Semaine du 28 juillet au 3 août 2021 - Numéro 1383
Ahmed Youssef Ahmed : Un homme et deux revolutions
  Professeur émérite de sciences politiques à l’Université du Caire, Ahmed Youssef Ahmed a reçu récemment le Prix d’appréciation de l’Etat. Une récompense pour une belle carrière dédiée à l’enseignement et à la recherche académique.
Ahmed Youssef Ahmed
May Sélim28-07-2021

Il parle toujours sur un ton posé, en arabe plutôt classique. Son allure trahit son poste : un professeur et académicien par excellence. Ses articles de presse, ses cours, ses contributions et papiers de recherche en sciences politiques constituent de vraies références sur l’histoire du pays. Ahmed Youssef Ahmed, professeur émérite de sciences politiques à l’Université du Caire et ancien directeur de l’Institut des études et recherches arabes dépendant de la Ligue arabe, a reçu en juin dernier le Prix d’appréciation de l’Etat pour l’an 2021. « Je me sens satisfait quand j’ai des échos positifs sur mes cours de la part de mes étudiants et mes collègues. Quant au Prix de l’Etat, je suis reconnaissant de l’avoir reçu de mon vivant, tout en sachant que bien d’autres collègues méritent également d’être primés », souligne le professeur avec modestie.

Il se vante d’être un fils de la Révolution du 23 Juillet 1952 dont on célèbre ce mois-ci le 69e anniversaire. Il se dit également content d’avoir vécu la Révolution du 30 Juin 2013 dont les Egyptiens viennent de célébrer le 8e anniversaire. Témoin de ces deux événements de taille, il perçoit la différence entre eux, allant au-delà des controverses qu’ils suscitent de temps à autre. « Les deux révolutions ont été une réelle expression de la volonté du peuple. Pourtant, leurs structures étaient bien distinctes. La Révolution de Juillet est un mouvement patriotique. Les Officiers libres, qui ont mené cette révolution, ont porté les revendications du peuple égyptien, qui consistaient à mettre fin à l’occupation britannique, à abolir la monarchie, à nationaliser le Canal de Suez, à réaliser la justice sociale, etc. C’était un coup d’Etat organisé par des officiers de l’armée égyptienne, unanimement soutenu par le peuple car exprimant ses revendications. D’où la grande popularité du président Gamal Abdel-Nasser », pense-t-il, ajoutant : « La révolution du 30 Juin obéit plutôt à la structure de révolution dans le sens inverse. C’était aussi une expression de la volonté du peuple qui refusait le régime des Frères musulmans et ses mesures fascistes, mais elle s’est déclenchée de manière différente. Le peuple a organisé des manifestations immenses pour déclarer son refus et l’armée l’a protégé. Dans le premier cas, les forces armées ont débuté, ensuite le peuple a suivi. Dans le deuxième cas, c’est le peuple qui a débuté la révolution et il a été par la suite soutenu par les militaires ».

Les circonstances et les événements politiques en Egypte entre ces deux révolutions ont formé la personnalité de l’académicien. Fils d’un professeur de langue arabe, Ahmed Youssef était un élève brillant. Tout le monde s’attendait à ce qu’il ait un avenir prometteur. Devenir un jour un ingénieur ou un médecin était le rêve de toute la famille, y compris l’élève lui-même. Il avait obtenu un baccalauréat scientifique et s’apprêtait à poursuivre des études universitaires scientifiques. Mais inconsciemment, il a subi l’influence du changement politique dans le pays, au point de changer ses plans pour l’avenir. « J’appartiens à une génération qui a passé de grands virements politiques, ce qui m’a profondément touché. La Révolution de Juillet 1952 a eu lieu alors que j’avais 5 ans. Lors de l’agression tripartite de 1956 et la nationalisation du Canal de Suez, j’avais 9 ans. L’union égypto-syrienne s’est faite alors que j’avais 11 ans. Puis, j’ai vécu la fin de cette union à 14 ans. J’avais 20 ans pendant la guerre de 1967, et 26 ans à la victoire du 6 Octobre 1973. Ce sont des événements inoubliables », résume-t-il.

Ahmed Youssef se rappelle le début de sa passion pour la politique durant le cycle secondaire, au lycée Al-Tawfiqiya. Il avait l’habitude de présenter une émission à la radio scolaire tous les matins. « C’était un bref aperçu des décisions et des changements politiques importants dans le pays ». Cette activité l’a rendu célèbre au sein de son établissement scolaire et dans les autres établissements voisins.

Lors d’une journée d’activités scolaires, Ahmed Youssef a présenté les grandes lignes d’Al-Mithaq Al-Watani (la charte nationale) de Abdel-Nasser. « Le directeur du lycée Al-Motafawiqine a entendu parler de mes émissions scolaires politiques. Il portait le même nom que moi et m’a demandé de présenter à ce jour la Charte nationale de Abdel-Nasser. Quand j’ai terminé, il m’a chaleureusement salué et m’a dit qu’un avenir politique prometteur m’attendait », sourit-il avec gratitude.

La faculté d’économie et de sciences politiques, à l’Université du Caire, a été créée en 1959, six ans avant que Youssef n’obtienne son bac. « Tout le monde voyait que cette faculté allait former l’élite politique du pays. J’étais très encouragé par le fait que la fille du président Nasser était parmi les premiers étudiants de la faculté. Ma décision était donc toute faite. J’avais un père idéal. Alors qu’à l’époque le pouvoir patriarcal était sacré, lui, il était très ouvert d’esprit. Quand je lui ai dit que je voulais faire des études en sciences politiques, il a simplement répondu : Ala baraket Allah (que Dieu te bénisse) ».

