Semaine du 14 au 20 juillet 2021 - Numéro 1382
Stéphane Romatet : Les récents accords de financement mettent nos relations économiques à la hauteur de notre partenariat stratégique
  L’ambassadeur de France en Egypte, Stéphane Romatet, revient sur les différents volets de la coopération franco-égyptienne et sur les questions régionales d’intérêt commun. Entretien.
L’ambassadeur de France en Egypte, Stéphane Romatet
Propos recueillis par Abir Taleb14-07-2021

Al-Ahram Hebdo : Cette année a été exceptionnelle dans les relations Egypte-France, avec des visites présidentielles, des accords économiques …

Stéphane Romatet: En effet, nous avons eu une année très riche à plusieurs points de vue. D’abord, il y a eu une succession de visites de haut niveau. Le président Sissi s’est rendu à deux reprises en France, en décembre 2020 pour une grande visite d’Etat, puis à la mi-mai pour des rencontres multilatérales, mais aussi bilatérales. Il y a eu aussi celle, récente, de notre ministre de l’Economie et des Finances, Bruno Le Maire, au cours de laquelle a été annoncé un ensemble de contrats faisant l’objet de financements français. Et on a eu, tout au long de cette année, une relation extrêmement intense malgré un contexte assez difficile marqué par le Covid-19. Une densité des relations qui nous a permis, sur un certain nombre de sujets, de faire avancer les relations bilatérales.

— Comment cela va-t-il se concrétiser sur le plan économique ?

— Il faut rappeler que lorsque le président Sissi était en France en décembre 2020, il avait convenu, avec le président Macron, que l’Egypte et la France travailleraient à une liste de grands projets économiques sur lesquels les entreprises françaises seraient mobilisées et sur lesquels la France apporterait un financement. On y a donc travaillé pendant six mois. Avec les Egyptiens, nous avons identifié une série de grands projets dans les domaines de l’énergie, des transports, de l’eau, des marchés d’approvisionnement qui seront réalisés par des entreprises françaises avec un financement français. Il y en a pour 4 milliards d’euros de contrats civils. Cela représente le choix stratégique de la France de mobiliser nos moyens pour financer le développement de l’économie égyptienne à travers la réalisation de ces grands projets. Et d’en profiter aussi pour que les entreprises françaises soient plus présentes, ce choix stratégique de l’investissement français en Egypte aidé par l’Etat.

La ligne 3 du métro sera directement opérée par la France, notamment par la RATP.
La ligne 3 du métro sera directement opérée par la France, notamment par la RATP.

— C’est donc un choix gagnant-gagnant …

— C’est, en effet, un choix gagnant-gagnant. Les récents accords de financement représentent une étape importante qui met les relations économiques franco-égyptiennes à la hauteur du partenariat stratégique entre nos deux nations.

— L’un des secteurs-clés de coopération est celui des transports. Pouvez-vous nous donner des détails ?

— Le secteur des transports est particulièrement bien servi dans ce programme. Il y a le métro évidemment, un projet français depuis 40 ans, une coopération exemplaire franco-égyptienne que nous avons souhaité poursuivre, surtout que le métro du Caire doit à la fois moderniser ses lignes les plus anciennes, notamment la ligne 1, et s’étendre. Il y a les projets sur la ligne 6 avec de nouvelles coopérations franco-égyptiennes, la ligne 3, qui sera directement opérée par la France, notamment par la Régie Autonome des Transports Parisiens (RATP), qui est devenue l’opérateur de cette ligne depuis le 25 juin. C’est là aussi une grande preuve de confiance qui prouve ce fort accent mis ces derniers mois sur les questions d’infrastructures. On peut citer aussi un autre projet: le « Light Rail Train », le train express qui desservira Le Caire à la Nouvelle Capitale et qui sera également opéré par la France. Et puis le monorail, un projet qui sera développé par la France (l’Entreprise Bombardier).

— Sur le plan militaire, il y a également une importante coopération …

— Il y a eu des avancées très importantes dans le domaine de coopération de défense avec l’annonce, il y a quelques mois, de la commande par l’Egypte de 30 Rafale supplémentaires. Cela représente une étape significative. Quand on met tout cela bout à bout, cela donne une séquence franco-égyptienne extrêmement dynamique ces derniers mois.

