Semaine du 26 mai au 1er juin 2021 - Numéro 1375
La guerre vue par les Gazaouis
  Les habitants de la bande de Gaza ont certes célébré la trêve dans la joie, mais ils continuent de payer le lourd tribut de cette offensive. Contactés par téléphone, des Gazaouis livrent leurs témoignages.
La guerre vue par les Gazaouis
Après que les armes se sont tues, l’heure est à l’évaluation des dégâts.
Hanaa Al-Mekkawi26-05-2021

Vendredi 21 mai, 2h du matin, les scènes de liesse prennent place aux scènes de guerre. A Gaza, l’annonce de la trêve est vécue comme une victoire pour la « résistance ». Des Gazaouis arborent les drapeaux et font le tour de la ville. Les habitants se félicitent, les enfants lâchent des ballons vers le ciel qui, 11 jours durant, pleuvait des bombes. « Nous avons le droit de jouir et de célébrer le cessez-le-feu après avoir vécu des jours difficiles pendant lesquels la mort et la destruction ont entouré chacun parmi nous », dit Imane Abdallah, citoyenne de la bande de Gaza. Cette dernière et ses enfants ont porté ce jour-là les nouveaux vêtements qu’ils devaient porter le jour de l’Aïd, une fête passée en silence et surtout dans la peur à cause de l’offensive contre Gaza. Mais cet état de joie qui a envahi la bande de Gaza a un goût amer comme l’exprime Ramy Abou Zeyaad, 37 ans, agent de sécurité. « Nous sommes encore sous le choc », dit-il. Ce dernier a été obligé de quitter sa maison, lui et sa famille, composée de ses parents, sa femme, ses enfants, son frère et sa femme, pour aller se réfugier dans une école, avec d’autres familles. « J’ai perdu ma soeur, son mari et leurs trois enfants en un clin d’oeil, lorsqu’une bombe israélienne a détruit leur maison. Cela est arrivé plusieurs fois autour de nous, alors pour ne pas risquer la vie du reste de ma famille, nous avons fui vers l’une des écoles gérées par les Nations-Unies », témoigne-t-il. Des dizaines de familles ont en effet laissé leurs maisons par peur ou tout simplement parce que leurs maisons ont été détruites, et se sont dirigées vers les écoles ou les hôpitaux pour être loin des bombardements israéliens.

Ces bombardements ont transformé la vie des habitants en un cauchemar qui paraissait infini avec le nombre des martyrs, des blessés et des bâtiments qui s’effondraient chaque jour. « La souffrance et la peur sont difficile à exprimer. L’odeur de la mort était partout. Les minutes passaient très lentement et on les passait à prier de ne pas être tuer », s’exprime Ramy, en ajoutant que les civils innocents, hommes, femmes ou enfants, étaient des cibles directes dans cette offensive qui a fait 243 morts, dont 66 enfants. « La mort planait au-dessus de nos têtes et on ne dormait pas la nuit, surtout les enfants étaient effrayés du son des bombes qui ne s’arrêtaient pas jour et nuit, devenant même plus intenses la nuit arrivée », dit Khaled Chanane, 43 ans, employé. Ce dernier, sa famille et ses voisins sont à l’hôpital, non pas pour être soignés, mais pour y trouver refuge après que leur maison a été détruite dans un raid. Ils étaient chanceux, d’après Khaled, car ils ont reçu un coup de file pour les avertir que la maison serait attaquée et qu’ils avaient 30 minutes pour partir. 30 minutes au cours desquelles Khaled et sa femme ont rassemblé le plus de choses possibles, les objets précieux, mais aussi des vêtements, des draps, des ustensiles, etc. Avec ses quatre enfants, ils se sont vite enfuis pour se réfugier dans un hôpital, seul abri disponible.

Un abri pourtant peu rassurant. Les chambres, les couloirs et les cours de l’hôpital étaient entassés de blessés et d’habitants qui n’ont pas d’autre refuge, décrit Khaled. « C’est dur de voir ses enfants si effrayés, leurs mâchoires serrés, leurs regards perdus, tout le temps collés à moi. Je leur ai appris de se boucher les oreilles avec les mains lors des raids et de mettre leurs têtes sous les coussins », dit Khaled.

Tomber en cendre

La guerre vue par les Gazaouis
Les Gazaouis célébrant l’accord de cessez-le-feu.

