Semaine du 5 au 11 mai 2021 - Numéro 1373
La dévotion au bout des doigts
  Egrener une « sébha » ou un chapelet est l’une des pratiques les plus prisées par de nombreux fidèles. Il les accompagne par­tout et à tout moment, notam­ment pendant le mois du Ramadan. Focus sur cet objet religieux qui est aussi un accessoire de mode.
La dévotion au bout des doigts
L’origine du chapelet, objet de dévotion religieuse, remonte au XVIe siècle. (Photo: Ahmad Agamy)
Chahinaz Gheith05-05-2021

Une voix s’élève du minaret de la mosquée d’Al-Hussein annonçant la prière de midi. Les fidèles se pressent vers les différentes entrées. C’est l’heure pour les vendeurs ambu­lants de faire étalage de leurs marchandises. Leur quotidien est rythmé par les cinq prières de la journée qui déterminent les horaires d’affluence. Contre le mur de la mosquée, des étals sont à même le sol. Sur des présentoirs en bois, des centaines de chapelets cherchent preneurs. A première vue, il semble difficile de distinguer leurs étalages colorés du souk de Khan Al-Khalili qui se trouve à quelques mètres de là. Pourtant, les acheteurs n’ont que l’embarras du choix. De toutes les formes, de toutes les couleurs et de toutes les matières, les chapelets se balancent doucement au rythme du vent: noir, gris, bleu, blanc cassé ou faits de perles multicolores, des chapelets en plastique, en coke, en cristal et en bois. Les prix sont alléchants, allant de 15 L.E. à 100 L.E., sans oublier la sébha électronique sous forme de bague à 5 L.E. De quoi séduire les passants et les pousser à acheter même s’ils ne sont pas venus faire des courses.

Certains s’arrêtent juste pour jeter un coup d’oeil, d’autres s’intéressent d’un peu plus près et s’en achètent. Cette vente permet à bon nombre de familles de subvenir à leurs besoins. « Cela fait plus de 10 ans que je vends les sébah (pluriel de sébha). C’est mon gagne-pain et en même temps, j’aide les fidèles à s’acquitter de leurs dévotions », lance Hassan, vendeur de sébah, qui, installé sur une natte, est occupé à tirer l’aiguille pour construire un noeud bigarré destiné à être l’élé­ment central d’un chapelet multicolore. Son voisin, un jeune homme d’une trentaine d’an­nées, précise tout de même que bien que les périodes du Ramadan, de la omra (petit pèleri­nage) et du hadj (grand pèlerinage) aient été des saisons d’effervescence et de prospérité, la pandémie du coronavirus et la fermeture des mosquées ont eu un impact sur la baisse des ventes des chapelets.

Acheter une sébha à Al-Hussein est une bénédiction, comme le confie Siham, origi­naire de Ménoufiya, qui a parcouru 100 km pour se rendre sur ce lieu de prière et invoquer Sayédna Al-Hussein pour qu’il lui accorde la possibilité d’avoir un enfant. Beaucoup comme elle y croient dur comme fer. Et cela n’est pas pour déplaire aux vendeurs ambu­lants qui, jonglant entre mercantilisme et baraka, en profitent pour imposer leurs prix. A titre d’exemple, le prix d’un chapelet peut dépasser les 30 L.E. pour un Egyptien, alors qu’il ne coûte que 20 L.E. pour un étranger. « Seuls les musulmans sont à même d’appré­cier un tel objet en raison de la sainteté de l’endroit », confirme un vendeur de chapelets.

Différentes formes

La dévotion au bout des doigts
(Photo : Ahmad Agamy)

Objet de dévotion religieuse généralement constitué de grains en forme de perles enfilées sur un cordon formant un cercle, les chapelets ont été utilisés par de nombreuses religions telles que l’islam, le christianisme et l’hindouisme. Les archéologues font remonter cet objet à l’époque préhistorique, mais les spécimens les plus intéressants remontent en Occident au XVIe siècle. Il existe différents types de chapelets: le tchotki, chapelet utilisé par les orthodoxes et les catholiques orientaux, composé de 33, 50, 100 ou 300 noeuds (en récitant Je vous salue Marie) ; le lestovka, chapelet utilisé par les orthodoxes, la sébha ou misbaha, chapelet musulman qui compte généralement 99 perles, correspondant aux 99 noms qualifiant Dieu, ou 10 parfois séparées en 3 parties de 33 perles chacune (ceci par trois séparateurs: un grand et deux petits). Les prières récitées en égrenant la sébha sont les suivantes: 33 fois « Sobhane Allah » (gloire à Dieu), 33 fois « Al-Hamdolillah » (prière à Dieu) et 33 fois « Allahou Akbar » (Dieu est le plus grand). Le total équivaut au nombre de grains sur le chapelet. Sans oublier le chapelet à mille grains (al-alfiya) et celui des soufis de la Qadiriya qui comporte 100 grains divisés en 45-45-10, les noms divins ne sont évoqués qu’en fonction de l’élévation spirituelle du cheminant. Tous les soufis pratiquent une remémoration intensive de Dieu à l’aide de la maîtresse formule « La Ilaha Illa Allah » (il n’y a de Dieu que Dieu). Quant au tasbih, c’est un chapelet musulman d’origine turque à 33 grains. Il y a aussi le mala, chapelet utilisé par le bouddhisme et l’hindouisme. Le sikhisme utilise également une forme de mala, ainsi qu’une corde de 99 noeuds.