A la faculté, Ahmed Youssef était épris par ses professeurs : Réfaat Al-Mahgoub qui maîtrisait parfaitement la langue arabe et bénéficiait d’une forte personnalité. « C’était un homme strict qui gérait bien son cours et les étudiants », se souvient-il. La liste comprend tant de jolis noms : Abdel-Fattah Abdel-Baqi, son professeur de droit international, Mohamad Zaki Al-Chaféi, doyen de la faculté à l’époque, et bien d’autres. Pourtant, il n’était pas du tout intéressé par faire une carrière de professeur. « Mon père était un professeur de langue arabe dans une école, ma soeur professeure de médecine, mon frère un boursier qui a poursuivi des études supplémentaires de commerce en Angleterre. Pourtant, je ne me voyais pas professeur, alors que j’avais l’habitude d’expliquer les choses compliquées à mes collègues et je passais des heures avec eux à les simplifier. Je me voyais plutôt diplomate ».

Après avoir obtenu son diplôme de fin d’études, il se préparait afin de passer les tests d’admission au ministère des Affaires étrangères, mais le hasard a fait son jeu. « Ossama Al-Ghazali Harb a frappé un jour à ma porte et m’a demandé : Pourquoi vous ne voulez pas être titularisé à la faculté ? D’habitude, on recrute les deux premiers de la promotion, à condition qu’ils soient des Egyptiens. Le premier de la promotion était un Soudanais, et moi j’étais troisième de la promotion, ce qui me permettait de devenir assistant à la faculté ».

Pendant ses cours, le professeur chevronné n’explique pas simplement les théories politiques, mais il se plaît à jouer le rôle d’un narrateur fin qui excelle à raconter les histoires des pays en question, afin d’attirer les étudiants et d’enrichir leurs connaissances. Une manière de mieux cerner les complications des relations politiques.

Après avoir soutenu sa thèse de magistère supervisée par Boutros Ghali en 1974, il devait choisir un sujet pour la thèse de doctorat. « J’ai voulu aborder l’intervention militaire égyptienne au Yémen. J’avais peur que Boutros Ghali ne rejette le sujet. Car les années 1970 étaient une période difficile, plusieurs personnes remettaient en cause le régime nassérien. Moi, je me considérais comme un fils de la génération Nasser, malgré mes réserves quant à ses décisions. L’intervention militaire au Yémen, par exemple, n’était pas bien étudiée, de manière objective. J’ai voulu éclaircir et analyser, à travers mon master, tous les aspects positifs et négatifs de cette intervention. Et Boutros Ghali m’a beaucoup encouragé à lancer mes recherches en la matière ».

Les contraintes de la vie ont poussé Ahmed, marié et père de deux enfants, à voyager pour enseigner les sciences politiques en dehors de l’Egypte. « Dans les années 1980, la faculté des sciences politiques m’a proposé d’aller dans un pays du Golfe où la liberté de recherche académique est assez limitée. Je n’étais pas très enthousiaste quant à cette proposition et j’ai préféré enseigner à l’Université de Sanaa au Yémen. Avant la réunion du conseil du département de la faculté, qui devait approuver mon voyage, j’ai rencontré Réfaat Al-Mahgoub, le doyen de la faculté, et je lui ai demandé d’aller plutôt à l’Université de Sanaa. Tout de suite, il m’a lancé : Mais vous êtes fou ? Le Golfe est beaucoup plus avantageux, financièrement parlant ! Mais je l’ai prié d’accepter et de me soutenir pour partir au Yémen ».

Pendant quatre ans, Ahmed Youssef a mené une heureuse vie familiale au Yémen où il a appris à découvrir le pays et son peuple. « Je n’avais qu’une seule mission : enseigner à l’université le matin, puis passer les après-midi avec ma femme et mes deux enfants : Héba qui avait 3 ans et Mohamed, un an ». De retour en Egypte, l’enseignement, les articles de presse, la direction de l’Institut des études et recherches arabes dévoraient le temps d’Ahmed Youssef. Il devait tout suivre minutieusement afin de bien mener ses tâches multiples et de faire le lien entre les théories politiques et la réalité sur le terrain.

D’ailleurs, il continue toujours à le faire de nos jours, à travers des écrits qui décryptent les faits d’actualité. Par exemple, il explique la raison ayant poussé le régime actuel à afficher dernièrement le slogan « la nouvelle République » : « Cette expression est souvent utilisée quand il y a un changement dans le régime au pouvoir. Quand De Gaulle en France a déclaré la cinquième République, c’était un régime intermédiaire entre le pouvoir parlementaire et présidentiel. En Egypte, je comprends ce slogan comme étant un désir de renaissance et de développement économique et structurel, mais historiquement et politiquement, cela ne constitue pas le début d’un nouveau régime politique ».

Dans ses articles hebdomadaires dans le quotidien Al-Ahram ou dans le journal émirati Al-Ittihad, Ahmed Youssef souligne l’importance du rôle que tient l’Egypte au sein du monde arabe. « L’Egypte a réussi à avorter le projet de l’islam politique grâce à la Révolution du 30 Juin 2013. Elle a aussi joué un rôle impérieux durant les négociations du cessez-le-feu palestino-israélien, il y a quelques mois ». Il énumère ainsi tant d’exemples, à ne pas en finir.

En dehors de la politique et ses charges académiques, il consacre la plupart de son temps à la famille. Il profite du moment des repas afin de regarder quelques séquences de films ou d’écouter de la musique. De vrais moments de répit.

Jalons

1969 : Assistant à la faculté d’économie et de sciences politiques de l’Université du Caire.

1971 : Mariage.

1980 : Naissance de sa fille aînée Héba.

1982 : Naissance de son fils Mohamed.

1993-2013 : Directeur de l’Institut des études et recherches arabes, affilié à la Ligue arabe.

2021 : Prix d’appréciation de l’Etat.


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