Semaine du 2 au 8 juin 2021 - Numéro 1376
Vers une détente irano-saoudienne ?
Hicham Mourad02-06-2021
 
 

L’arabie saoudite et l’Iran seraient-ils sur la voie d’une détente? Le chef du service de renseignement saoudien, Khaled Al-Homaydan, et le secrétaire adjoint du Conseil suprême de la sécurité nationale d’Iran, Saïd Iravani, se sont entrete­nus à partir du 9 avril à Bagdad pour examiner les moyens de faire baisser la tension entre leurs pays, dont les relations diplomatiques sont rom­pues depuis 2016. Le président ira­qien Barham Saleh a confirmé que Riyad et Téhéran avaient eu des pourparlers « plus d’une fois », ajou­tant que les discussions étaient tou­jours en cours. Il est établi que le premier ministre iraqien, Moustapha Al-Kadhimi, a joué un rôle-clé pour amener les deux pays à la table des négociations. Celles-ci, confirmées par Riyad et Téhéran, constituent un développement significatif qui, en cas d’aboutissement, a le potentiel d’améliorer la sécurité et de modi­fier la géopolitique de la région du Golfe et du Moyen-Orient au sens large.

La prise de contacts entre les deux pays rivaux s’est accompagnée d’un échange inhabituel d’amabilités. Le 12 mai, le ministre iranien des Affaires étrangères, Mohammed Javad Zarif, a souligné que les pour­parlers avec l’Arabie saoudite pour­raient aider à « une plus grande coopération » et à mettre fin à la guerre au Yémen. Le 27 avril, le prince héritier saoudien, Mohammed Bin Salman, a déclaré qu’il souhai­tait résoudre les différends avec l’Iran et établir une « bonne et posi­tive relation » avec lui. Cette décla­ration offre un contraste frappant avec celle qu’il a faite en 2018, lorsqu’il a comparé le guide suprême iranien l’ayatollah Ali Khamenei à Adolf Hitler et a décrit l’Iran comme faisant partie d’un « triangle du mal ».

Les négociations en cours entre l’Arabie saoudite et l’Iran sont dominées par la guerre au Yémen, où les deux pays soutiennent les camps opposés. Riyad est sous une pression internationale, notamment depuis l’arrivée au pouvoir du prési­dent américain, Joe Biden, pour mettre fin à son intervention mili­taire dans la guerre civile qui ravage son voisin du Sud, en raison de la détérioration de la situation humani­taire. Les Etats-Unis ont demandé à Riyad de cesser son offensive et ont annoncé, en février dernier, l’arrêt de leur soutien militaire aux opéra­tions saoudiennes au Yémen.

Riyad a lui-même sa propre raison de vouloir sortir du conflit au Yémen. Son implication militaire depuis mars 2015 n’a pas atteint son objectif de chasser la rébellion des Houthis de la capitale Sanaa et de rétablir le gouvernement internatio­nalement reconnu du président Abd-Rabbo Mansour Hadi. Plus encore, six ans d’offensive militaire ont pesé sur le budget saoudien au moment où la pandémie de Covid-19 a pro­voqué un net ralentissement écono­mique et une baisse des revenus nationaux. Riyad voudrait donc une solution acceptable au conflit et une sortie honorable du Yémen.

La volonté affichée par l’Adminis­tration Biden de se désengager du Moyen-Orient pour se concentrer sur l’Asie et l’Europe et son discours sur la nécessité pour les pays arabes du Golfe d’assumer une part plus importante de leur sécurité ont pous­sé Riyad à revoir sa politique dans la région et à s’ouvrir à des pays avec qui il était brouillé, comme le Qatar, la Turquie, la Syrie et l’Iran. Désormais, l’Arabie saoudite ainsi que les autres monarchies du Golfe examinent les moyens de contribuer à leur propre sécurité. La détente avec l’Iran est l’une de ces options.

Sous cet angle, il n’est pas éton­nant que des diplomates américains affirment que Riyad a entamé des contacts discrets avec Téhéran à la fin de 2019, après une attaque dévastatrice de missiles sur ses infrastructures pétrolières en sep­tembre prochain. A l’époque, le pré­sident Donald Trump s’est refusé à une riposte militaire malgré son discours belliqueux contre l’Iran. Face à l’inaction américaine, Riyad a opté pour l’apaisement et a entamé des pourparlers à un niveau subal­terne avec Téhéran. Cette prise de contact était d’autant plus impor­tante que la rébellion des Houthis au Yémen avait intensifié ces derniers mois ses attaques de drones et de missiles contre des infrastructures vitales dans le Royaume, notam­ment les installations pétrolières de la société ARAMCO à Yanbu, Jazan et Ras Tanura, ainsi que les bases militaires d’Al-Dammam, Najran et Asir et l’aéroport d’Abha, entre autres cibles.

De son côté, l’Iran souffre grave­ment des sanctions économiques écrasantes imposées au pays depuis le retrait des Etats-Unis de l’accord nucléaire en mai 2018. L’Administration Biden insiste sur le respect par l’Iran des termes de l’accord, avant que les Etats-Unis n’acceptent de lever les sanctions. L’Iran fait donc face à une double pression des Etats-Unis sur son pro­gramme nucléaire ainsi que sur la guerre au Yémen. Son épuisement économique pourrait l’inciter à faire des concessions qui lui ouvriraient des perspectives de coopération commerciale avec les monarchies du Golfe de nature à stimuler les sec­teurs iraniens en dehors du pétrole et du gaz. A l’heure actuelle, environ 20% des exportations iraniennes proviennent d’industries autres que l’énergie.

Malgré ces incitations de part et d’autre, il est raisonnable de penser qu’une possible détente entre l’Ara­bie saoudite et l’Iran soit d’une por­tée limitée, tellement les différences fondamentales qui les séparent sur les questions idéologiques, poli­tiques, sécuritaires et régionales sont énormes. Les deux pays se perçoi­vent mutuellement comme une menace pour leur sécurité nationale. Outre le Yémen, les intérêts saou­diens et iraniens sont contraires les uns aux autres dans d’autres zones de conflit, comme la Syrie, l’Iraq et le Liban. La compétition pour la suprématie régionale entre les deux puissances ne devrait pas se terminer de sitôt, car il leur serait difficile de surmonter les différends historiques et concilier les intérêts à long terme. Leurs visions opposées du Golfe et du Moyen-Orient, leurs intérêts et objectifs éloignés les maintiendront séparés. En revanche, la volonté de détente dont elles font preuve peut désamorcer les tensions à court et moyen termes, ce qui contribuerait à apporter une paix et une stabilité temporaires dans la région .


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