Partout, toujours

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Des sébah dont les couleurs, les formes et les matières attirent inévitablement tous les regards. (Photo: Ahmad Agamy)

Egrener son chapelet fait partie des habitudes les plus ancrées chez les Egyptiens. Dépassant le cadre strict de la mosquée, hommes, femmes, vieux et jeunes s’y adonnent partout, en tout temps et tout lieu: dans les rues, les transports publics et même en plein jogging. C’est devenu un objet incontournable dans le quotidien de certains fidèles musulmans, notamment durant le mois du Ramadan. Nombreux sont les gens qu’on croise dans la rue le matin avec un chapelet à la main. Le « wird » matinal est un moment de ferveur, d’intense communion avec Dieu. Plongée dans son monde intérieur, la personne ne semble faire attention à rien de ce qui l’entoure. Un à un, les grains du chapelet passent la barrière de ses doigts en faisant un petit bruit sec.

Toutefois, force est de reconnaître que le chapelet musulman n’est pas exempt de critiques. L’argument de ses pourfendeurs est qu’il ne fait pas partie des recommandations prophétiques. Selon certains cheikhs, l’utilisation de la sébha contribue à faire disparaître la Sunna, qui consiste à compter avec les bouts des doigts de la main droite, et à faire perdre les récompenses promises. Et c’est ce qu’a fait le prophète et l’a ordonné aux musulmans. Cependant, les savants de Dar Al-Iftaa ont soutenu que ce n’est pas une bidaa (innovation blâmable), mais plutôt « une bonne action qui permet et facilite aux fidèles de décompter les invocations et les louanges faites de manière répétitive, sans se tromper », assure Ramadan Abdel-Razeq, un cheikh azhari.

Quoi qu’il en soit et même si tous ne sont pas d’accord sur la nécessité d’utiliser un chapelet, nombreux sont ceux qui utilisent la sébha. Tel est le cas de Noura, étudiante qui ne manque jamais d’égrener son chapelet dans le métro durant son trajet à la faculté, ainsi qu’à certains moments de la journée. « Je fais mon wird pour vivifier ma foi. C’est une façon de me ressour­cer, de communiquer avec Dieu et de le remer­cier pour tous les bienfaits dont il m’a com­blée », témoigne-t-elle, tout en portant une bague électronique pour le tasbih qui lui per­met de se concentrer sur l’invocation et de ne pas se soucier de compter le nombre à l’écran. A coups d’invocations et de prières, Khadija, une jeune femme, croit dur comme fer en le fait de s’attirer les bonnes grâces d’Allah et obtenir son pardon tout en se protégeant de ses enne­mis. Chaque matin, elle fait son wird en égre­nant une centaine d’« Astaghfar Allah » (je demande pardon à Dieu). Quant à Mina, ortho­doxe, il égrène, de façon régulière, le chapelet à la gloire de Marie. « Egrener le chapelet non seulement m’aide à me retrouver dans un état spirituel qui me déconnecte du quotidien, mais aussi il fait partie de la dévotion et permet de me confier à la Vierge Marie », précise-t-il.

Plus que le religieux

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La fabrication des sébah nécessite de l’art, de la minutie et de la sensibilité de l’artisan. (Photo: Ahmad Agamy)

Loin de toute spiritualité, le chapelet est pour d’autres un moyen pour passer le temps et allé­ger la tension du jeûne. « Il n’y a rien de mieux que le chapelet pour éviter de parler des choses qui ne me concernent pas, je fais mon wird et je reste tranquille dans mon coin », souligne Adel. D’autres encore tiennent le cha­pelet pour être respectueux, pieux et parfois encore pour son aspect esthétique et pour être à la mode. Tel est cas de Naglaa, femme au foyer à la trentaine, qui se sert d’une sébha en ambre entourée autour de son poignet et dont le prix s’élève à 2000 L.E., et ce, pour compléter son accessoire. « Il ne s’agit pas seulement d’une question d’esthétique, mais aussi de convic­tion, car l’utilisation des pierres précieuses comme l’ambre gris et le corail a un impact positif sur la santé et le moral et procure une protection à ceux qui les portent », assure-t-elle.

