Semaine du 17 au 23 mars 2021 - Numéro 1366
Mieux répartir les fruits de la croissance
  Selon une étude portant sur la période 2006-2018, l’Egypte a connu un recul de la qualité de travail, mais une amélioration entre 2012 et 2018. Le gouvernement déploie des efforts en vue de généraliser le salaire minimum, limité pour le moment au secteur public.
Mieux répartir les fruits de la croissance
Le secteur de la construction crée un grand nombre de travail, cependant informel, temporaire et sans contrat.
Salma Hussein17-03-2021

L’Egypte a connu un certain recul de la qualité du travail sur l’ensemble de la période allant de 2006 à 2018, mais une amélioration a cependant été notée entre 2012 et 2018, selon le modèle d’évaluation dressé par la chercheuse Kirsten Sehnbruch, de l’Institut international sur les inégalités à Londres, et les économistes Rocio Mendez Pineda et Samer Attallah. Le modèle en question est basé sur la notion du « travail décent », qui tient compte de la stabilité de l’emploi et de sa rentabilité. Le recul est plus prononcé dans le secteur privé et informel que dans le secteur public. Le travail décent est une notion préconisée par l’Organisation Mondiale du Travail (OMT) depuis de longues années, mais qui n’a pas été traduite en indice mondial de la qualité du travail. Le concept fait partie des objectifs du développement durable 2030 (voir encadré). Sehnbruch, Pineda et Attallah se sont inspirés de l’expérience de l’Amérique latine pour créer leur indice sur la qualité du travail. « Le travail décent est le lien perdu entre la croissance économique et la justice sociale », explique Kirsten Sehnbruch.

L’indice prend en considération les travailleurs qui sont payés en deçà du seuil de pauvreté ainsi que la marge de couverture sociale, les contrats de travail, le travail au-delà des heures régulières et le travail dans des établissements instables. Nourri par des données officielles, l’indice montre qu’il y a eu une amélioration relative depuis 2012, mais un recul global depuis 2006. « Les critères du travail décent ont reculé pendant cette période, sauf les heures supplémentaires qui concernent 34,1 % des employés ». Les résultats de ce modèle d’évaluation ont été discutés lors d’une conférence en ligne organisée par le programme Holoul (solutions) pour les politiques alternatives, à l’Université américaine au Caire. « Dans certaines sociétés privées formelles, on trouve du travail informel, mal payé et sans contrat ni assurance sociale », note Sehnbruch. Et d’ajouter que même le secteur public est concerné, mais à une échelle nettement inférieure.

Pour Ragui Assaad, économiste de planification, les secteurs générateurs de croissance au cours de la dernière décennie sont ceux qui ont rapport à la construction. Ce secteur a créé un grand nombre d’emplois informels et temporaires. Ces emplois cessent d’exister après l’achèvement des travaux de construction. « Donc, en dépit d’un taux de croissance élevé, de plus de 5 %, les investissements dans l’infrastructure ou l’immobilier ont créé des emplois de mauvaise qualité », résume Assaad. Et de souligner qu’en revanche, l’industrie est un secteur plus apte à créer des emplois permanents et dont la productivité peut augmenter avec le temps. « Le secteur industriel privé formel comptait le tiers de la main-d’oeuvre dans les années 1990. Sa part actuelle est de 20 % seulement », regrette-t-il. Et d’ajouter que l’Egypte a vu croître lors de cette période les industries à haute consommation d’énergie, des secteurs qui ne génèrent pas beaucoup d’emplois. En revanche, le travail dans le secteur privé hors établissements (informels) est passé de 12 à 23 % au cours de la même période.

Ahmed Kamaly, adjoint du ministre de la Planification, conteste les résultats du nouvel indice. Pour lui, les données sur lesquelles celui-ci s’est basé sont obsolètes. