Semaine du 24 au 30 mars 2021 - Numéro 1367
Syrie : Autopsie d’une impasse
  Dix ans après le début du conflit, la situation en Syrie reste « un cauchemar vivant », pour reprendre les termes d’Antonio Guterres. Une décennie de chaos et un constat de « ni guerre, ni paix ». Analyse.
Syrie : Autopsie d’une impasse
Le conflit syrien a fait près de 400 000 morts et poussé la moitié de la population à l’exil. (Photo : AP)
Abir Taleb avec agences24-03-2021

Mars 2011, mars 2021. La situation a changé du tout au tout en Syrie. Des premières étincelles d’une révolte pacifique, à un conflit sanglant, en passant par les interventions étrangères, la Syrie n’est certai­nement plus la même que celle d’avant-2011. Le président Bachar Al-Assad est toujours au pouvoir, après avoir succédé en 2000 à son père Hafez. Il pourrait être reconduit pour un mandat de sept ans, à l’issue d’une nouvelle élection présidentielle au prin­temps. Il a certes réussi à se maintenir au pouvoir, à reprendre le contrôle de plus de 80 % du territoire, mais le pays est ravagé. Aussi, il fait face à un dilemme de taille : son régime ne peut ni être réintégré au système interna­tional, ni en rester exclu. Et, dix ans après le déclenchement du conflit — un conflit qui a fait près de 400 000 morts et poussé plus de la moitié de la population à l’exil —, la Syrie d’aujourd’hui n’est ni en guerre, ni en paix. Ni en guerre parce que le régime a nettement pris le dessus et que l’opposition est extrêmement fra­gilisée (l’opposition en exil et les rebelles en Syrie ne sont pas par­venus à former un front uni, sur le terrain, les factions armées se sont progressivement fragmen­tées). Ni en paix parce que d’une part, la région d’Idlib, dans le nord-ouest du pays, échappe tou­jours au contrôle de Damas et la guerre s’y poursuit, notamment avec la présence de groupes dji­hadistes, dominés par Hayat Tahrir Al-Sham, ex-branche syrienne d’Al-Qaëda, ainsi que de rebelles armés soutenus par la Turquie ; et d’autre part, parce qu’une issue négociée au conflit n’a pas eu lieu. Si la communauté internationale, autrefois intrai­table sur le départ d’Assad, se rend aujourd’hui à l’évidence et appuie une « fin négociée », elle reste impuissante quant à ce pro­cessus de négociations. Preuve en est la lenteur, voire l’échec, jusque-là du moins, du processus entamé par le Conseil constitu­tionnel, censé rédiger une nou­velle Constitution (voir sous-encadré).

Insurmontables défis ?

L’impasse est donc toujours là, malgré le succès militaire du régime. Un succès obtenu au prix d’ingérences étrangères, notam­ment celle de la Russie. Son rôle a été crucial dans le déroulement des événements, et Moscou a pro­fité du conflit pour faire son entrée au Moyen-Orient par la Syrie et s’assurer ainsi d’une influence dans la région face aux autres puissances mondiales et régionales. Puissances qui, du reste, ont également leur mot à dire …

Le pays fait en outre face à d’importants défis, notamment celui de la reconstruction. Le coût économique de la guerre dépasse les 1 000 milliards de dollars, selon les derniers chiffres de la Heritage Foundation, et la Syrie n’a pas cet argent pour pré­parer sa reconstruction. Ses alliés non plus ne vont pas mettre la main dans la poche. En même temps, la forte influence russe entrave tout éventuel futur sou­tien occidental. Sans compter les sanctions économiques, notam­ment celles de la loi César, impo­sées par les Etats-Unis en 2020. Guerre, sanctions, pandémie, l’économie syrienne souffre. La livre syrienne a dégringolé de 7 900 % face au dollar américain depuis le début de la guerre.

Autres facteurs-clés : l’indifférence, ainsi que l’inaction de la communauté internationale et l’ambiguïté des Etats-Unis. Dix années durant, les Nations-Unies n’ont réussi à rien faire, et les membres permanents du Conseil de sécurité n’ont pas réussi à s’entendre sur une sortie de crise. Le secrétaire général de l’Onu, Antonio Guterres, l’a pourtant rappelé la semaine dernière : l’Onu continuera de rechercher un règlement politique négocié au conflit. Selon lui, un premier pas sur cette voie devrait être des progrès tangibles au sein du Comité constitutionnel syrien. Il a jugé nécessaire de combler les divisions actuelles au sein de la communauté internationale « grâce à un dialogue diplomatique soutenu et solide ». « Ne pas le faire ne fera que condamner le peuple syrien à plus de désespoir. Nous ne pouvons tout simplement pas laisser cela se produire », a-t-il ajouté. Pas si sûr, d’autant plus que, côté américain, l’ambivalence est de mise et l’on ne sait pas encore les intentions de la nouvelle Administration de Joe Biden vis-à-vis de la Syrie, qui ne semble pas faire partie de ses priorités.

Reste un point important : la crise humanitaire. Avec plus de la moitié de la population en exil, le tissu social est en lambeaux. Et, selon l’Onu, environ 60 % des Syriens risquent de souffrir de la faim cette année. Autant de donnes qui font que l’avenir de la Syrie est des plus incertains.


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