— Côté culture, qu’y a-t-il de nouveau outre l’ouverture du Musée Champollion ?

— Beaucoup de choses sont effectivement en cours. Vous avez cité le nouveau Musée Champollion, ouvert à Grenoble, là où il est né. Nous préparons aussi une série d’événements, puisque 2022 sera l’année du bicentenaire des découvertes de Champollion. 1822 marque la naissance de l’égyptologie avec la découverte des hiéroglyphes par Champollion. L’année prochaine donc, il y aura tout un programme de manifestations entre les deux pays. On en discute avec le ministre égyptien du Tourisme et des Antiquités, Khaled El-Enany, que j’ai récemment rencontré. L’égyptologie et l’Egypte, comme vous le savez, font rêver les Français. L’année prochaine sera aussi une très grande année pour l’Egypte, puisque le Grand Musée égyptien (GEM) sera inauguré. Nous souhaitons développer des coopérations entre le GEM et les opérateurs français, notamment le Musée du Louvre.

— Ces événements peuvent-ils booster le tourisme français en Egypte malgré le Covid-19 ?

— Il faut que nous préparions la relance du tourisme en Egypte, et que les touristes français, qui viennent essentiellement pour la culture et l’archéologie, retrouvent le chemin de l’Egypte. Aujourd’hui, alors que la situation sanitaire s’améliore en Europe tant que la vaccination progresse, il faut veiller à ce que la prochaine saison touristique en Egypte, qui commencera à l’automne 2021, soit celle du redémarrage. L’Egypte a besoin du tourisme pour son économie, et les Français ont besoin de voyager après avoir été confinés. Il faut donc que l’on refasse le travail de promotion de la destination Egypte et veiller à ce que toutes les mesures sanitaires soient bien prises ici et en France. A voir ce que disent les tour-opérateurs français, j’ai confiance que les choses vont repartir à la prochaine saison, même s’il faudra du temps.

— Justement, pour relancer le tourisme, on a besoin de généraliser la vaccination. Que peuvent faire la France et les autres pays avancés pour une meilleure distribution des vaccins à travers le monde ?

— Ce qui compte maintenant est l’efficacité des stratégies vaccinales. L’Egypte a un objectif très ambitieux qui suppose une mise à disposition de vaccins en nombre suffisant, soit à travers ce que l’Egypte peut produire, soit à travers le mécanisme Covax, essentiellement financé par l’Europe. Aussi, le sommet du G7, tenu début juin, a prévu des dons de vaccins de la part des pays occidentaux. La France a promis 60 millions de doses aux pays en développement. Nous sommes en train de discuter pour voir si l’Egypte peut bénéficier d’une partie.

Et qu’en est-il de la coopération dans le secteur de l’éducation ?

— On a beaucoup travaillé sur la refondation de l’Université Française d’Egypte (UFE). Nous souhaitons qu’il y ait au Caire une université à la hauteur de nos relations exceptionnelles. Les travaux de construction d’un nouveau campus qui accueillera 3000 étudiants, avec une possibilité de monter jusqu’à 7 000, vont bientôt commencer. L’Egypte a accordé un terrain, la France accordera un financement. Nous souhaitons aussi développer l’offre éducative française au niveau scolaire. Parallèlement, l’une des avancées importantes de 2020-2021 est l’accord signé avec le ministère égyptien de l’Education pour faire du français une langue vivante obligatoire dans les écoles publiques. La France a proposé de financer un plan de formation des professeurs égyptiens de français.

— Y a-t-il un système de bourse pour encourager les Egyptiens à étudier en France ?

— Il y a des bourses, elles ne couvrent malheureusement pas les demandes. De même, l’Egypte construit à Paris, à la cité universitaire, une Maison de l’Egypte pour les étudiants égyptiens. Une infrastructure d’accueil qui les encouragera à venir. Parallèlement, il y a un effort fait par l’Etat français pour attirer des étudiants étrangers. Aujourd’hui, il y a près de 2000 Egyptiens dans les universités françaises, on espère que ce chiffre augmentera.

— Passons à la politique. Le président Sissi a récemment participé, à Paris, à la Conférence sur le financement des économies africaines. L’Egypte et la France partagent-elles la même vision au sujet du développement de l’Afrique ?

