Semaine du 19 au 25 mai 2021 - Numéro 1374
Heba Rashed : La philanthrope aux multiples casquettes
  Heba Rashed a changé sa vie pour être au service des autres. Elle aurait pu exercer une multitude de métiers, mais en fondant l’ONG Mersal, elle a opté pour la charité.
Heba Rashed
Lamiaa Alsadaty19-05-2021

Changer la vie des autres n’est pas une tâche facile. Mais Heba Rashed a su le faire. Sa réussite profes­sionnelle a atteint son apogée et elle est devenue du jour au lendemain une personne influente. « Le monde a ses limites. Certaines choses sont possibles, d’autres, au contraire, sont impossibles. Toutefois, il ne faut pas accepter d’être enfermé(e)s dans des limites qui, par ironie du sort, ne sont créées que par nous-mêmes. Il faut savoir en sor­tir », souligne Heba sur un ton calme et réfléchi.

Née au Fayoum, oasis située à 100 kilomètres du Caire, elle est issue d’une famille modeste. Son père était employé dans une usine éta­tique de textile et sa mère femme au foyer. Une fois le bac en poche, elle insiste sur le fait de s’inscrire à la faculté des langues au Caire (Alsun) malgré le refus de ses parents. « J’aimais beaucoup l’écriture et je voulais m’inscrire à la faculté de communication de masse. Mais j’ai manqué de peu le pourcentage de notes requis au bac. Alors, j’ai tout de suite pensé à la faculté des lan­gues, qui offrait des études proches de mes centres d’intérêt ».

Enthousiaste et motivée, Heba réussit à convaincre son père. Toutefois, la mère était inquiète à l’idée que sa fille quitte le Fayoum pour aller vivre seule dans la capi­tale. « Le Caire était pour moi une grande ville et je n’y connaissais personne. Le premier jour à la fac, j’étais inquiète. J’avais 18 ans et mon apparence était différente de celle des filles cairotes », se rappelle-t-elle. Les années se sont écoulées et Heba s’est distinguée dans ses études, de quoi l’encourager à faire des études postuniversitaires. Titulaire d’un master avec la mention excel­lent, elle devait s’orienter vers le champ académique. Mais elle a senti qu’elle voulait faire autre chose. « Après avoir obtenu mon master, j’ai commencé à assister à des ate­liers, à faire des stages en life-coa­ching et en communication afin de trouver ce qui pourrait me motiver. J’ai fait le bilan de mes compétences en essayant de répondre à des ques­tions comme: qu’est-ce que je peux faire ? Qu’est-ce qui me manque … ? ». Une sorte d’analyse pour connaître ses points forts et les points à améliorer. La gestion des projets était le nouveau domaine dans lequel elle vou­lait se lancer. Elle a donc suivi des cours pour se préparer à une spécialisation.

Après des années passées dans le domaine de la recherche académique et 6 mois dans le domaine des logiciels de lecture pour non-voyants, elle devient direc­trice de projets dans une grosse entre­prise d’informatique. Et voilà, la jeune femme venue du Fayoum pos­sède un appartement, une belle voi­ture… mais une partie d’elle sem­blait éteinte. « Je me suis transfor­mée en une employée terre à terre. Pour mettre fin à ce sentiment déran­geant, je me suis intéressée aux acti­vités bénévoles: nourrir les pauvres, les aider financièrement, etc. ».

Quelque temps après, elle a été sollicitée pour ramasser des dons et communiquer avec des médecins pour fournir des soins aux personnes démunies. « Le travail de charité permet d’essayer quelque chose de différent, d’évaluer ses futurs projets de carrière et d’apprécier ce qu’on a dans la vie. Cela étant, le travail de charité a changé ma vie profession­nelle pour le mieux et m’a orientée vers une direction dont j’avais besoin », affirme-t-elle, reflétant l’image d’une femme qui n’hésite pas à modifier ses plans en cours de route et qui sait néanmoins en définir les grandes lignes. « Petit à petit, les responsabilités qu’on me confiait étaient devenues supérieures à mes aptitudes personnelles. L’idée d’être entièrement vouée à la charité et aux oeuvres caritatives, d’avoir des gens pour m’aider, commençait à ger­mer ».

Sa motivation ne l’a jamais empê­chée de prendre ses précautions. Outre les risques financiers que représente l’aventure d’une start-up et le stress lié à un potentiel échec, Heba Rashed craignait surtout d’être dévalorisée aux yeux de ses proches, notamment sa mère qui ne cessait de déplorer son absence et son dévoue­ment au travail et voyait en le mariage le vrai succès d’une femme. Une idée commune que partagent pas mal de femmes dans les provinces, mais Heba n’a guère cédé. « Beaucoup de choses sont possibles lorsqu’on se focalise sur ses propres ressources, en étant persuadé que cela est possible. Il s’agit d’un pro­cessus de transformation au quoti­dien, chaque obstacle me permet d’apprendre et j’en sors renforcée pour surmonter l’obstacle suivant. Ce processus est sans fin mais en avançant, on fait des progrès. Rien n’est ni tout blanc ni tout noir, on oscille tout le temps entre des possi­bilités et il faut savoir s’en sortir. Les défis ne finissent jamais », conclut Heba Rashed, qui essaie de percevoir la réalité comme un immense champ de possibilités et ne laisse pas ses doutes la ramener en arrière.

