Semaine du 18 au 24 août 2021 - Numéro 1386
L’art à petit prix
  Cinéma, théâtre, animation et développement personnel : l’Association scientifique et culturelle Al-Nahda, Jésuites du Caire, offre des formations à prix réduits dans ces quatre domaines aux jeunes des quartiers défavorisés du Caire, de Louqsor et d’Assiout. Visite guidée.
L’art à petit prix
Au cours des différentes séances théâtrales, les professeurs déploient des efforts consentis pour suivre les méthodes d’enseignement de Jacques Lecoq. (Photo  : Amir Abdel-Zaher)
Manar Attiya18-08-2021

L’art à petit prix

Des jeunes des deux sexes suivent une formation pour devenir réalisateurs. Ils espèrent transmettre par l’image leur vision de la société saïdie. D’autres sont là pour apprendre comment écrire un scénario de court métrage pour devenir scénaristes. Des talents en herbe qui découvrent les coulisses du septième art en participant à un tournage de manière tout à fait professionnelle. Et le futur producteur peut avoir un pouvoir décisionnel sur l’aspect artistique du film. Tous travaillent en étroite collaboration afin de mener à bien leur mission. Pour cette 1re promotion qui a fait sa rentrée en janvier 2021, 24 jeunes filles et jeunes garçons âgés entre 18 et 35 ans sont formés à l’écriture de scénario, à la réalisation, à la postproduction, à la photographie, au montage... avec des professionnels du domaine. Pour suivre cette formation de 320 heures offerte par l’Association de la renaissance scientifique et culturelle, Jésuites du Caire, les stagiaires ne versent que 2000 L.E. Les ateliers animés par des membres du collectif ont lieu dans les locaux de l’école de court métrage qui vient d’ouvrir ses portes à Louqsor.

« Je suis prête à m’entraîner 5 heures par jour s’il le faut ! », lance Mariam Lawendi, 25 ans, originaire de Sohag. Elle qui ne pouvait pas se permettre le luxe de se lancer dans le cinéma voit enfin son rêve se réaliser. « Au début de la formation, Mariam, de nature très timide, avait du mal à s’exprimer. Elle manquait de confiance en elle, balbutiait comme un enfant, même devant des stagiaires plus jeunes qu’elle. Aujourd’hui et après cinq mois de pratique, Mariam a complètement changé. Elle a acquis la confiance nécessaire et agit avec hardiesse. Elle donne des ordres à la manière des réalisatrices qui ont de l’expérience », témoigne Moustapha Al-Dali, directeur de l’école de court métrage de Louqsor. Vu le long trajet à parcourir (210km) entre son domicile situé à Sohag et l’endroit de la formation, Mariam a décidé d’aller s’installer chez sa tante paternelle qui habite à Louqsor. Mais, ses week-ends, elle les passe chez ses parents. « C’était la solution la plus raisonnable pour suivre régulièrement les cours et terminer mes études d’une année », dit la jeune fille.

Cette école de formation est une bouffée d’oxygène pour les jeunes filles de la Haute-Egypte qui rêvent d’exercer les métiers du septième art. Pourquoi? Parce que la société conservatrice du Saïd leur rend parfois la vie difficile. Et si beaucoup d’entre elles arrivent tout de même à terminer leurs études, elles restent vouées au mariage et au rôle de femme au foyer. « Mes frères, mes voisins et ma famille étaient offusqués de voir une fille exercer un métier qui, selon eux, est réservé aux hommes. Le fait de voir une femme mechakhassatiya (travaillant dans le domaine du cinéma) en Haute-Egypte a surpris tout le monde. Au début, on me regardait avec mépris et certains n’ont pas hésité à reprocher à mes parents d’enfreindre les pratiques et coutumes traditionnelles », lance Hagar Mahmoud qui, titulaire d’un diplôme de la faculté de communication et de mass media, a décidé de changer de vocation.

