Semaine du 2 au 8 juin 2021 - Numéro 1376
Marwa Abou Leila : Le culte de l’image
  Directrice et cofonda­trice de Photopia, un premier hub de la pho­tographie au Caire, Marwa Abou Leila a toujours rêvé de créer un tel projet. Elle a quit­té son métier de ban­quière pour se consa­crer entièrement à sa passion de la photo.
Marwa Abou Leila
(Photo : Bassam Al-Zoghby)
May Sélim02-06-2021

Le rêve éternel et l’utopie sont-il vrai­ment impossibles ? Justement, le rêve a de tout temps hanté Marwa Abou Leila, en créant le centre Photopia, dans le quartier d’Héliopolis, il y a quelques années, au profit des photographes, amateurs et professionnels, de tous les âges. Car ce n’est pas très évident pour eux de faire carrière ou de développer leur talent en Egypte. Marwa Abou Leila a voulu, à travers son centre, leur fournir toutes sortes d’aides et les accueillir à bras ouverts. Car Photopia est censé leur permettre de trouver des réponses à leurs quêtes et de combler leur besoin de for­mation en continu. D’ailleurs, la page Facebook du centre affiche clairement : « La photographie est l’outil d’expression le plus démocratique, étant à la portée de tout le monde. C’est un médium populaire que tout le monde peut utiliser dans la vie de tous les jours, surtout aujourd’hui, avec les caméras de téléphones portables. La photo fait partie de notre quotidien ».

Mais la directrice et cofondatrice de Photopia est-elle, elle-même, une photo­graphe ? « J’ai toujours eu une grande pas­sion pour la photographie, mais je n’ai jamais pensé devenir une photographe profession­nelle. Je me suis contentée d’être une ama­trice. Plus jeune, je m’interrogeais sur les moyens de maîtriser cet art et de découvrir ses secrets. Je cherchais à tout prix des cours et des ateliers de formation, et ce n’était pas du tout facile à trouver », indique Abou Leila. « Aux alentours d’Héliopolis, là où j’habitais, je tombais souvent sur des petites annonces affichées par le comédien Khaled Aboul-Naga pour des ateliers de photographie pendant quelques jours. J’étais curieuse d’y assister, mais je n’ai pas pu le faire faute de temps. Cela m’a poussée à m’interroger sur la néces­sité d’avoir en Egypte une école de photogra­phie qui offre des ateliers de formation durant toute l’année », précise-t-elle.

D’où l’idée de Photopia qu’elle a lancé en 2012 avec son partenaire Karim Al-Khadem, avec l’objectif de combler les lacunes mar­quant le domaine de la photographie, à travers des activités multiples : ateliers de formation spécialisés en de différents genres : mode, art culinaire, photojournalisme, etc. Le centre propose aussi des rencontres avec des profes­sionnels, un studio bien équipé, des manifesta­tions culturelles autour de la photographie …

« A l’âge de 15 ans, j’avais une caméra Panasonic avec laquelle je photographiais ma famille, mes amis et tout mon entourage. Je me rappelle mon enthousiasme d’aller moi-même au studio Kodak afin de développer les films et avoir les photos entre les mains. Tout le monde savait que j’étais l’experte en photos. Et chez moi, on répétait souvent : les photos sont avec Marwa. C’est elle la responsable », raconte la directrice de Photopia, qui se veut « le paradis des photographes ».

Et d’ajouter : « Après avoir eu mon bac, j’ai rejoint de plein gré la section anglaise de la faculté de commerce de l’Université de Aïn-Chams. Une fois diplômée, j’étais embauchée à la banque CIB ». Pendant 11 ans, Abou Leila a vite gravi les échelons jusqu’à tra­vailler au département Gestion des crédits. « C’était un bon poste parmi les cadres intermé­diaires. Le travail me garantis­sait un bon salaire, mais au len­demain de la Révolution du 25 Janvier 2011, j’ai senti que je n’étais plus la même personne. J’ai changé. De plus, cela faisait deux ans que j’avais un sentiment d’insatisfaction. Trois mois plus tard, j’ai démissionné ».

A l’époque, son rêve de créer un écosystème pour les photo­graphes était carrément devenu une obses­sion. « La révolution a changé tout le pays et les Egyptiens n’étaient plus les mêmes. Grâce aux médias et aux réseaux sociaux, le visuel est devenu un langage fort présent dans notre vie. La photographie a beaucoup aidé à transmettre les images des manifestations, la présence des foules, etc. La photo avait une force indéniable, elle a constitué un facteur de changement », estime-t-elle.

Il était donc important pour Marwa Abou Leila de faire quelque chose, de prendre part à ce changement et de soutenir les photo­graphes. « Avant de démissionner, j’ai confié à mon collègue à la banque Karim Al-Khadem, qui avait aussi une grande passion pour la photographie, que je voulais faire une école de photographie. Il a alors décidé de devenir mon partenaire, trouvant que c’est quelque chose de nouveau, et que si on réussit à lan­cer ce projet, nous serons pionniers dans ce domaine. Au moins ce sera une nouvelle expé­rience ».

