Semaine du 4 au 10 août 2021 - Numéro 1384
La Tunisie à la croisée des chemins
  La Tunisie entame une période transitoire délicate après le coup de force du président Kais Saïed. Un forcing anti-Ennahdha salué par le peuple.
La Tunisie à la croisée des chemins
Kais Saïed, qui jouit d’une très forte popularité, s’est offert un bain de foule dimanche 1er août à Tunis. (Photo : AP)
Abir Taleb avec agences04-08-2021

Une semaine après les annonces décisives du président tunisien, Kais Saïed, ce dernier n’a toujours pas désigné de nouveau chef de gouvernement. Après avoir congédié le précédent tenant du poste, Hichem Mechichi, et suspendu les travaux du parlement, le 25 juillet, le chef de l’Etat s’en est tenu jusqu’ici à nommer Ridha Gharsallaoui, l’un de ses anciens conseillers sur les questions de sécurité, pour gérer le ministère de l’Intérieur. Mais d’autres annonces ont été faites. Plusieurs arrestations ont fait polémique, deux députés du mouvement islamo-nationaliste Al-Karama, un parti ultraconservateur allié d’Ennahdha, ont été arrêtés dans la nuit du samedi 31 juillet au dimanche 1er août. Des arrestations critiquées par certaines parties, mais qui ne semblent pas déranger le président tunisien. Imperméable à ces critiques, Kais Saïed, qui jouit toujours d’une très forte popularité après son élection avec plus de 70 % des voix en 2019, s’est offert un bain de foule dimanche 1er août à Tunis.

En face, le parti islamo-conservateur Ennahdha, principale cible du coup de force du président, poursuit sa campagne médiatique pour se poser en garant de la démocratie. Face à la colère du peuple, qui était descendu dans la rue le 25 juillet pour marquer son mécontentement, notamment en saccageant des bureaux d’Ennahdha, les islamo-conservateurs ont finalement décidé de calmer le jeu, après avoir, dans un premier temps, opté pour un ton menaçant. Après avoir accusé le président tunisien, Kais Saïed, de perpétrer un coup d’Etat, Ennahdha a appelé au dialogue pour sortir de la crise politique. Dans un communiqué publié le 27 juillet, Ennahdha s’est dit « prêt à la tenue d’élections législatives et présidentielle anticipées simultanées afin de garantir la protection du processus démocratique et d’éviter que tout retard ne serve de prétexte au maintien d’un régime autocratique ».

Si Ennahdha joue la carte du dialogue avec le président Kais Saïed, c’est sans doute parce que le parti ne semble plus avoir les moyens d’engager un bras de fer avec le chef de l’Etat. Ses partisans se sont très peu mobilisés la semaine dernière. Même dans ses bastions, il ne fait plus recette. Selon les observateurs, Ennahdha a fait profil bas pour éviter que la crise n’empire. S’il s’était farouchement opposé aux décisions présidentielles, le risque aurait été de se trouver face à une situation avec deux légitimités : celle du président Kais Saïed et celle du parlement où le parti Ennahdha est majoritaire. Ennahdha ne veut pas d’un tel scénario, il préfère faire profil bas, misant sur le fait que malgré sa perte de vitesse, il constitue une force importante dans le pays.

Opération « mains propres »

La période à venir reste décisive. Que va faire le président ? Les Tunisiens portent de grands espoirs sur lui. Désormais vu comme le « sauveur » de la Tunisie, rongée par des mois de blocages politiques et un nouveau pic meurtrier de Covid-19, Kais Saïed ne compte pas s’arrêter là. Le président tunisien a lancé une opération « mains propres ». Mercredi 28 juillet, le chef de l’Etat a fustigé ceux qui ont « pillé l’Etat » pendant la dictature et qui lui doivent « 13,5 milliards de dinars » (4 milliards d’euros). Kais Saïed, qui avait fait campagne en 2019 sur le thème de l’intégrité, a pointé du doigt 460 hommes d’affaires corrompus sur la base d’un ancien rapport d’une commission d’enquête sur les malversations survenues sous l’ancien régime de Zine El-Abidine Bin Ali. Selon le président, les hommes d’affaires incriminés devront réinvestir un pourcentage de l’argent spolié dans des projets, des écoles, des hôpitaux ou dans les régions défavorisées du pays pour espérer obtenir l’abandon des poursuites judiciaires à leur encontre. Les douanes ont aussi reçu des consignes pour que certains politiques et affairistes ne puissent pas quitter le territoire. Une opération « mains propres » très attendue par les Tunisiens qui, en majorité, appuient les décisions de leur président, notamment en raison de l’hostilité grandissante contre les islamistes d’ Ennahdha. Les scènes de liesse observées la semaine dernière traduisent avant tout le dégoût des Tunisiens envers une classe politique qui a failli à améliorer leur quotidien.

Or, le vrai risque est désormais de décevoir les attentes du peuple. Les aspirations des Tunisiens sont bien élevées, et la crainte est qu’elles soient à nouveau déçues. Les supporters les plus enthousiastes du président Saïed s’impatientent et lui demandent des mesures plus significatives encore contre la corruption avant que ne s’écoulent les 30 jours d’état d’exceptions cités par l’article 80. Mais un mois est-il suffisant ? Pas si sûr.


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