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Une bonne opportunité pour les habitants des quartiers démunis. (Photo : Amir Abdel-Zaher)

Ce genre d’école de formation artistique de la Haute-Egypte donne aux femmes saïdies, dont la liberté d’action est limitée, la possibilité de s’exprimer et de s’ouvrir à d’autres horizons. On y aborde des sujets délicats concernant la femme en Haute-Egypte, des problèmes du quotidien et des sujets à controverse. « La plupart des habitants saïdis croient fort à la bénédiction et la malédiction. Une des raisons pour lesquelles nous avons l’intention de faire un film sur le temple Habou où les femmes qui ne sont pas mariées font des voeux pour trouver l’âme soeur. Ici, on est convaincu du pouvoir de ce temple qui a la réputation d’exaucer les voeux formulés en ce qui concerne le mariage aussi. Ainsi, les filles célibataires s’y rendent pour boire l’eau du puits qui s’y trouve. On parle de ce genre de sujets, on tente de les sensibiliser », explique Moustapha Al-Dali. Et d’ajouter: « A travers les courts métrages, on transmet des messages à la société. On parle de la femme, de son vécu, des problèmes qu’elle rencontre, des difficultés auxquelles les couples sont confrontés, des amis de la famille, des voisins, de l’excision, etc. ».

Bibliothèque populaire

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Les stagiaires ne versent que 2  000 L.E. tout au long de leurs études. (Photo : Amir Abdel-Zaher)

L’Association scientifique et culturelle Al-Nahda, Jésuites du Caire, a vu le jour en 1998 dans les locaux de l’école de la Sainte Famille. L’idée de créer une telle association vient du père William Sidhom, en coopération avec d’autres pères et frères jésuites, ainsi qu’un grand nombre de personnes (de confession musulmane et chrétienne) résidant dans les quartiers défavorisés du Caire. Le but est de servir la société en s’inspirant des oeuvres de grands écrivains pour que les jeunes qui habitent les quartiers défavorisés en tirent profit. « Surnommée la Bibliothèque populaire, elle permet aux jeunes de s’ouvrir au monde, de se développer par la lecture », raconte père William Sidhom. Vu le succès que cette bibliothèque a réalisé, père William a créé en 2005 sa 1re antenne, située au 15, rue Mahrani à Faggala, quartier où il a grandi et vit toujours. C’était le début de l’école du cinéma du Caire. Ambitieux et persévérant, père William a décidé d’accroître les activités en créant 3 autres écoles: théâtre, films d’animation et cours de développement personnel. « Les stagiaires suivaient d’abord ces formations à titre gratuit, ensuite avec des frais de 2000 L.E. En 2016, nous avons lancé notre antenne d’Assiout. Quant à notre dernière antenne de Louqsor, elle a ouvert ses portes cette année », précise père William Sidhom.

Une chance pour les jeunes défavorisés

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(Photo : Amir Abdel-Zaher)

L’Association scientifique et culturelle Al-Nahda, Jésuites du Caire, et l’école de « théâtre social » surnommée « Nass » (gens) offrent une nouvelle opportunité pour les résidents des quartiers défavorisés. C’est une lueur d’espoir pour eux. Ce genre de théâtre aborde les sujets qui intéressent le citoyen égyptien. « Nous avons voulu créer cette école pour que les jeunes passionnés qui n’ont pas trouvé leur chemin par la voie classique puissent avoir une alternative », confie Dr Moustapha Wafi, responsable de l’école « Nass », en signalant le message publié sur Facebook pour attirer les Facebookers et les encourager à se présenter : « Vous rêvez de devenir réalisateur de théâtre et vous n’avez pas d’argent? Aujourd’hui, il existe une école de théâtre à moindre coût. Dans cette école très sélective, on apprend à écrire et réaliser des pièces de théâtre sous l’oeil d’un professionnel chevronné ». Cette école théâtrale a vu le jour en 2013. Depuis, chaque promotion compte 90 étudiants. La période de formation est partagée en 3 semestres dont 2 se déroulent dans les locaux de l’antenne de l’association, basée au Caire, et le 3e semestre se déroule dans un atelier de pratique théâtrale en Haute-Egypte. Et, par le biais de cette formation, les stagiaires peuvent lancer leur propre projet. « Nous avons réalisé 6 pièces de théâtre en Haute-Egypte, dans les gouvernorats de Louqsor et de Minya (60 heures de travail). Nous avons aussi organisé 10 ateliers dans les mêmes gouvernorats », relate Kawsar Mahdi, âgée de 25 ans, qui a obtenu son certificat en 2020.

