Semaine du 5 au 11 mai 2021 - Numéro 1373
L’intransigeance éthiopienne et ses fâcheuses consequences
  L’Ethiopie insiste à procéder au second remplissage du barrage de la Renaissance sans accord. Les répercussions sur les deux pays en aval risquent d’être graves. L’Egypte et le Soudan tentent d’éviter un tel scénario.
L’intransigeance éthiopienne et ses fâcheuses conséquences
Les deux vannes du barrage ne permettent le passage que de 50 millions de m3/jour, ce qui ne correspond pas aux besoins en eau des deux pays en aval.
Chaïmaa Abdel-Hamid05-05-2021

L’Egypte et le Soudan intensifient leurs efforts pour agir avec les impacts négatifs prévus du second remplissage du barrage de la Renaissance, alors que l’Ethiopie a annoncé cette semaine « que le deuxième remplissage sera maintenu à la date prévue en dépit des pressions externes et internes », selon les termes de Dina Mufti, porte-parole éthiopien du ministère des Affaires étrangères, qui a jugé les accords historiques de partage de l’eau « inacceptables ». De nouvelles provocations éthiopiennes compliquant la situation, d’autant plus que les rapports techniques faits par les deux pays en aval affirment qu’ils subiront d’énormes préjudices. Le ministre de l’Irrigation, Mohamad Abdel-Ati, a alerté cette semaine que l’Egypte, souffrant d’une pénurie d’eau, est « au seuil de la rareté d’eau absolue », avec un quota de 580 m3 par personne, ce qui sera aggravé par les conséquences du second remplissage. Dans un communiqué, le ministre a indiqué que les deux vannes ouvertes par l’Ethiopie dans le barrage ne permettront le passage que de 50 millions de m3/jour, soit 3 milliards de m3 d’eau par mois, ce qui représente moins de la moyenne de la quantité d’eau provenant du Nil Bleu, et qui ne répond pas aux besoins des deux pays en aval. En cas de crue faible, la situation sera beaucoup plus grave. Par ailleurs, le communiqué a souligné que l’Egypte avait appelé l’Ethiopie, en 2012 et en 2015, à augmenter le nombre de ces vannes, afin de permettre le passage d’une plus grande quantité d’eau. Une proposition qui a été rejetée par l’Ethiopie, assurant que ces vannes seront aptes à faire passer d’énormes quantités d’eau. Selon les experts, face au manque d’informations de la part de l’Ethiopie autour des détails du second remplissage, l’Egypte se trouvera obligée de compenser toutes les pertes en eau du réservoir du Haut-Barrage.

Quant au Soudan, son ministre de l’Irrigation, Yasser Abbas, a affirmé que son pays est obligé de modifier le fonctionnement de ses barrages. « Nous réserverons 1 milliard de m3 d’eau dans le barrage de Rosaires pour faire face à une éventuelle pénurie d’eau en juillet prochain, et en vidant complètement, pour la première fois de notre histoire, le réservoir du lac du barrage Jebel Aulia. Le Soudan a jugé, samedi, que le rejet de l’Ethiopie des revendications égypto-soudanaises de conclure un accord avant le remplissage le rend un pays agresseur qui empiète sur les droits des deux pays », a déclaré Mariam Al-Sadeq, chef de la diplomatie soudanaise, qui effectue une tournée africaine pour expliquer la position de son pays.

Les impératifs des pays en aval

Selon Abbas Chéraki, expert hydraulique, le premier impact direct du second remplissage sera la perte des 13,5 milliards de m3 d’eau pour l’Egypte et le Soudan. « Cette quantité est trois fois plus grande que celle emmagasinée lors du premier remplissage, et c’est pour cette raison que l’Egypte et le Soudan exigeaient que le second remplissage ne soit fait qu’en forte crue », explique Chéraki. Il ajoute que les conséquences seront très graves si l’Ethiopie décide d’achever le second remplissage au cours des deux premiers mois au lieu des six mois de la saison de la crue. « Cela pourrait engendrer la sécheresse du Nil Bleu pendant un mois et demi, un retard de deux mois de l’arrivée de l’eau au lac Nasser, et plus grave encore, le travail des stations d’eau potable dans l’est du Soudan s’arrêtera aussi bien que la production d’électricité dans les barrages soudanais », prévient Chéraki. « La présence d’un calendrier déterminant les quantités d’eau qui seront stockées au cours du second remplissage et les autres remplissages suivants permettront aux deux pays en aval de s’y préparer avec le minimum de dégâts », affirme de son côté l’expert hydraulique Nour Eddine. Il détaille que l’Egypte reçoit annuellement 49 milliards de m3 d’eau à partir du Nil Bleu, une quantité qui peut baisser jusqu’à 18 milliards de m3 par an, à cause des petites quantités qui passeront par les deux portières du barrage. L’expert indique que cette baisse se répercutera en premier lieu sur le secteur agricole. « Le secteur agricole consomme à lui seul environ 80 % du total de l’eau du Nil. Les besoins en eau atteignent actuellement 114 milliards de m3, qui sont compensés par le drainage et la purification des eaux des mers et des eaux souterraines », argumente-t-il.

Selon lui, même si l’Egypte a mis en place des stratégies destinées à rationaliser l’usage de l’eau et à trouver d’autres ressources, c’est insuffisant pour compenser les quantités d’eau que retiendra le second remplissage du barrage. Il note que l’Egypte a alloué environ 100 milliards de L.E. pour des stratégies portant sur le développement des ressources hydrauliques, le dessalement de l’eau de mer, le traitement des eaux de drainage, le revêtement des canaux d’eau et le passage du système d’irrigation par inondation et par goutte-à-goutte, toutes des mesures évitant le gaspillage des ressources en eau.

Au-delà des impacts techniques, au niveau politique, imposer le fait accompli en décidant unilatéralement de l’exploitation du Nil Bleu est rejeté par les deux pays en aval, comme l’affirme l’ancien ministre de l’Irrigation, Mohamad Nasr Allam. « Permettre à l’Ethiopie d’agir de la sorte pourrait encourager d’autres pays du bassin du Nil de suivre ces pas, ce qui donnerait lieu à un état de chaos dans la région. Si l’Egypte et le Soudan admettent le second remplissage sans accord, cela signifie que l’Ethiopie ne conclura aucun accord, ce que rejettent catégoriquement l’Egypte et le Soudan », affirme Allam. Une situation compliquée qui nécessite « une intervention internationale urgente apte de freiner l’aventure éthiopienne non calculée ».


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