Semaine du 28 juillet au 3 août 2021 - Numéro 1383
L’éloge de la flânerie
  Pour l’écrivain Yasser Abdel-Latif, flâner en ville est presque un style de vie. Dans son récent recueil de nouvelles Moussem Al-Awqat Al-Aliya (le temps de planer haut), nous le suivons dans ses errances réfléchies, qui nous informent sur les changements des lieux et les transformations de leurs habitants.
L’éloge de la flânerie
Dalia Chams28-07-2021

L’activité principale du flâneur consiste à se balader, à traîner, à scruter les environs, à nous faire découvrir des lieux perdus, à analyser la modernité dans une perspective critique. C’est ce que propose Yasser Abdel-Latif dans ses multiples écrits publiés depuis la moitié des années 1990, variant entre poèmes, récits, nouvelles et romans. Il nous emmène dans des balades vagabondes, tout au long de la ville du Caire où il est né en 1969 et où il a passé quelque 40 ans, avant de s’installer essentiellement au Canada. D’ailleurs, les titres de ses oeuvres précédentes en témoignent, tels Gawla Layliya (tournée nocturne, poèmes, 2009) et Fil Iqama wal Térhal (s’installer et errer, contes et récits, 2014).

Son nouveau recueil de nouvelles Moussem Al-Awqat Al-Aliya (le temps de planer haut) s’inscrit toujours dans l’esprit du flâneur qui nous apprend à voir et à déguster la ville différemment, de l’être ingénu qui s’ouvre au monde multiple et complexe, avant de pouvoir en recomposer savamment les morceaux. Il y a souvent le côté nonchalant du flâneur, le ton goguenard, les observations fines et les réflexions informées caractérisant d’habitude ce genre de textes.

En se déplaçant à pied, il concilie trois activités: la marche, l’observation et l’interprétation. Le vagabondage va donc de pair avec un processus d’autoréflexivité. La marche dans la ville renvoie à une condition de solitude et de liberté, dans le refus de la vitesse et des parcours imposés par le rythme urbain massifié. Cela étant, l’auteur n’hésite pas à nous révéler la face cachée, presque honteuse de la ville, l’arrière-décor que l’on n’expose jamais aux visiteurs, des territoires louches et menaçants à éviter.

En déambulant dans le quartier de Maadi, où il a grandi avec ses amis, il nous montre tout un autre aspect de cette banlieue résidentielle, réputée pour ses villas, son calme et sa verdure. La première nouvelle du recueil Chahwéte Al-Malak (l’orgasme de l’ange) se déroule plutôt dans des coins oubliés ou délabrés du quartier huppé. Nous suivons une bande de copains, fumant des joints, draguant une fille ou cherchant refuge auprès d’un truand dans une vieille baraque, située à la frontière pauvre de Maadi, quelque part vers Tora et Ezbéte Al-Askari. La synthèse entre la réalité et la fiction se réalise souvent dans un ancrage aux lieux. Ainsi, ce même truand, dont il esquisse le portrait de bout en bout, n’est que le principal accusé dans une affaire de viol, qui a secoué l’opinion publique égyptienne en 1985 et qui s’est justement passée à Maadi.

L’écrivain joue sur les modalités de la déambulation, de manière à affiner l’approche de la ville et remettre en cause certaines transformations qui en défigurent le paysage. Il est soucieux d’enregistrer les détails des lieux qu’il a connus au cours de ses années de jeunesse, entre 1980 et fin 1990, les changements qu’ils ont subis. Son écriture est marquée par la plupart des traits qui identifient sa génération, celle des années 1990, notamment la plongée dans « les choses de la vie quotidienne », la subjectivité et l’aspect cinématographique, mais elle a sans doute mûri.

Des rues qui parlent

Le narrateur, qui n’est souvent que l’auteur lui-même, ou au moins il lui ressemble pour beaucoup, aime se perdre et se retrouver dans les labyrinthes des rues. La ville devient pour lui un réservoir narratif. Il raconte en même temps ce qui est advenu aux personnages et aux lieux. Ses dérives physiques sont également des errances intellectuelles, celles d’un chroniqueur qui se plaît à opérer des recompositions urbaines et une lecture spatiale ou géographique des changements récents.

Le flâneur, qu’est Yasser Abdel-Latif, surprend des bribes de scènes saisissantes. Il décrit des cafés peu connus de la rue Emadeddine, autrefois considérée comme le Broadway de l’Orient, ainsi que leurs habitués. Des personnages atypiques que l’on ne peut trouver nulle part ailleurs: Georges Tanach, le septuagénaire toujours en costume-cravate qui vient faire une petite sieste au café à des heures précises; Fatma « Charabate » (chaussettes, car cette femme brune d’un certain âge vend des chaussettes) qui arrive tôt le matin, passe la journée à tricoter et à siroter un thé après l’autre avant de quitter le soir et qui tient à faire respecter les bonnes moeurs… Ces drôles de personnages, très bien décrits, collent au lieu; ils lui appartiennent.

De la même façon, l’auteur dépeint le centre-ville intellectuel en train de perdre sa légende, les soirées passées parmi des amis opportunistes de la société civile, le jardin pédagogique de la faculté d’agronomie, la bibliothèque centrale de l’Université du Caire fréquentée presque uniquement par les non-voyants … Ainsi, on l’accompagne en faisant ses virées en ville, à une époque où les taxis en noir et blanc— qui figurent sur la couverture— étaient encore monnaie courante. Il se compare, ainsi que sa génération, aux peintres impressionnistes, qui ont vécu la rupture de l’entre-deux, « ces artistes rebelles, buveurs d’absinthe ». « Nous aussi, nous sommes les fils d’une tradition qui prend fin (…) notre écriture a constitué un choc esthétique, louée par les uns, maudite publiquement par une majorité », dit-il. A un autre endroit du recueil, il se distingue de la génération des années 1980 : « Ils adorent les termes emphatiques et peu profonds, habités par un sentiment latent d’avoir vécu une tragédie, alors que leur vrai drame réside en une suite de mauvais choix ».

Nous pouvons sans doute appliquer les nouveaux travaux sociologiques effectués autour de la notion du « flâneur », comme étant une figure typique de la postmodernité, sur cette oeuvre. Nous pouvons passer du « flâneur baudelairien », à la manière des poètes et intellectuels du XIXe siècle, ceux qui se promènent et observent de façon critique les comportements des individus, aux flâneurs modernes qui explorent la ville en entrant en interaction avec la foule. Aujourd’hui, le terme a préservé quelques-unes de ses caractéristiques d’origine, mais surtout il signifie chercher consciemment à récupérer le rapport avec soi-même et avec les autres dans des espaces urbains, parfois difficiles à lire.

De telles oeuvres permettent au lecteur de réorganiser les cartes cognitives des lieux, en les enrichissant des sens que l’auteur-flâneur suggère. Elles construisent une image de la ville et en restituent le charme .

Moussem Al-Awqat Al-Aliya (le temps de planer haut), nouvelles de Yasser Abdel-Latif, aux éditions Al-Kotob Khan, 2021, 180 pages.


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