Semaine du 4 au 10 août 2021 - Numéro 1384
Abdel Rahman Hassanein : Capteur de la vie sauvage
  Photographe animalier, Abdel Rahman Hassanein est devenu récemment une star du métier, notamment après avoir pris des photos inédites de Scarface, le lion le plus connu au monde. Un grand talent, mais aussi un lien particulier avec la nature.
bdel Rahman Hassanein
Lamiaa Alsadaty04-08-2021

Juché sur un arbre au milieu de la savane pour photographier les lions qui viennent boire au milieu des zèbres. C’est comme cela que l’on imagine un photographe animalier spécialisé en faune sauvage ! Un métier qui fait rêver … Et pourtant, ce n’est pas toujours le cas. « Chaque animal est unique, a sa propre personnalité. Mon but est de saisir son caractère, mais aussi de capter le naturel de l’instant, de le faire ressortir dans la photo en respectant le bien-être de l’animal », affirme Abdel Rahman Hassanein pour qui le naturel est le mot-clé, pour éviter d’entendre une phrase comme « Ça c’est bidon ! », une phrase que tout photographe animalier a peur d’entendre un jour. Abdel Rahman Hassanein tient fort à l’éthique professionnelle et au fait de prendre des photos authentiques. Sa manière de vivre induit un rapport exceptionnel avec la nature. Repérages, organisation de voyages, connaissance du monde animal, de son mode de fonctionnement, de ses habitudes, de ses réactions …

Grand amoureux de la nature, la photographie pour lui était un moyen et non pas une fin en soi. Ce petit paysan qu’il était avait l’habitude de se réveiller tôt le matin pour se balader en toute liberté entre champs et canaux, s’amuser, observer les oiseaux migrateurs et écouter leurs gazouillements. « A chaque fois que je voyais une nouvelle espèce, je me mettais à lire dessus. C’était vraiment un grand plaisir, mais qui ne durait pas longtemps, car la plupart du temps, je ne pouvais plus la retrouver. Pour garder en mémoire l’animal ou l’oiseau que je venais d’observer, je le dessinais », raconte-t-il. Ceci a contribué en grande partie à forger son caractère et à nourrir sa passion très particulière. « Mon père, qui est à l’origine agronome, est devenu un commerçant de tapis et de tissus d’ameublement ; il a fait le tour des pays du Golfe et de la Jordanie. Il m’achetait souvent la revue National Geographic. Celle-ci n’a pas cessé d’éveiller ma curiosité de découvrir le monde animal et mon désir de savoir le capter à l’instar de ces photographes professionnels », souligne-t-il.

Le bac en poche, Hassanein n’avait pas pourtant décidé le champ d’étude qu’il préfèrerait : s’inscrire à la faculté de lettres, section anglaise, lui semblait un bon choix pour améliorer la langue dans laquelle il lisait ses revues spécialisées. Quelques années après la licence, il a acheté son premier appareil photo. Avec celui-ci, il a réussi à prendre en photo le renard roux. Une première photo qui lui est si chère. « Ce qui caractérise le Fayoum, c’est son paysage ouvert. Une plaine qui rend le rapport des habitants à la nature très tendu. Il suffit de se réveiller à l’aube pour rencontrer des animaux comme la mangouste égyptienne ou des oiseaux comme le rossignol, l’aigrette ou le chardonneret ». Pour capter de bonnes photos, le photographe animalier s’appuie d’abord sur ses connaissances. « Aimer la faune et la flore et comprendre leur mode de vie sont une exigence. Par exemple, il est impossible de retrouver les lions sous un soleil brûlant, ou les flamencos en Europe en hiver, car ils migrent de l’Europe vers l’Afrique, etc. ».

La passion, la motivation et la persévérance, trois mots d’or qui ont fait que le photographe en herbe a pu progresser et atteindre un excellent niveau. Une fois qu’il a réussi à économiser assez d’argent, Hassanein décide de partir pour la Tanzanie. « Ma famille et mes amis étaient choqués et n’ont cessé de me faire des reproches, me disant que pour se distraire, les gens partent pour la France ou la Thaïlande et non pas en Afrique ! Mais moi, je courais derrière mon ancien rêve : découvrir le parc de Serengeti. Ce dernier est l’un des parcs les plus connus au monde où l’on peut avoir la chance d’apercevoir lions, girafes, rhinocéros, hyènes, etc. ». Après 6 heures de vol, il prend le bus de Dar es Salam pour atteindre, 10 heures plus tard, la région d’Arusha où se situe le Serengeti National Parc. « C’était comme un rêve. Je dormais dans un camping sous un ciel couvert d’étoiles, et les bruits des animaux grognant juste à côté. Le matin, j’ai trouvé une hyène qui était en train de renifler la tente, et un éléphant qui buvait de notre réservoir d’eau ».

Petit à petit, l’idée de quitter son travail dans l’un des constructeurs automobiles les plus prestigieux se développait. Le travail de bureau ne lui apportait plus de joie. « Le temps passe si vite, et je voulais retrouver la vie qui me plaisait avant qu’il ne soit trop tard ». La Malaisie fut un premier choix. « J’y suis parti avec un ami qui voulait faire un camping là-bas. Or, prendre des photos n’était pas évident. Les forêts tropicales pluviales sont caractérisées par des arbres de grande taille, de nombreux étangs, les rayons du soleil manquent. Ainsi, les animaux y sont de taille relativement petite afin de pouvoir bouger facilement. Par contre, dans la Savane africaine, les plaines spacieuses et ensoleillées rendent plus facile l’observation des animaux. Ces derniers sont de grande taille ».

