Semaine du 26 mai au 1er juin 2021 - Numéro 1375
Hesham Sallam : L’explorateur d’un monde perdu
  Professeur adjoint à l’Université de Mansoura et à l’Université américaine, Hesham Sallam révèle aux yeux du monde la vie animale et végétale de notre passé lointain. Un paléontologue sans cesse à la recherche de réponses à des questions pertinentes, dont la théorie de l’évolution.
Hesham Sallam
Lamiaa Alsadaty26-05-2021

Habillé de son casque de protection et de ses chaussures de sécurité, il fouille les roches à la recherche de fossiles qu’il reconstitue pour faire partager au monde ses connaissances de l’histoire végétale et animale. A l’instar du Dr Alan Grant, le héros du film Jurassic Park de Steven Spielberg, Hesham Sallam fait figure de paléontologue passionné. « Fouiller le passé, rechercher et étu­dier des créatures préhistoriques, des os ou des végétaux fossilisés, vieux de plusieurs millions d’années, permet de tirer des informations sur la santé des populations humaines, la faune et la flore de l’époque, et du coup, de s’attarder sur les changements qui ont eu lieu au cours des années ». Pour ce faire, Sallam utilise des techniques telles que l’anatomie comparée ou la paléogénétique (pour analyser des frag­ments du fameux ADN). D’ailleurs, on ne peut pas s’empêcher de lui demander si le thème du départ de Jurassic Park, celui de l’ADN des dinosaures conservé dans une goutte de sang fossili­sée, pourrait exister en réalité. « Pour l’instant, les paléontologues n’ont jamais trouvé d’ADN aussi ancien, l’ADN se détruit avec le temps », répond-il sur un ton qui révèle beau­coup d’intérêt. Normal. Hesham Sallam est un chercheur qui vit par et pour la paléontologie. Pourtant, il n’avait jamais pensé d’en faire sa carrière, quand il était enfant.

Enfant coquin mais brillant, il ado­rait les activités en plein air : jouer au foot, se promener dans la campagne, etc. Autant d’activités simples et gra­tuites dignes d’un enfant d’une classe défavorisée, vivant dans une com­mune du Delta. L’été, jouer était un luxe pour cet enfant qui assumait, malgré tout, une responsabilité lourde pour aider ses parents. « J’avais fait tous les métiers que vous pouvez ima­giner : menuisier, volailler, cueilleur de mangues, ouvrier dans une fabrique de graines de fenouil … ». Un fardeau à l’époque, mais une rai­son de fierté aujourd’hui. « J’ai été content de rencontrer, il y a quelques jours Al-Maallem (l’entrepreneur) chez qui j’ai été maçon », précise-t-il, en racontant ses souvenirs inou­bliables qui ont forgé sa personnalité.

Une fois le bac en poche, il a été obligé de s’inscrire à la faculté des sciences à Mansoura et non pas à Zagazig, à cause d’un pourcentage relativement modeste. « Après un mois au dortoir, j’ai appelé ma mère pour lui dire que j’en avais assez et que je ne voulais pas poursuivre mes études dans cette faculté. Elle avait poussé un cri si puissant qui m’avait secoué ! ». Il se souvient toujours de la réaction de sa mère comme si c’était hier. « Maman faisait tout pour qu’on puisse pour­suivre nos études uni­versitaires. Infirmière, elle n’hésitait pas à emprunter de l’argent pour m’acheter, ainsi que mes 5 frères et soeurs, de nouveaux vêtements pour la fête. Elle pouvait passer un an par la suite afin de rembourser cet argent. Nous étions pauvres, mais nous ne vivions pas dans le dénuement ». Un nouveau trajet s’est dessiné à la suite de cet appel téléphonique. « La peine véhi­culée dans la voix de ma mère m’a poussé à lui montrer que je n’étais pas un minable ».

Véritable amoureux des sciences, après des études en géologie, la paléontologie arrive un peu par hasard. « Après avoir obtenu ma licence avec mention très bien avec les honneurs, on m’a imposé la spé­cialisation de fossiles, sinon on aurait embauché quelqu’un d’autre. Etre nommé à la fac était certainement mieux pour moi qu’être un maçon ! J’ai alors consenti, sans hésitation ». Pour le master, il a travaillé sur les invertébrés comme les coquilles, les coquillages, etc. dans la région du Sinaï. Mais, un sentiment d’insatisfac­tion ne cessait de l’envahir. « Un jour, alors que ma femme et moi regardions le programme télévisé Sonnaa Al-Haya (créateurs de vie), qui accueille des personnalités égyp­tiennes impressionnantes sur les plans social et scientifique, ma femme m’a conseillé de travailler sur un projet de recherche qui pourrait avoir des répercussions sur l’humanité, afin d’accéder à ce sentiment de satisfac­tion qui me manquait. C’est ainsi que j’ai commencé mon nouveau parcours scientifique : les fossiles des verté­brés. Une discipline ratée en Egypte depuis les années 1950, lorsque le professeur Youssef Chawqi Moustapha, le seul spécialiste égyp­tien en la matière, l’a abandonnée et a démissionné pour se vouer complè­tement à la musique ». Partir à l’étran­ger était donc la seule solution pour creuser dans les ressources de ce domaine. Une bourse doctorale à Oxford et des stages à Stony Brook University, à New York, ont bien répondu à l’engouement de ce jeune homme qui ne s’essoufflait pourtant pas. Un tournant majeur dans sa vie. Un choc culturel ? « Partir à l’étran­ger m’était plus qu’un choc culturel. Il ne s’agissait pas seulement de confronter des modes de vie qui ne m’étaient pas familiers et d’apprendre à s’y adapter, mais aussi de s’ouvrir mentalement à des écoles scienti­fiques variées et tout à fait différentes. J’y ai appris des domaines de compé­tences multiples : ana­tomie, géologie, biolo­gie, chimie organique, etc. Selon ces écoles, le paléontologue est avant tout un amou­reux de l’Histoire et un véritable scientifique qui doit acquérir toutes les connaissances des sciences humaines ».