— L’Egypte est une grande puissance africaine, il ne faut pas l’oublier. La France, qui a une politique à l’égard de l’Afrique, considère l’Egypte comme l’un des pays parmi les plus importants du continent, et souhaite donc travailler avec l’Egypte sur tous les sujets qui ont trait à l’Afrique. Il y a énormément d’opportunités et de potentialités, mais en même temps, de grands défis. Les opportunités sont le développement économique, la forte croissance, le fait que l’Afrique bascule dans l’économie digitale et numérique à une très grande vitesse; la France et l’Egypte peuvent en tirer profit ensemble. Mais il y a des défis considérables, le premier est de surmonter la crise sanitaire, une crise silencieuse en Afrique, la question de l’accès aux vaccins, les conséquences sociales du Covid-19, le ralentissement que cette crise a entraîné sur la croissance d’un certain nombre d’économies africaines… D’où la conférence qui a eu lieu à Paris à laquelle a participé le président Sissi à la mi-mai et qui avait pour but de voir comment faire rebondir l’économie africaine et préparer l’après-Covid-19, notamment en mobilisant des financements internationaux. La participation de Sissi à cette conférence prouve l’importance que l’Egypte accorde à cette dynamique.

— Cette année, il y a eu des développements importants au sujet de la Libye, qui représente un intérêt tant pour l’Egypte que pour la France …

— La Libye est le sujet de politique étrangère numéro un en Egypte, numéro un en France. C’est un sujet qui rapproche beaucoup les deux pays. Naturellement, il y a une volonté de travailler ensemble, d’avoir une approche commune à ce sujet. Les consultations politiques sont très intenses, presque permanentes. Nous avons travaillé ensemble à la préparation de la 2e Conférence de Berlin, tenue le 23 juin, pour faire en sorte que les conclusions de cette rencontre soient les plus proches possibles de ce que souhaitent la France et l’Egypte. Car nous avons la même vision de l’avenir de la Libye.

— Cette année est-elle vraiment celle du début du règlement? Peut-on espérer que les élections se tiendront en décembre comme prévu ?

— La priorité sur la Libye, c’est que la France et l’Egypte travaillent ensemble pour sécuriser la préparation des élections qui doivent se tenir à la fin de l’année. Il faut que ces élections aient lieu comme prévu, le 24 décembre prochain. Cela pose des problèmes d’organisation, il faut une volonté politique de toutes les parties libyennes. Il y a tout un travail à faire avec la haute commission électorale, à la fois administratif, juridique et politique, pour tenir ce calendrier. Car tant qu’il n’y aura pas d’élections, le peuple libyen ne se sera pas prononcé sur les dirigeants qu’il souhaite se donner, les institutions libyennes peuvent rester en situation de fragilité. La Libye est dans une situation de risques: risque sécuritaire avec des groupes terroristes qui profitent de la situation, risque de vide politique si le processus électoral n’est pas rapidement déterminé, risque de migration. Sans parler du risque économique, la population doit retrouver le chemin de la prospérité. Ce pays a des ressources considérables, il a de quoi financer son développement. Aujourd’hui, la population n’en voit pas les bénéfices, une partie des revenus revient aux milices et aux trafiquants. Il faut remettre l’agenda économique et la transparence au coeur du projet libyen. La Libye, la tension en Méditerranée orientale, le rôle de la Turquie dans la région sont aussi des sujets dont nous discutons avec les Egyptiens. A ces sujets, l’alignement entre la France et l’Egypte doit être à 99,9%.

— La France a annoncé une nouvelle vision dans la lutte antiterroriste au Sahel. Quelles en seront les répercussions ?

— C’est un sujet très délicat. Nous sommes intervenus en 2013 au Mali à un moment où ce pays s’apprêtait à basculer entre les mains des djihadistes. Imaginons ce qu’aurait pu être au Mali, au coeur de l’Afrique sahélienne, la prise de possession d’un pays carrefour par des djihadistes. La France est intervenue d’abord seule, puis a mis en place, avec d’autres pays, dont l’Egypte, une réponse par l’intermédiaire des Nations-Unies, à travers la Minusma, à laquelle participe l’Egypte. Il y a eu aussi une mobilisation de nos partenaires européens pour fournir des moyens pour venir sécuriser la zone du Sahel, pas seulement le Mali. Il a fallu aussi mobiliser le G5 Sahel. Aujourd’hui, la situation n’est toujours pas stabilisée. Au Mali, les nouvelles autorités ont une attitude ambiguë à l’égard d’un certain nombre de groupes djihadistes. Il faut donc faire évoluer la situation, sinon, on peut rester comme ça 20 ans, 30 ans et il ne se passera rien. D’où l’évolution du dispositif Barkhane. La France restera, mais pas dans les mêmes modalités. C’est avant tout aux autorités de ces pays-là de prendre en charge le destin de leurs pays et de leurs populations.