« Vers la fin de 2014, j’ai décidé de me consacrer aux oeuvres de charité. Quelques années après la Révolution du 25 Janvier, j’ai décidé de faire un son­dage en ligne pour choisir un nom à mon ONG, à condition qu’il soit dénué de toute allusion reli­gieuse ou politique. Mersal (le messager) fut donc choisi parmi les 60 noms qui m’ont été proposés », se sou­vient-elle.

Cependant, les contraintes étaient nombreuses. D’abord, l’absence d’un véritable réseau professionnel, le budget relativement limité, sans par­ler encore du fait d’être une femme. « Les gens ne croient malheureuse­ment pas en l’aptitude des femmes à gérer des institutions. Du coup, ils sont peu enthousiastes au départ à faire des donations lorsqu’ils décou­vrent que la fondatrice de l’ONG est une femme ». Alors, pour surmonter cette difficulté, Heba s’adresse direc­tement aux gens pour les convaincre et les inciter à prendre part à son ini­tiative. Elle fait preuve d’une grande patience et de beaucoup de persévé­rance, en fait, ce sont les clés de son succès. L’ONG n’a cessé de gagner la confiance des gens, à tel point qu’elle n’a pas eu besoin de faire de la publicité pour solliciter leur aide, comme les autres associations carita­tives. D’autres difficultés? « Il fallait prouver sa neutralité et c’était un grand défi en soi. L’objectif de notre ONG est de faciliter l’accès aux ser­vices de santé aux personnes dému­nies quelles que soient leur religion ou leur nationalité ».

L’ONG a grandi; ayant commencé avec 2 employés en 2015, elle compte aujourd’hui 200 employés. En outre, 25000 patients sont inscrits à Mersal pour recevoir des aides sanitaires, sans compter encore les étrangers résidant en Egypte (40 nationalités) qui profitent de ses services, égale­ment dans le domaine sanitaire.

Dans un marché de travail de plus en plus compétitif, l’expérience compte beaucoup. Mais qu’en est-il du travail de charité? « Le travail de charité ne fait pas exception. Il peut vous fournir une expérience inesti­mable dans un environnement de travail professionnel. Le leadership, le travail d’équipe et la créativité ne sont que quelques-unes des compé­tences qu’on peut acquérir », affirme Rashed.

Parallèlement aux services de santé fournis par l’ONG, la création de Mersal Academy a permis de trans­mettre le savoir-faire des activistes de l’association à travers des stages et des ateliers en échange de frais relativement peu coûteux. Et Mersal Store vend à petits prix des produits faits par des bénévoles. De quoi pourvoir les fonds nécessaires à la survie de l’ONG et assurer son fonc­tionnement. « Bien que les récom­penses financières soient souvent infimes, le bonheur, les compétences et l’expérience professionnelle que l’on retire du travail dans un orga­nisme de bienfaisance sont de loin supérieurs aux gains d’argent », sou­ligne Heba, qui travaille en ce moment 16 heures par jour à cause de la pandémie. Chercher une place aux soins intensifs, fournir des tubes d’oxygène ou des médicaments, etc. sont des services pri­mordiaux que l’ONG essaye de fournir ces jours-ci.

L’agenda de Heba Rashed est surchargé et ses plans d’action suivent un ordre pré­cis. En 2022, Mersal inaugurera la première phase d’un hôpital pour enfants au Caire. Ce sera le début d’une chaîne d’hôpitaux qui dépend de l’associa­tion. Ce succès fulgurant n’a pas épargné à Heba les douleurs et les situations pénibles, voire des his­toires tragiques inoubliables. « Les histoires sont nombreuses, mais je me souviens surtout du visage de ce petit garçon traumatisé après avoir vu sa mère mourir du coronavirus. On lui a fourni un soutien psycholo­gique gratuit, mais c’était doulou­reux ».

Si Heba a réussi les divers projets qu’elle avait entrepris, elle n’a pas pu cependant changer la vision de sa mère. Et ce, malgré ce parcours aventureux. « Ce que je vis depuis un certain temps confirme que j’ai bien fait d’écouter mon intuition, et cela m’encourage chaque jour à continuer sur cette même voie », conclut-elle.

Jalons

1980 : Naissance au Fayoum.

2002 : Diplôme de la faculté des langues, section espagnole, de l’Université de Aïn-Chams.

2008 : Master en linguistique de l’Université de Aïn-Chams.

2010-2012 : 3 diplômes en ligne de PMI (Project Management Institute, Etats-Unis).

2015 : Fondation de l’ONG Mersal.

2019 : Diplôme en administration exécutive de l’Université américaine du Caire.


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