle sait comment manipuler sa voix qui ne trahit guère ses multiples talents. Inès Gohar a toujours enchanté les auditeurs. Sa longue carrière à la radio Al-Charq Al-Awsat (le Moyen-Orient) l’a inscrite dans la mémoire collective égyptienne. Pendant des années, on l’écoutait réciter habilement tous les matins des quatrains de Salah Jahine, en égyptien dialectal : « Fermez les yeux et marchez avec légèreté et ivresse. La vie est une jeune femme et vous, un brave homme ». C’était le début de son émission à succès Tassali (amuse-gueule).

« Devant le micro, je suis une vraie passionnée. Dieu a mis toute ma force dans la voix. Je sais bien manipuler l’intonation, changer le timbre, le style, passer d’une émission légère à une autre plus sérieuse. Je suis tombée amoureuse du micro dès le premier jour de mon travail et jusqu’à présent », déclare Inès Gohar qui n’a jamais quitté le micro. Même après avoir quitté la radio Al-Charq Al-Awsat et la direction de l’ensemble des radios étatiques, elle continue à exercer sa passion jusqu’à présent en gérant une académie médiatique privée, Dahab, et en s’occupant d’une radio Web, qui dépend de cette dernière. « Tout le monde estimait que la radio est un outil médiatique en voie de disparition, notamment avec le foisonnement des chaînes satellites. Dans les années 1980-1990, le nombre des auditeurs était en diminution, comparé aux années glorieuses des ondes. Cependant, les radios privées ont connu un véritable essor. Tout le monde l’écoute parce que nous passons une grande partie de la journée en voiture, sur la route. Aujourd’hui, les radios Internet ont changé, même sur le plan mondial. Il suffit de suivre la carte de Garden Radio pour mieux comprendre la situation. C’est une carte qui regroupe toutes les radios Internet de par le monde », lance l’experte Inès Gohar, s’apprêtant à recevoir les participants à un atelier de formation, à l’académie Dahab, située à Doqqi. Elle est très à l’aise dans sa robe fleurie, toute en couleurs. Sur son bureau, il y a de petites pancartes faites par ses étudiants pour la remercier, ainsi qu’un portrait d’elle réalisé à l’aide de fils sur toile. L’animatrice de radio trouve un grand plaisir à enseigner, et cette académie privée créée en 2015, à l’initiative d’un homme d’affaires, lui a donné la chance de transmettre son savoir.

Or, Inès Gohar est devenue animatrice de radio par hasard, à défaut de réaliser son rêve initial, celui d’être hôtesse de l’air. Diplômée de la faculté des lettres, département de langues orientales, elle travaillait dans le domaine de la traduction, avant même de terminer ses études. « J’étais dans une école primaire anglaise. Mais je n’ai jamais aimé cette école. Il y avait cette attitude d’élite qui me gênait. J’ai fait pression sur mes parents et j’ai effectué les cycles préparatoire et secondaire dans un lycée en arabe. J’étais fière d’être davantage attachée à ma langue et à la culture égyptienne », raconte-t-elle. Plus tard, Gohar a failli faire des études de lettres anglaises, mais c’est de nouveau l’attitude élitiste des étudiants de cette section qui la dérangeait. « Je n’aimais pas le fait qu’ils parlent tout le temps en anglais. C’était un peu contre ma nature, plutôt simple ! Donc, j’ai décidé de faire de la sociologie. Mais j’étais choquée par le grand nombre d’étudiants, des milliers ». Inès a alors fini par choisir un département moins fréquenté, à même d’enrichir ses connaissances, celui des langues orientales. Elle s’est spécialisée en hébreu, partant du principe : « Lorsqu’on connaît la langue d’un peuple, on est à l’abri de son mal ! ».

Elle rêvait de devenir hôtesse de l’air. « J’aimais voyager, mais en même temps, j’étais sûre qu’à long terme, j’allais avoir la nostalgie du pays. Je pensais que c’était sympa de passer 4 ou 5 jours dans un pays, découvrir de nouvelles terres, faire du shopping et ensuite retourner. Mais je n’ai pas réussi à passer le test d’admission. A l’époque, la Radio égyptienne demandait des animateurs, alors j’ai posé ma candidature. Et j’ai été tout de suite embauchée comme présentatrice du journal sur Al-Bernameg Al-Aam (le programme général) des ondes étatiques) ».