Après avoir décroché son doctorat, Hesham Sallam rentre en Egypte pour relever un nouveau défi. Selon les termes de son directeur de thèse : « He has a Big Fish to Fry ! » (il a un gros poisson à attra­per !). Et voilà. Il ne cesse d’énumérer les six tâches qu’il s’est confiées : « Former une équipe de travail et réfuter complètement l’idée du one-man-show, car ceci nuit aux travaux scientifiques, fonder un centre d’études à l’Université de Mansoura, se déplacer régulièrement sur le ter­rain, établir des collaborations avec des savants d’ici et d’ailleurs afin de créer une base scientifique solide, enseigner et vulgariser la paléontolo­gie, et enfin, créer un musée d’histoire naturelle ». Des rêves qui ont tous trouvé leur place dans la réalité, sauf celui du musée. « Il verra le jour, j’en suis sûr et certain. Quand ? Je ne le sais pas encore ».

La fascination du grand public pour les dinosaures en fait un très bon outil pédagogique, note le chercheur qui avoue être devenu une star chez les enfants. Les dinosaures sont un vecteur extraordinaire. « Vous parlez de dinosaures, vous parlez de la dérive des continents, de l’évolution, de la démarche scientifique, et ça marche bien ! ».

L’équipe de Hesham est donc composée non seulement de cadres universitaires, mais aussi d’enfants de 10 ans ou un peu plus, ainsi que d’hommes et de femmes amateurs. « Ce métier requiert une certaine mobilité, puisqu’il s’agit de se déplacer sur le terrain, mais aussi un esprit scientifique, une connaissance des sciences humaines et surtout, bien sûr, une capacité de s’adapter à des conditions plus ou moins difficiles », sourit-il, en ajoutant : « Je me souviens de cette jeune fille très enthousiaste qui a voulu rejoindre notre équipe et qui, après de longues heures en plein désert, a commencé à crier à haute voix, car elle voulait absolument passer aux toilettes, et elle était dégoûtée de ne pas trouver de toilettes décentes ! ».

En 2018, l’équipe de cet académi­cien du département de géologie, à l’Université de Mansoura (dans le Delta égyptien), a découvert le fossile d’un herbivore de la famille de sauro­podes, les dinosaures à long cou, et du groupe des titanosaures, les plus gros animaux terrestres ayant jamais exis­té. « Cette découverte a été incroyable pour l’Université de Mansoura (dont le dinosaure a pris le nom de Mansourasaurus shahinae). Cette dernière est une espèce-clé pour la paléontologie égyptienne et africaine. L’Afrique reste un grand point d’in­terrogation en termes de vie terrestre à la fin de l’ère des dinosaures. Le Mansourasaurus nous aide à répondre à de vieilles questions sur la paléobiologie africaine : quels ani­maux y vivaient et de quelles espèces étaient-ils les plus proches ? ». Cette bête herbivore au grand cou était de la grandeur d’un autobus et devait peser environ le même poids qu’un éléphant, selon Sallam. Ce fossile, qui com­prend des os du crâne, la mâchoire inférieure, des vertèbres, des côtes, une bonne partie d’une épaule, d’une patte avant et d’une patte arrière et des morceaux de plaques osseuses qui consolidaient sa peau, va permettre de mieux cerner l’évolution des dinosaures à une époque où la Pangée, ce superconti­nent unique qui connectait toutes les terres de la planète, commençait à se morceler. Il va permettre donc de mieux comprendre les connexions qui existaient entre les continents à cette époque, mais aussi de donner des arguments importants concernant la théorie de l’évolution sur terre. « L’homo-sapiens pourrait être aussi voué à l’extinction, si on n’étudie pas les raisons de l’extinction des êtres vivants qui ont déjà existé et qui ont complètement disparu ».

Sur Facebook et Twitter, Hesham Sallam a son champ de bataille. Il ne cesse de donner des explications simples et des informations intéressantes sur la paléontologie en tant que discipline, ses fouilles mais aussi sur la théorie de l’évolution, à laquelle s’opposent certains. « Pour avancer en sciences, il faut déconstruire les dogmes et ne jamais parler du religieux. La science est un langage universel. La religion est pourtant un langage individuel qui varie d’après les idéologies ».

Ainsi, malgré les critiques parfois un peu osées, Hesham Sallam ne renonce jamais. Entre son terrain et son centre, il poursuit inlassablement son projet scientifique. « C’est très excitant de voir mes élèves découvrir un os après l’autre. Chacun des nouveaux morceaux récupérés nous permet de visualiser un peu mieux les choses », conclut-il.

Jalons

1975 : Naissance à Machloul Al-Souq, au gouvernorat de Charqiya.

1997 : Diplôme en géologie de l’Université de Mansoura.

2008-2010 : Chercheur invité à Stony Brook University, New York.

2010 : Doctorat de l’Université d’Oxford et fondation du Mansoura University Vertebrate Paleontology Center (MUVP, Centre de l’Université de Mansoura pour la paléontologie des vertébrés).

2018 : Découverte du Mansourasaurus shahinae, à l’Oasis de Dakhla.

Depuis 2017 : Professeur adjoint à la faculté des sciences, département de géologie de l’Université de Mansoura, et à la faculté des sciences et d’ingénierie de l’Université américaine du Caire.


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