La photo est alors apparue comme une révélation, un moyen pour lui de s’exprimer et sans doute un garde-mémoire. Et la Savane africaine lui est le paradis retrouvé. Ainsi il a décidé de démissionner pour s’installer à jamais au Kenya, et ce, afin de gérer un camping à quelques pas de la réserve nationale de Massai Mara, le prolongement naturel du Parc national du Serengeti situé en Tanzanie, et de puiser davantage dans le monde animalier grâce à son appareil photo. Car, rares sont les photographes qui vivent exclusivement de ce type de photos, il combine, donc, cette passion avec d’autres activités professionnelles plus lucratives.

En effet, l’un des grands avantages du photographe animalier est, selon lui, qu’il n’a pas de journée type. Le travail peut être extrêmement variable d’un jour à l’autre. Beaucoup de tâches sont à accomplir : prise de vue, préparer les shootings, organiser les trajets et les voyages, retravailler les photos numériques, étudier les comportements et les modes de vie des animaux, sélectionner les clichés intéressants et les recadrer, entretenir son matériel et se former sur les nouveautés, etc. « La photographie animalière est une autre voie de saisir la vie de nos amies les bêtes. C’est une spécialité à part entière qui suppose passion, technicité et patience. Travailler avec des animaux nous réserve des surprises permanentes, et si on les aime, on ne s’ennuie jamais ! », affirme-t-il. Et d’ajouter en se souvenant de quelques-unes de ses photos qui ont constitué un immense défi : « J’étais au Mont Balé en Ethiopie pour photographier le loup d’Abyssinie qui, avec une population totale estimée à moins de 600 personnes, est classé en tant qu’espèce en danger. La présence de rafales ce jour-là, ainsi que l’absence de route pour les voitures ont rendu cette photo trop difficile. Quant à la plus dangereuse, c’était celle prise à l’Himalaya, à la montagne d’Everest : j’ai dû me rendre au pied d’une falaise pour prendre en photo l’oiseau national du Népal nommé l’Himalayan Monal, doté d’une beauté extrême avec une tête de couleurs bleue et rouge ».

Le photographe de la faune sauvage, au-delà de l’aspect artistique de son travail, a un rôle de sensibilisation à la protection de la biodiversité. Par son travail, il crée un lien entre les humains et les animaux sauvages, parfois menacés de disparition. Il contribue à les faire connaître du grand public et à sensibiliser celui-ci à leur protection. Ainsi, il recherche des images sans déranger les animaux. « La patience, c’est le maître mot ! Il faut être capable de rester caché de longues heures pour saisir le fameux cliché », confirme-t-il en se rappelant le lion Scarface, qui vient de mourir il y a quelques mois et dont les photos qu’il avait prises étaient partagées sur les réseaux sociaux et réutilisées par les agences de presse. « Je passais des heures pour pouvoir capter une bonne photo de Scarface. Parfois, je le trouvais fatigué ou il avait envie de dormir, je n’ai jamais osé le déranger. Il faut respecter les animaux et avoir de l’éthique ».

Hassanein observait ce lion depuis 2013. Le nom de Scarface lui a été donné car il s’est blessé à l’oeil droit dans une bataille sur le territoire à Massai Mara. Cette plaie profonde était remarquable et avait permis de le reconnaître facilement. « En outre, son rapport aux lionceaux ne passait pas inaperçu : ils jouaient ensemble : il laissait ses petits se cacher dans sa crinière. Il est resté le roi dominant pendant 8 ans, même après une nouvelle blessure à l’une de ses pattes, qui l’avait empêché de courir. Cela aurait pu le rendre vulnérable, mais il a réussi à survivre jusqu’à atteindre l’âge de 13 ans, c’est-à-dire l’équivalent de 80 ans de l’âge humain ». C’est pourquoi la plupart des voyageurs qui venaient faire du safari avaient hâte de le voir.

Faire du safari est un voyage inoubliable et pour les grands et pour les petits. « Il faut surtout ne pas avoir peur des insectes », sourit Hassanein. Sur sa liste de souhaits figurent la Norvège, le Madagascar et la Mongolie comme destinations de rêve. D’autres souhaits ? Faire un documentaire sur un des animaux de Massai Mara et emmener sa femme et son enfant sur le camping. Et si le petit décidait de devenir un photographe animalier ? « Et pourquoi pas ? S’il a les qualités requises ». C’est-à-dire « la patience : pour obtenir le bon cliché et d’excellents réflexes ; le photographe animalier travaille avec des animaux, donc des sujets qui bougent ! Mieux vaut appuyer sur le déclencheur au bon moment pour prendre le sujet en pleine action ».

Jalons

1983 : Naissance au Fayoum.

2004 : Licence ès lettres anglaises de l’Université du Caire.

2006 : Possession du premier appareil photo.

2011 : Safari pour la première fois en Afrique.

2017 : Démission de son poste dans une prestigieuse compagnie de voitures.

2019 : La photographie de Scarface, le lion d’Afrique le plus connu.


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