Elle a d’abord passé une année de stage, où elle a été formée à rédiger et lire un journal télévisé, à maîtriser les règles grammaticales de la langue arabe, le jeu d’intonation en accord avec la ponctuation, etc. « J’étais sur le point de terminer mon stage, lorsque j’ai passé mon premier direct. La radio diffusait un concert de Abdel-Halim Hafez qui devait se terminer à 17h30. Une demi-heure après la diffusion en direct commençaient les autres émissions de la radio. A l’époque, la diffusion ne durait pas 24h sur 24, comme de nos jours, mais on avait 2 permanences. Papa Sharo, directeur de la radio à l’époque, m’a appris à poursuivre la diffusion en direct, à continuer à présenter quelques chansons légères, pour ensuite passer à la deuxième période de diffusion, avec les émissions, sans coupure. Il nous disait qu’il fallait simplement parler aux auditeurs. C’est ce que j’ai fait, alors que j’étais encore stagiaire, mais j’étais très à l’aise devant le micro. Je parlais vraiment de tout mon coeur aux auditeurs », se rappelle-t-elle. Et de souligner sur un ton plus sérieux : « Ma génération a été formée par de vrais maîtres : Galal Moawad, Nadia Saleh et plusieurs autres. Aujourd’hui, les animateurs et présentateurs de radio sont formés à la hâte. Ils veulent tout de suite atteindre le succès et ne cherchent pas à acquérir de l’expérience avant de passer à l’antenne ». Une lacune à laquelle elle essaye de remédier à travers son travail actuel d’enseignement.

Elle doit son passage à la radio Al-Charq Al-Awsat à l’homme des médias Taher Abou-Zeid qui l’a entraînée à lire le journal. « Il a appelé le chef de la radio pour lui dire : cette jeune fille a plein de talents. C’est dommage de l’enfermer dans la lecture du journal. Et c’est grâce à lui que j’ai rejoint la radio Al-Charq Al-Awsat ». Celle-ci étant essentiellement une radio de variétés, elle pouvait donc présenter des émissions artistiques et culturelles remarquables. Et elle a dû bouleverser l’image de la radio classique et stricte, grâce à sa voix mélodieuse. Elle jonglait entre les variétés artistiques et culturelles et les programmes d’analyse politique, surtout après la défaite de 1967 et la victoire de 1973. « Je maintenais une voix sérieuse qui peut trahir un sourire, afin d’élever le moral des soldats après 1967. Et en 1973, je dansais en studio en recevant les communiqués de presse qui annonçaient la victoire ».

Inès avoue avoir toujours réussi à contrôler la situation, contre vents et marées. Le jour de la mort de sa mère, elle a fait du direct pendant trois heures. Personne n’imaginait que les médecins l’avaient prévenue que sa mère allait mourir dans quelques heures. « Ma mère est décédée une heure après que j’avais terminé mon travail. Je ne peux abandonner celui-ci quelle que soit la situation. C’est une grande responsabilité d’être à l’antenne. Après la disparition de ma mère et de mes deux frères, j’étais complètement bouleversée ».

Il en était de même le jour où l’on a annoncé la mort du chanteur Abdel-Halim Hafez. « Le journaliste et présentateur de radio Galal Moawad m’a appelée le matin même et m’a dit : il faut préparer les auditeurs à la mauvaise nouvelle. J’étais émue pendant un instant, mais j’ai fait ce qu’il fallait faire. La voix peut facilement trahir les émotions, mais il faut apprendre à la manipuler devant le micro ».

Pendant trois ans, elle a présenté le bulletin d’information à la télévision, mais « la caméra ne m’aime pas », avoue-t-elle. Peu importe. En tout cas, le micro lui suffit et elle s’est pleinement donnée à lui, sans jamais le regretter.

Elle fait toujours de son mieux pour apprendre de nouvelles choses, de nouvelles expressions et se lancer dans de nouvelles expériences. « Les pubs des émissions de la radio Dahab doivent être annoncées et postées sur les réseaux sociaux. Parfois aussi les vidéos de quelques émissions sont diffusées. Cela exige d’être à la fois devant le micro et la caméra. Bien que la caméra ne m’aime pas, je suis apte à poser devant elle ». Il faut faire le job comme il faut. C’est sa devise.

Jalons

1969 : Présentatrice à la Radio égyptienne.

1982 : Décès de sa mère.

2000 : Directrice de la radio Al-Charq Al-Awsat (le Moyen-Orient).

2005 : Directrice de l’ensemble des radios étatiques.

2015 : Directrice de l’académie médiatique privée Dahab.

2018 : Lancement de la radio Web Dahab.


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