Semaine du 23 au 29 juin 2021 - Numéro 1379
Saria Sidky : L’éducation pensée autrement
  Professeure émérite à la faculté de pédagogie artistique, Saria Sidky a reçu le Prix d’estime accordé par l’Etat égyptien. Spécialiste des méthodes d’enseignement et d’éducation par l’art, elle a plus de 40 ans de carrière.
Saria Sidky
(Photo:Ahmad Agamy)
Névine Lameï23-06-2021

Elle vient de recevoir le Prix d’es­time de l’Etat égyptien dans le domaine des sciences sociales. Un prix pour louer son parcours en tant qu’artiste et pédagogue, étant profes­seure émérite à la faculté de pédagogie artistique à l’Université de Hélouan. Saria Sidky, 75 ans, est experte en programmes de l’enseignement et en méthodologie. Elle est aussi présidente de l’association AMESEA (une association qui s’occupe de l’éducation par l’art en Afrique et au Moyen-Orient, dont le siège se trouve en Egypte). L’académicienne chevronnée a recours à une méthode d’enseignement basée sur l’art en tant qu’outil de développement intellec­tuel, social, culturel et affectif. Elle vise à cultiver l’individualité de tout un chacun et à inciter les étudiants à la créativité.

« Je n’ai jamais pensé postuler pour le prix, même si j’ai beaucoup de contacts. C’est le conseil de l’Université de Hélouan qui a soumis ma candidature », assure la professeure qui va bientôt lancer sur le mar­ché son dernier ouvrage en date sur le rôle de la culture visuelle en matière d’éducation artistique. « Celle-ci nous incite à aller plus loin, à transcender les frontières entre paroles et images, entre littérature et art visuel, et à entrer dans un état proche de la méditation », dit-elle.

La pédagogue a toujours pris le chemin le plus ardu et s’est tout le temps dressée contre toutes formes d’injustices. Elle n’ad­met pas le faux, elle est plutôt du genre querelleur. « En caftan égyptien brodé de Siwa, j’ai participé avec mes étudiantes à la Révolution du 25 Janvier, sur la place Tahrir, revendiquant la liberté et l’égalité sociale. A l’époque, j’ai vécu une sorte d’utopie », raconte Sidky, avec enthousiasme, un grand sourire sur les lèvres.

En 1979, elle obtient une thèse de doctorat de l’Université d’Etat de New York, Buffalo, sur l’analyse des interactions dynamiques, rencon­trées dans une unité d’art isla­mique, mêlant motifs géomé­triques et botaniques. Dans son analyse, elle a recours à une pers­pective systémique et s’est oppo­sée à la théorie des systèmes de Ludwig von Bertalanffy. « Cette théorie néglige la dimension humaine », critique-t-elle.

C’est aux Etats-Unis qu’elle a résidé pendant trois ans, de 1979 à 1983, pour parachever ses études et avait hâte de retourner en Egypte. « Je suis très attachée à mon pays. J’aime lire sur le patrimoine isla­mique et l’histoire de l’Egypte Ancienne. Je n’aime pas dire les pharaons, mais plutôt les Anciens Egyptiens. Car le pharaon est un Hyksos. Je voyage souvent à l’étranger et je trouve que l’Egyptien reste quand même humble, par rapport aux autres peuples. Certains tradui­sent mal cette humilité, mais il faut avoir confiance en soi et être fier de son pays », affirme Saria Sidky dont les vêtements et bijoux sont souvent inspirés du patrimoine et de la culture égyptiens.

En préparant sa thèse, elle lit beaucoup sur le soufisme. « C’est cette pratique ésotérique et mystique de l’islam qui m’a conduite à visuali­ser davantage ma méthodologie. Ceci relève de l’alphabétisation visuelle. A New York, j’ai appris à adopter des modalités d’enseignement beaucoup plus ouvertes, à lier le corps et le psychisme, le matériel et le mental, la symétrie et le dynamisme, la dimension artistique et la sensorialité spirituelle », indique professeure Saria, qui se plaît à lire les oeuvres d’Ibn Arabi, d’Abou-Hayyan Al-Tawhidi, de Sayed Hussein Nasr et d’autres. « Le soufisme permet à l’âme de mieux dompter l’ego, pour devenir plus humble ».