Marwa Abou Leila et Karim Al-Khadem inaugurent alors Photopia dans un petit espace à la rue Al-Soumal à Korba. Et ce, malgré la méfiance de nos proches. « Ma mère et mon mari avaient peur que je me lance dans une aventure à risques. Personne ne pouvait me servir de référence ou de guide. Et puis au lendemain de la Révolution, le pays était encore très instable », se souvient-elle. Les deux fondateurs de Photopia préci­sent dès le départ qu’ils ne vont pas eux-mêmes donner des cours ou des ateliers de photographie. « C’était clair pour nous qu’il ne fallait pas chercher à nous imposer comme photographes. Moi, je m’occupe uniquement de la gestion. Je m’occupe plutôt de la coordination entre les experts et les jeunes talents ».

Un an plus tard, le centre allait fermer ses portes. « En 2013, on a failli fermer, car on ne gagnait pas. Il ne nous restait que 3 000 L.E. à la banque. Nous étions censés payer le loyer de nos locaux et les salaires des employés. Or, cette somme ne couvrait pas nos dépenses basiques. J’étais sur le point de tout laisser tomber, puis j’ai eu l’idée d’un plan de sauve­tage. Alors, j’ai envoyé un mail à Khadem, mon partenaire, lui expliquant le plan que propose », raconte Marwa Abou Leila qui proposait de réduire au minimum les activités de Photopia, jusqu’à surmonter la crise. « Il ne faut pas essayer de tout faire en même temps. On ne peut pas tenir des ateliers, des expositions, des rencontres, soutenir les pho­tographes alors qu’on est encore à nos débuts. Donc, je me suis concentrée à réaliser des petits gains, rien qu’en louant le studio à des photographes, et à tenir des petits ateliers payants », résume-t-elle. Et de poursuivre : « L’année 2013 fut difficile, mais ce fut aussi l’année où j’ai eu mon fils et où l’on a eu l’élection présidentielle ».

Le business naissant a connu un essor, au point de lancer de nouveaux projets, dont le Cairo Photo Book (le livre de photos du Caire). Au lieu d’organiser une exposition regroupant les oeuvres d’un photographe en particulier, l’idée consiste à publier une édi­tion limitée d’un livre de photos à un budget limité. « C’est une manière de présenter le photographe et son travail dans un livre de petit format. La première édition du Cairo Photo Book comptait 9 livres de 9 photo­graphes : Heba Khalifa, Mossab Al-Chamy, Asmaa Gamal et d’autres. Ces livres de pho­tos, qui étaient diffusés par la librairie Alef, relataient des histoires propres à l’Egypte. Je suis soucieuse de faire un focus sur l’Egypte et sa culture visuelle », indique Abou Leila.

Alors qu’elle travaillait à plein temps sur ce projet, le gouvernement a décidé de dévaluer la livre égyptienne en novembre 2016. « C’était catastrophique pour nous ! Imaginez-vous disposer de 100 000 L.E. et le lendemain, après la dévaluation, cette somme équivaut à la moitié ! ». Est-ce l’ex-banquière qui parle ? Sans doute oui, elle a aussi un côté femme d’affaires, une bonne entrepreneure capable de mener à bien ses projets. « Gérer un projet privé est un fardeau assez lourd, mais c’est aussi une occasion de mieux dispo­ser de son temps et d’être plus présent avec les enfants et la famille, d’avoir plus de temps pour moi-même. Ces derniers temps, j’ai commencé à embaucher plus de personnes pour m’aider dans l’administration et réduire mes responsabilités », souligne-t-elle.

Ensuite, ce fut le succès du Cairo Photo Week (la semaine de la photo du Caire), un évènement qu’elle organise tous les deux ans, avec des ateliers animés par des experts inter­nationaux, des expositions de photos, des rencontres artistiques, etc. « La première édi­tion s’est tenue en 2018 au centre-ville du Caire, en coopération avec la société de biens immobiliers Ismaïliya. La deuxième a été reportée à cause de la pandémie, et finale­ment, elle a vu le jour en mars dernier. C’est une semaine intensive consacrée à la photo­graphie ».

Malheureusement, le projet du Cairo Photo Book a été suspendu vu les frais exorbitants de l’impression, mais Marwa espère bien pouvoir le relancer, en partenariat avec des maisons d’édition. Elle essaye aussi de tenir, en cours de l’année, des OFF du festival de Cairo Photo Week. « Je crois qu’on pourrait faire un petit événement pendant, par exemple, les week-ends. Cela relancera un peu les activités de Photopia et encouragera les jeunes à y participer ».

En mai 2022, Marwa compte célébrer le dixième anniversaire de Photopia. Tant de projets mijotent dans sa tête et il est temps de mettre tout sur papier et de commencer les préparations. « C’est aussi l’occasion de célébrer nos nouveaux locaux à Korba, inau­gurés en novembre 2019. A cause de la pan­démie et du confinement, Photopia a dû fer­mer pendant un certain temps. Ce nouveau siège est plus vaste et mieux équipé pour répondre aux besoins des photographes », conclut-elle fièrement. « L’utopie » qu’elle a voulu créer pour les photographes semble être une réussite.

Jalons

1977 : Naissance au Caire.

2006 : Naissance de son fils aîné, Ali.

2011 : Révolution du 25 Janvier et démission de son travail à la banque.

2012 : Inauguration de Photopia.

2013 : Naissance de son fils cadet, Adam.

2016 : Lancement du Cairo Photo Book.

2018 : Lancement de la première édition du Cairo Photo Week.

2019 : Bourse d’AFAC (le Fonds arabe pour les arts et la culture) et nouveaux locaux de Photopia.

2021 : Deuxième édition du Cairo Photo Wee.


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