Le certificat est signé et ratifié par l’Association scientifique et culturelle Al-Nahda, Jésuites du Caire. Celles et ceux qui détiennent ce certificat ont la possibilité de s’inscrire à l’Institut supérieur des arts théâtraux et d’y être admis facilement. Autre atout de cette école de théâtre: pas besoin de diplôme! Les seules conditions: être âgé de 18 ans et ne pas avoir suivi de formation théâtrale dans un établissement supérieur dans les arts de la scène.

Au cours de différentes séances de formation théâtrale, les professeurs déploient des efforts consentis pour suivre les méthodes d’enseignement de Jacques Lecoq (1921-1999) qui a créé en 1956 l’Ecole internationale de théâtre à Paris. « La pédagogie de Jacques Lecoq propose de partir du mouvement et du corps, du jeu silencieux et des identifications aux grandes forces de la nature, pour nourrir l’imagination commune des stagiaires. Le choeur et la tragédie, le mélodrame, la comédie masquée, les bouffons et le clown sont jalonnés de leçons et d’auto-cours où les jeunes sont mis en situation de créer leurs propres spectacles, présentés lors de soirées internes au sein de l’association », témoigne Moustapha Wafi.

Comme chaque année, à la fin de la formation, l’association accueille des troupes de théâtre indépendantes. « 19 troupes indépendantes ont présenté des spectacles à la fin de l’année 2019, dont Rayhine Fein (où allez-vous?), du réalisateur Georges Moussa, Hafla Tanakoriya (bal masqué), du réalisateur Mina Samir, et Wassat Al-Zahma (au milieu de la foule », racontent les anciens stagiaires promus en 2019 qui sont venus pour revoir leurs profs et tout spécialement le père William.

Atelier ciné

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Ceux et celles qui possèdent le certificat de l’association peuvent se présenter à l’Institut supérieur des arts théâtraux. (Photo : Amir Abdel-Zaher)

Autre lieu, autre scène. L’atelier de cinématographie s’organise au sein de l’association en séances hebdomadaires visant à apporter aux stagiaires une approche théorique, une réflexion sur l’analyse filmique, des connaissances en vocabulaire de l’image, un travail sur l’esthétique du film, ainsi que l’histoire de la photographie et du cinéma. Ici, les stagiaires peuvent réaliser leur film du synopsis au montage final : synopsis, écriture du scénario, découpage technique, plan de tournage, réalisation, montage. Dans chaque équipe, tous occupent un poste spécifique.

Avec une caméra à la main et quelques informations sur la manière de prendre de belles photos et des images en utilisant leurs portables, les stagiaires font leurs expériences de terrain. « J’ai appris les bases et j’ai réussi à prendre des photos. Je me suis fait la main », dit Basma Farag, 28 ans, avec fierté et enthousiasme. Diplômée de la faculté des beaux-arts, elle habite à Abbassiya, au Caire. Comme tous les autres stagiaires, filles ou garçons, elle a réalisé des vidéos avec son téléphone portable. Les débutants évitent de dépenser de l’argent en achetant des équipements sophistiqués qui coûtent très cher. Ils ont opté pour des solutions un peu moins complètes, mais raisonnables du point de vue du coût.

Au sein de l’atelier cinéma, les stagiaires apprennent aussi les bases et les bonnes astuces du montage. Antonios, âgé de 33 ans et diplômé de la faculté de pharmacie, désire changer de carrière. Il parle du stage cinéma-montage. « On nous enseigne les notions de rythmes, les plans de coupe, d’effets, de transitions, etc. », dit-il. Il a hâte d’avoir son certificat. « Cette année, nous avons signé un accord avec le syndicat des Métiers cinématographiques. Un accord qui stipule que tout stagiaire titulaire d’un diplôme de l’association peut devenir membre du syndicat », conclut avec fierté Sameh Sami, directeur de l’association .


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