Saria Sidky ne cherche guère la gloire. Elle n’est jamais sous les feux des projecteurs, mais reste une pédagogue dévouée au chemin qu’elle s’est choisi. Elle exécute ses tâches académiques et familiales en silence. Même lorsqu’elle a obtenu le prestigieux prix du Sir Herbert Read en 2016, elle n’a pas annoncé la nouvelle à cor et à cri. C’étaient ses étudiants qui avaient envoyé son dossier, sans la prévenir. Et ce, par amour pour sa personne, mais aussi en signe de gratitude envers l’association qu’elle préside et laquelle oeuvre dans le domaine de l’éducation par l’art, sous les auspices de l’Unesco.

« J’admire la pensée libre et communiste de Herbert Read qui a mené une car­rière d’enseignant, croyant fort que l’art le plus accompli est celui qui permet de transformer le monde, en transmettant sa vision d’une nouvelle réalité », précise Sidky, constamment entourée non seulement de ses étudiantes qui la couvrent d’éloges, mais aussi d’employées de la faculté de péda­gogie artistique.

D’ailleurs, après avoir reçu le prix de l’Etat, les étudiants ont affiché une grande photo, un poster géant, dans la cour de la faculté. « J’éprouve une grande compassion à l’égard des plus faibles. Je défends constamment le droit de la femme à l’égalité sociale. Naguib Mahfouz est à mon avis celui qui a exprimé le mieux l’as­sujettissement des femmes. Il a brillamment décrit l’évolution de la société égyptienne à partir des années 1930 jusqu’à la défaite de1967 », souligne Saria Sidky dont les travaux artistiques, variant entre peinture, gravure et sculpture, abordent souvent les causes fémi­nines.

Dans ses oeuvres, il y a toujours la femme rêveuse, la femme indépendante, la femme labo­rieuse, la mère, la paysanne … « Je suis fémi­niste. Je soutiens mes étudiantes afin qu’elles poursuivent leurs ambitions, parachèvent leur éducation, et en même temps afin qu’elles soient de bonnes femmes au foyer. Les réunions de femmes auxquelles j’assistais, avec ma mère, ma grand-mère et mes tantes, dans notre maison familiale tous les vendredis, me manquent beau­coup. Il y avait une bonne ambiance, elles buvaient leur café et discutaient entre elles de choses intimes. Cela m’a donné l’habitude de lire jusqu’à présent dans le marc de café pour prévoir l’avenir », révèle Sidky, mère de deux filles qu’elle avait éduquées en toute indépen­dance.

Vu qu’elle défend toujours les plus vulné­rables, ses activités s’étendent aussi aux enfants. D’ailleurs, elle vient de contribuer en mars et avril derniers au programme « Architecture et enfants », proposé par l’Union Internationale des Architectes (UIA). Et ce, en tant que membre du jury de la 4e édition du Prix Cubes d’or. « Une entreprise égyptienne Benaa Habitat a remporté le prix sur l’architecture sociale, avec son projet qui encourage les enfants issus de zones défavori­sées à rénover leurs écoles, à l’aide de matériaux recyclés », précise la pédagogue qui a obtenu son magistère en 1974 sur la méthodologie de Habib Gorgi, un pionnier de l’éducation artistique.

En outre, elle a été présidente du Centre national de la culture pour enfants, à Guiza, en 1993-1994. Et a aussi collaboré avec la fonda­tion américaine Fulbright, afin de créer une première biennale inter­nationale des arts pour enfants, qui a eu lieu au Caire en 2018, et dont la deu­xième édition est prévue prochainement. « En l’absence totale de livres sur l’éducation artis­tique dans les écoles, en Egypte, je me demande comment un enfant peut développer sa passion pour l’art. Souvent, les nouveaux diplômés de la faculté de pédagogie artistique refusent de faire carrière dans leur spécialisation. Il n’y a pas de livres pour enseigner, pas de matériaux, pas d’espaces de créativité... Le professeur perd de son prestige dans une société qui ne valorise pas son métier. J’ai écrit, dans le temps, un livre sur le sujet, mais il est complètement absent des programmes scolaires », déplore-t-elle. Et d’ajouter: « Il faut rompre avec la tradition des études par coeur, du mot à mot, qui tue la capa­cité de l’enfant à nouer un dialogue avec les autres. Il est temps de mettre davantage l’accent sur la créativité, l’innovation et la souplesse des méthodes d’enseignement. Ceci est fai­sable en ayant recours à l’éducation artis­tique. Il ne s’agit pas d’utiliser un papier à dessin et des crayons de couleurs, mais c’est une méthode basée sur la rencontre de plu­sieurs disciplines, sur les concepts visuels et l’interaction humaine », souligne Saria Sidky.