— Le G5 peut-il prendre la relève ?

— Cela suppose que nous l’aidions. Mais il faut que le G5 prenne ses responsabilités. C’est ce qui avait été prévu par les différentes rencontres à cet effet. Il y a tout un effort à faire pour que les forces du G5 soient en capacité de prendre la relève.

— Depuis l’arrivée de Joe Biden à la Maison Blanche, il semble y avoir une nouvelle impulsion dans les questions moyen-orientales, notamment l’Iran. Peut-on espérer de vrais changements ?

— L’affaire iranienne est une préoccupation très forte, parce qu’au-delà de la question nucléaire, l’Iran mène une politique de déstabilisation dans la région à travers ses relais, en particulier au Liban, au Yémen, en Syrie et en Iraq. Il y a d’abord l’urgence que l’Iran n’accède pas au nucléaire militaire. Les négociations sont en cours à Vienne, ce sont des discussions très compliquées. Mais il y a aussi la question du comportement de l’Iran dans la région. L’Administration Biden a la volonté de parvenir à un accord avec les Iraniens, mais pas à n’importe quelle condition. Il ne peut y avoir de levée des sanctions qui ne soit pas assortie d’un engagement vérifiable et ferme que l’Iran n’accède pas au nucléaire militaire.

— Peut-il y avoir une nouvelle impulsion dans le dossier israélo-palestinien? L’Egypte se réinvestit, on l’a vu avec les dernières tensions à Gaza …

— La gravité de la dernière crise montre que la situation reste volatile et peut s’enflammer à tout moment. Donc, tant que la question du processus de paix n’est pas réglée, l’aspiration des Palestiniens à leur Etat ne l’est pas, on est dans une situation très inflammable. On a vu aussi que c’est l’Egypte qui a réussi à faire baisser la tension. Elle a joué un rôle crucial sans lequel on aurait peut-être été dans une poursuite de tension. L’Egypte, par son intervention, sa diplomatie, son pouvoir de conviction, les relations qu’elle entretient avec les différentes parties, a pu contribuer à imposer un cessez-le-feu, même si la situation reste fragile. On pensait que la question palestinienne n’intéressait plus, qu’il suffisait de n’en plus parler pour qu’elle soit réglée par elle-même. Eh bien non. La situation d’injustice que vivent les Palestiniens depuis des décennies montre que la question palestinienne reste au coeur des tensions régionales. Et tant que cette question ne sera pas réglée, cette région restera instable.

Le cessez-le-feu était indispensable, la reconstruction de Gaza aussi, mais il est nécessaire d’ouvrir une perspective politique qui puisse déboucher sur une solution à deux Etats, pour ne pas avoir dans l’avenir une nouvelle explosion de la violence. Le processus de paix doit être remis sur l’agenda diplomatique international. La responsabilité des Américains est très importante évidemment, l’Egypte a un rôle crucial à jouer, et nous, Français, nous pouvons apporter des idées. Nous avons été les premiers Occidentaux, depuis 1982, à plaider pour un Etat palestinien. Et nous pensons qu’avec l’Egypte, nous pouvons faire un travail utile pour rouvrir une perspective politique.

— Votre mission en Egypte touche à sa fin. Quels souvenirs en garderez-vous ?

— Je vais en effet quitter l’Egypte dans quelques semaines, avec beaucoup d’émotions, après plus de quatre années passées ici. Et quand on passe quatre années en Egypte, on est profondément marqué par ce pays. Je serai aussi à jamais marqué par les amitiés que j’ai nouées ici, ce qui m’attache à vie à l’Egypte. J’y laisserai une part de moi-même, et j’emporterai aussi en moi une part de l’Egypte.




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