Objet spirituel, accessoire de mode, passe-temps, acquis parfois pour son caractère esthé­tique, la sociologue Nadia Radwane pense que le fait d’égrener un chapelet transcende l’as­pect religieux. « Au-delà de son aspect utili­taire et de son signe distinctif de piété ou d’une appartenance, le chapelet est devenu un effet de mode et une question de luxe pour certains. Il est devenu de plus en plus convoité par les collectionneurs et par les créateurs de mode qui en agrémentent leurs modèles et choisis­sent des couleurs séduisantes et une originalité qui répondent à la nature capricieuse de la femme », explique-t-elle, tout en ajoutant que les sébah les plus courantes sont en plastique et en coke. Mais ceci n’est guère convaincant pour les vrais connaisseurs, pour lesquels cet objet est un véritable porte-bonheur. Le luxe et le raffinement y jouent également un grand rôle. De même, les grains lumineux et même odorants sont considérés, outre leur beauté, comme ayant un caractère mystique qui parti­cipe au mystère de la foi. Selon elle, la sébha peut être rapportée de La Mecque et garde le parfum de la ville sainte. C’est d’ailleurs le cadeau le plus cher que rapporte le hadj à son retour du pèlerinage avec une bouteille d’eau de Zamzam.

Savoir-faire ancestral

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(Photo: Ahmad Agamy)

Un avis partagé par hadj Ali Sokkar, proprié­taire d’un magasin de chapelets dans le quartier d’Al-Hussein. Celui-ci possède une gamme impressionnante de sébah faites en coke (de la noix de coco qui provient du Brésil), très demandées pendant les saisons de vente comme le Ramadan, le hadj et les mois d’été, elles sont recherchées par les touristes arabes. Il a aussi les sébah en ambre noir appelées yousr, et en corail, cette pierre très appréciée, avec ses dif­férentes nuances. Selon lui, le rouge sang est la couleur la plus recherchée. Vient ensuite dans la hiérarchie la sébha en turquoise. Les chape­lets incrustés d’or, d’argent ou de pierres figu­rent dans la collection d’objets de dévotion et de luxe, ce qui explique parfois le prix prohibi­tif de certaines pierres: à titre d’exemple, le prix de la sébha en corail varie entre 10000 L.E. et 30000 L.E., selon la matière première et le mode de confection. Ceci dit, la sébha la plus appréciée est celle qui est fabriquée de manière artisanale. Le matériau utilisé est l’ivoire. Elle est incrustée de cuivre, d’or et de turquoise. D’autres chapelets sont faits d’os d’animaux divers, le plus lourd étant fait à par­tir des os de chameaux. Hadj Sokkar confie que les familles aristocratiques d’antan conser­vaient toujours dans des coffres les sébah pré­cieuses transmises de génération en génération et souvent marquées de souvenirs.

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Fait en plastique, en coke ou en perle, le chapelet est devenu un accessoire incontournable du musulman. (Photo: Ahmad Agamy)

Assis devant une machine électrique, Abdallah, qui exerce le métier de « hakkak » (tailleur de pierres) depuis l’âge de 15 ans, nous montre les différentes étapes de prépara­tion des pierres destinées à la fabrication des chapelets. D’abord, dit-il, on coupe les pierres en morceaux de dimensions différentes, puis on les taille pour leur donner leur forme. Une fois polies, les perles sont peintes avant d’être assemblées à la main, pour faire de chaque chapelet un objet unique. Hadj Sokkar affirme que la chose la plus importante et qui fait la différence en matière de qualité, ce ne sont pas ces machines électriques, mais l’art, la minutie et la sensibilité de l’artisan. Ce dernier doit pouvoir sentir la pierre au toucher et au regard. « Parfois, lorsque la pierre est dure, il sent qu’elle grince sous ses doigts, alors, il l’as­perge avec de l’eau pour la refroidir. Dans le cas des pierres calcaires comme la turquoise ou le corail, il sent une certaine flexibilité du mouvement sous ses doigts », explique-t-il. Un savoir-faire hérité de père en fils et une expé­rience acquise au fil de 52 ans qui ont fait de hadj Sokkar l’un des rares et grands fabricants dans ce domaine. « C’est un art artistique et un patrimoine culturel islamique », dit-il, tout en ajoutant que ses ventes ont nettement baissé à cause du coronavirus. « Nous avions des clients réguliers d’Arabie saoudite, des Emirats et des pays de l’Asie de l’Est », poursuit hadj Sokkar, qui a été obligé de licencier une trentaine d’ou­vriers et se contenter de quatre seulement.

Refusant de changer d’activité même si la demande est en baisse, il résiste encore pour faire vivre cette fabrication artisanale dédiée à la dévotion et à la prière. « La sébha restera toujours un accessoire de dévotion unique et inestimable. Un objet de piété précieux et incontournable, ayant une place majeure dans notre quotidien de croyant », conclut-il.


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