Pour compenser toutes les carences en la matière, cette dernière a contribué en 2010 à la fondation de Madaress Al-Nil (écoles du Nil), dont elle a été membre du conseil d’administration jusqu’en 2017. « J’admire ces écoles, soutenues par le Fonds du développement de l’éducation, qui dépend directement du Conseil des ministres, en partenariat avec l’Université de Cambridge. Leur système éducatif tient à préserver l’identité égyptienne ». Et d’ajouter : « Comme j’ai vécu l’occupation britannique en Egypte, j’ai beaucoup souf­fert dans mon école internationale privée de langue anglaise, The Immaculate Conception School, à Daher. Car la langue arabe, la religion et l’histoire d’Egypte étaient complètement absentes du cursus. Comment un enfant peut-il avoir un senti­ment d’appartenance alors?! Nous vivions dans une colonie jusqu’à la Révolution de 1952 ».

Saria Sidky a continué ses études secon­daires dans un lycée public : Al-Guiza Al-Sanawiya, à Manial. Là-bas, tout était en désordre. Une ambiance complètement dif­férente de ce qu’elle avait connu auparavant chez les religieuses. « A 16 ans, en 1962, lors de ma première année à la faculté de pédagogie artistique, j’ai participé à un camp d’été à Alexandrie. J’ai donc saisi pour la première fois le vrai sens des écarts sociaux qui existaient avant la Révolution de 1952. Celle-ci est venue briser toute inégalité. Nasser, que j’apprécie particulièrement, venait nous rendre visite dans le camp. Il voulait former des leaders féminins, des cadres bien éduquées politiquement, qui comprennent ce que c’est l’unité nationale. Et ce, pour les avoir plus tard au parlement », se souvient-elle.

Toute la famille était de pensée nassérienne, son père étant Abdel-Razek Mohamed Sidky, ministre de l’Agriculture sous Nasser et direc­teur régional de l’Organisation des Nations-Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). Et sa mère, Adalat Kamal, était, elle aussi, professeure de pédagogie artistique et membre du Parti socialiste. « Notre maison à Manial réunissait des intellec­tuels, des poètes, des politiciens, des Officiers libres, des rois du monde arabe, etc. Enfant, j’étais éblouie par les débats riches qui s’y déroulaient et qui n’étaient pas faciles à assimiler, vu mon jeune âge », se rappelle Saria Sidky, vivant toujours dans cette même maison familiale qui donne sur le Nil et qu’elle avait héritée de ses parents.

« Mon père était un collection­neur d’art, il voyageait partout dans le monde, d’où toutes ces pièces de valeur qui garnissent la maison ». Celle-ci embrasse tous les goûts: le classique, le moderne, l’orien­tal, l’ethnique… Des meubles chinois, des rideaux indiens, des lustres turcs, des statues en bronze et des peintures signées par les pionniers des arts plastiques égyptiens. Et ce, côte à côte avec des peintures plus récentes, portant la signature de son époux, le grand artiste-peintre Mostafa El-Razzaz.

« J’aide mon mari à préparer ses toiles, et lui, il m’a toujours soutenue dans mes recherches académiques. Il me reproche souvent d’être très paresseuse et de ne pas tenir des expositions personnelles. Il a raison car le travail acadé­mique absorbe tout mon temps, au détriment de la production artistique », conclut Sidky .

Jalons

1946 : Naissance au Caire.

1979 : Doctorat en programmes d’éducation artistique, de l’Université d’Etat de New York, Buffalo, et présidente du Centre d’infographie de la faculté de pédagogie artistique à l’Université de Hélouan.

1979-1989 : Professeure adjointe de programmes d’enseignement et de méthodologie à l’Université de Hélouan.

1989-à présent : Professeure émérite.


Lien court:

 

Courriel
 
Nom
 
Titre
 
Commentaire