Semaine du 7 au 13 juillet 2021 - Numéro 1381
Ethiopie : Nouvelle donne au Tigré
  Après l’avancée spectaculaire des rebelles tigréens, l’Onu exhorte ces derniers à approuver le cessez-le-feu décrété par le gouvernement au Tigré. Les rebelles posent leurs conditions.
Ethiopie : Nouvelle donne au Tigré
Selon l'Onu,400 000 personnes ont franchi le seuil de la famine et quelque 2 millions sont proches d'y tomber. (Photo : AFP)
Sabah Sabet avec agences07-07-2021

Véritable tournant. La semaine dernière, après huit mois de conflit avec les forces gouvernementales, les combattants de la région du Tigré ont repris la capitale régionale Mekele, qui aurait été abandonnée par les forces nationales éthiopiennes fin juin. Le 28 juin en effet, Addis-Abeba a annoncé un « cessez-le-feu unilatéral ». Malgré cela, les rebelles pro-TPLF (Front de libération du peuple du Tigré), appelés Forces de défense du Tigré (TDF), continuent leur progression. Les TDF ont lancé une offensive le 18 juin, trois jours avant les élections nationales. En l’espace d’une dizaine de jours, elles ont inversé de manière spectaculaire les rapports de force sur le terrain. Depuis fin novembre dernier, la majeure partie de la région était contrôlée par l’armée fédérale. Outre Mekele, les TDF, bénéficiant d’un large soutien populaire, contrôleraient désormais une vaste majorité du Tigré.

Forts de cette reconquête, les rebelles ont posé, dimanche 4 juillet, sept conditions à l’acceptation du cessez-le-feu: ils exigent notamment le retrait des forces érythréennes et des milices amharas dans leurs territoires d’origine et la fin de leur ingérence dans les conflits éthiopiens, demandent que le premier ministre éthiopien et le président érythréen « rendent des comptes » pour les crimes commis depuis novembre, sur la base d’une enquête de l’Onu, veulent un libre accès pour l’aide humanitaire, le rétablissement des télécommunications, de l’électricité, des opérations bancaires, des lignes aériennes et d’autres services publics, la reconnaissance de la légitimité et des droits du gouvernement du Tigré, ainsi que du cadre de la Constitution fédérale pour tenir un dialogue politique, la libération des prisonniers tigréens et la fin du harcèlement des Tigréens dans le pays, et enfin la mise en place d’une « entité internationale indépendante » pour superviser le cessez-le-feu. Bref, des conditions qui rendent un accord avec les autorités fédérales peu probable.

Celles-ci avaient auparavant jeté la balle dans le camp des rebelles. « La décision de suspendre les hostilités a été prise unilatéralement, de notre côté. Mais bien sûr, pour mettre pleinement en oeuvre un cessez-le-feu, il faut être deux, comme au tango », a déclaré, jeudi 1er juillet, Dina Mufti, porte-parole du ministère des Affaires étrangères.

L’Onu s’en mêle

Face à cette situation apparemment bloquée, l’Onu a exhorté les rebelles à « approuver immédiatement et complètement le cessez-le-feu ». « Un cessez-le-feu observé par toutes les parties non seulement faciliterait la fourniture d’une aide humanitaire, mais serait également un point de départ pour les efforts politiques nécessaires pour tracer une voie de sortie de crise », a déclaré, vendredi 2 juillet, la secrétaire générale adjointe des Nations-Unies pour les affaires politiques, Rosemary DiCarlo, à l’ouverture d’une réunion publique du Conseil de sécurité.

Une réunion tenue à la demande des Etats-Unis, de l’Irlande et du Royaume-Uni et qui a nécessité d’âpres négociations avec les membres africains du Conseil de sécurité (le Kenya, le Niger et la Tunisie) qui ne voulaient pas, comme l’Ethiopie, que la question du Tigré soit un sujet discuté formellement par cette instance. Selon ces pays, soutenus par plusieurs autres membres, notamment la Russie et la Chine, ce conflit relève d’une affaire interne à l’Ethiopie et si des efforts internationaux doivent être réalisés, cela doit être le fait des Africains, via par exemple l’Union africaine. L’ambassadrice américaine à l’Onu, Linda Thomas-Greenfield, a au contraire estimé que la situation au Tigré était un sujet pour le Conseil de sécurité.

Loin de cette polémique, Addis-Abeba se contente de chercher à minimiser l’importance du retrait de l’armée. Le premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed, a ainsi déclaré que Mekele n’avait plus « le même intérêt » qu’en novembre, lorsqu’il avait déclenché une opération militaire qui avait comme but de chasser les autorités régionales dissidentes, issues du TPLF. Les forces gouvernementales se seraient donc retirées sans combattre parce que Mekele aurait cessé d’être « le centre de gravité » qu’elle était avant le déclenchement des hostilités, en novembre 2020, selon les termes d’Abiy Ahmed prononcés lors d’une longue tirade devant des journalistes éthiopiens, mardi 29 juin. Comprendre: la capitale tigréenne aurait subitement perdu tout intérêt. Pourtant, les forces fédérales ne sont jamais parvenues à remplir un de leurs principaux objectifs: arrêter et désarmer les leaders du TPLF. Redwan Hussein, porte-parole de la cellule de crise gouvernementale pour le Tigré, a fait valoir que les rebelles n’étaient plus « une menace existentielle pour le bien-être de la nation » et que « l’Ethiopie avait d’autres défis sécuritaires sur lesquels se concentrer ». Une façon de sauver la face devant la défaite ….

Crise humanitaire

Le conflit au Tigré, qui s’étend depuis huit mois, a donné lieu à une crise humanitaire désastreuse. Selon les derniers chiffres annoncés vendredi 2 juillet par un haut responsable de l’Onu, plus de 400000 personnes ont « franchi le seuil de la famine » au Tigré et près de 2 millions sont proches d’y tomber à leur tour, ce qui a suscité de nou­veaux appels à un accès humanitaire sans entrave. D’où l’inquiétude affichée par le secrétaire général de l’Onu, Antonio Guterres, qui a estimé « essentiel d’avoir un véritable cessez-le-feu ouvrant la voie à un dialogue capable d’apporter une solution politique au Tigré », ajoutant qu’« un accès humanitaire complet et un accès humanitaire restreint doivent être garantis à l’ensemble du territoire ». « Cette crise risque d’embraser la région si elle n’est pas contenue », a de son côté crié Filippo Grandi, Haut-Commissaire aux Réfugiés de l’Onu. En effet, outre les chiffres alarmants, la communauté interna­tionale s’inquiète de ce qui ressemble de plus en plus à un blocus imposé sur la région: aucun avion ni aucun camion n’ont pu approvi­sionner la province depuis la semaine dernière. Ce qui suscite davan­tage l’inquiétude, ce sont les déclarations du porte-parole de la cellule de crise gouvernementale pour le Tigré, Redwan Hussein, qui a affirmé que le cessez-le-feu « aiderait le peuple du Tigré à réfléchir aux avantages et aux inconvénients de comploter avec un groupe terroriste pour combattre les troupes éthiopiennes qui fournissent protection et aide humanitaire dans la région ». Des commentaires qui, selon un responsable humanitaire cité anonymement par l’AFP, font craindre un blocus qui risque de compliquer encore l’achemine­ment de l’aide .


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