Des jours difficiles pour les habitants de Gaza, 2,5 millions sur une surface de 365 km2. Ce qui aggrave la situation, d’après Amal Achour, avocate et activiste de 30 ans, c’est la crise de l’électricité et ses conséquences sur tous les secteurs vitaux. « On était dans le noir total après que les forces de l’occupation avait frappé les réseaux qui nourrissent Gaza. C’est une sorte de punition que les sionistes utilisent tout le temps avec nous », dit Amal, qui déplore que l’infrastructure est en ruine. Le secteur de l’eau a été le plus touché, puisque tous les puits d’eau ont besoin de courant électrique pour remplir les réservoirs qui se trouvent sur les toits des bâtiments. Et, pour que l’eau arrive au robinet à partir des réservoirs, il faut aussi des moteurs qui fonctionnent avec l’électricité. « On passait le temps sans ventilateurs, climatiseurs, réfrigérateurs, etc. L’un des moments que tout le monde attendait était celui du retour du courant électrique, tout au plus la moitié de la journée. On en profitait pour faire fonctionner les appareils électroménagers et surtout charger les portables et suivre les nouvelles sur Internet. La coupure de courant amplifiait notre isolement, car on ne pouvait ni se contacter par téléphone, ni se connecter aux réseaux sociaux », dit Amal qui est actuellement en train de documenter toutes les histoires et les photos et les publier à travers tous les réseaux sociaux pour que le monde soutienne leur cause.

Solidarité

Plus le temps passait, plus la situation s’aggravait à cause du manque des provisions alimentaires et des besoins médicaux. Des milliers de patients hospitalisés étaient mis en danger. De plus, selon les autorités locales, le seul laboratoire de Covid-19 de la bande de Gaza a été détruit après une frappe israélienne et n’était plus en état de mener des tests de dépistage. Les magasins n’ouvraient presque pas, le stock a commencé de finir et les forces de l’occupation empêchaient l’arrivée du soutien. La solidarité familiale et sociale est un aspect remarquable. Les voisins s’entraident pour charger les appareils et partagent l’eau et la nourriture qu’ils possédaient.

D’après le journaliste Samy Abou Salem, au cours de cette offensive, la violence a été extrême, avec un ciblage des bâtiments résidentiels (selon le ministère des Travaux publics, 1 800 unités résidentielles ont été complètement détruites, 16 800 partiellement et 5 tours ont été démolies).

Des familles entières ont ainsi disparu. Et, d’après Samy, certaines familles ont échangé un ou deux de leurs enfants avec d’autres, de sorte que la famille entière ne disparaisse pas en cas de bombardement de leurs maisons. « Les raids étaient si forts qu’ils donnaient l’effet d’un séisme », raconte Samy, qui parle très vite de peur que la batterie de son portable ou que la connexion Internet ne coupent à n’importe quel moment. Ce genre d’incident l’empêche, comme tous les journalistes, de faire son travail. « On nous empêche de révéler les faits, en ciblant les sièges des médias autant que l’infrastructure de la ville, comme les routes, les réseaux de l’eau, l’électricité, le drainage, la communication, etc. », dit Samy. « Même les ambulances ne pouvaient pas arriver aux blessés à cause des routes endommagées », raconte de son côté Abou Salem, en ajoutant que tout cela est fait intentionnellement par Israël.

Le difficile retour à la normale

Maintenant que les choses se sont calmées après la trêve, les Gazaouis ne sont pas encore prêts à reprendre une vie normale. Tamim Abdallah, 32 ans, propriétaire d’un magasin de vêtements, dit que les habitants sont encore en train de saisir ce qui s’est passé durant ces jours. « La vie a été bouleversée, certains ont perdu des proches, d’autres leurs maisons, on est encore en train de sortir des morceaux de corps éparpillés sous les décombres des maisons effondrées », dit-il, en affirmant qu’il a perdu 10 de ses cousins, dont 5 étaient des enfants. Lui-même, sa maison a été détruite et il est allé avec sa femme et ses deux enfants se cacher dans un hôpital. Maintenant, il doit le quitter, mais il ne sait pas où aller. « Je dois chercher un appartement à louer, une mission qui ne sera pas facile du tout. Il y a des dizaines d’autres familles dans la même situation et l’offre est inférieure à la demande, ce qui va sans doute augmenter les prix », dit Tamim, qui ne peut pas même actuellement aller à la banque retirer son propre argent, car le système bancaire est détruit.

Le son des bombardements s’est tu, mais il résonne encore dans l’esprit de ces civils. « Ce n’est qu’un répit, on le sait. Un jour ou l’autre, une autre offensive aura lieu, on ne sait pas quand, mais ça va arriver. C’est comme ça que notre vie se déroule depuis très longtemps », conclut Ramy.


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