Semaine du 9 au 15 juin 2021 - Numéro 1377
Rapprochement syro-saoudien
Hicham Mourad02-06-2021
 
 

La Syrie est en passe de sortir de son isolement dans le monde arabe. Plusieurs pays arabes renouent progressive­ment avec Damas, dont le dernier est l’Arabie saoudite qui a accueilli les 26 et 27 mai, pour la première fois depuis 2011, la visite d’un haut responsable syrien. Il s’agissait du ministre du Tourisme, Mohamed Martini, qui a été invité par Riyad pour participer à la 47e réunion du Comité de l’Organisation mondiale du tourisme pour le Moyen-Orient, à l’inauguration du Bureau régional du Moyen-Orient et à la Conférence sur la promotion du tou­risme. La visite est intervenue trois semaines après celle du chef du service de renseignement saoudien, Khaled Al-Humaïdan, le 3 mai à Damas, où il s’est entretenu avec le chef du Bureau de la sécurité nationale supervisant les agences de sécurité syriennes, Ali Mamlouk. Des sources syriennes ont révélé que le président Bachar Al-Assad a rencontré la délégation saoudienne et accepté de rouvrir l’ambassade saou­dienne à Damas, première étape vers le rétablissement des relations diploma­tiques entre les deux pays. La déléga­tion saoudienne a de son côté informé Al-Assad que Riyad soutient la réinté­gration de la Syrie à la Ligue arabe et sa participation au prochain sommet arabe qui devrait se tenir en Algérie en juillet ou août 2021.

L’ouverture discrète de l’Arabie saoudite à Damas ne date pas d’hier. Elle remonte à 2018, à un moment où il était devenu clair que le président syrien restera en place après les avan­cées militaires de l’armée gouverne­mentale sur le terrain, rendues pos­sibles grâce à l’intervention de la Russie et au soutien de l’Iran et de son allié le Hezbollazh libanais. Un respon­sable saoudien, cité par le quotidien britannique The Guardian, a expliqué que « les événements ont changé à l’échelle régionale et cela a permis l’ouverture ». Il faisait allusion aux victoires militaires de ces dernières années qui ont permis au régime de Damas de reprendre le contrôle de la majorité du territoire du pays. Seule la province nord-ouest d’Idlib reste sous la domination de la Turquie, abritant un patchwork de combattants islamistes et autres, tandis que les groupes kurdes conservent une autonomie de facto dans certaines régions du nord-est, où les Etats-Unis maintiennent une pré­sence militaire résiduelle de la lutte internationale contre l’Etat islamique, qui est en cours d’examen.

L’ouverture de Riyad en direction de Damas contraste avec la position qu’il avait adoptée après le déclenchement de la révolte populaire contre le régime syrien. A l’époque, Riyad avait joué un rôle central dans un plan visant à ren­verser le président Bachar Al-Assad en armant l’opposition anti-régime et en encourageant les défections dans l’ar­mée gouvernementale vers la Jordanie voisine.

Avec la nouvelle donne, le rappro­chement saoudien avec la Syrie vise à détourner Damas de son partenariat stratégique avec l’Iran. Lors de la ren­contre du 3 mai, Riyad a proposé de fournir une aide financière par le biais des canaux humanitaires en échange d’une séparation de Téhéran, a souli­gné un diplomate informé des pourpar­lers. La première réaction syrienne a été négative, mais Damas a gardé la porte ouverte à d’autres discussions. Pour obtenir gain de cause, l’Arabie saoudite a proposé de contribuer à la reconstruction de la Syrie. Elle cherche ainsi à faire usage de l’aide financière comme levier pour contenir l’influence de l’Iran.

Riyad trouve également une cause commune avec Damas dans la lutte contre les formations islamistes, notamment les Frères musulmans, considérés par l’Arabie saoudite et ses alliés dans le Golfe, notamment les Emirats arabes unis, comme la menace la plus sérieuse à leur pouvoir. Le Royaume espère également que son rapprochement avec le régime syrien contribuerait à limiter l’influence de la Turquie, alliée des Frères musulmans et des islamistes en général. Pour contenir ces derniers, Riyad recherche une coopération en matière de rensei­gnement avec l’appareil de sécurité syrien.

La montée en puissance du Hezbollah au Liban est un autre sujet d’inquiétude pour l’Arabie saoudite, qui cherche à faciliter le retour en force de Damas sur la scène politique libanaise en vue de faire contrepoids à la formation chiite et à l’influence de son allié, l’Iran. Après avoir épuisé toutes les voies d’influence au pays du Cèdre, Riyad revient désormais à la formule éprou­vée du rapprochement avec le régime de Damas. Il suit ainsi la voie tracée par les monarques saoudiens successifs qui ont favorisé la stabilisation du Liban à travers la domination syrienne sur le pays. Dans les années 1950 et 1960, à titre d’exemple, l’Arabie saou­dite s’est opposée à l’extension de l’influence de l’Egypte sous l’ancien président Gamal Abdel-Nasser au Liban, favorisant plutôt l’hégémonie syrienne.

Le régime de Damas, grâce au retournement de la situation en sa faveur en Syrie, a discrètement fait ces derniers mois un come-back progressif dans le jeu politique libanais. Même si le Hezbollah est un allié du président Al-Assad dans la guerre civile syrienne, les intérêts de Damas au Liban ne recoupent pas forcément avec ceux de la formation chiite, très liés à ceux de la République islamique. En même temps, les alliés libanais de la Syrie ne sont pas les mêmes qui soutiennent un rôle iranien dans le pays du Cèdre. Historiquement, la Syrie a toujours poursuivi ses propres intérêts au Liban, plutôt que ceux de l’Iran. C’est cet aspect de la politique syrienne qui séduit le plus l’Arabie saoudite, dans un contexte marqué par le repli relatif des Etats-Unis des affaires de la région.

De son côté, le président Bachar Al-Assad, qui vient de remporter le 26 mai un quatrième mandat de sept ans, trouve des intérêts majeurs dans la réconciliation avec l’Arabie saoudite. En premier lieu, elle lui ouvrira la voie pour sortir prochainement de son isole­ment diplomatique dans le monde arabe. En outre, Damas ne souhaite pas être éternellement lié exclusivement à ses deux principaux alliés, la Russie et l’Iran. Nouer des liens avec de nou­veaux acteurs de poids, telle l’Arabie saoudite, élargirait sa liberté d’action extérieure en lui donnant la possibilité de jouer les uns contre les autres .


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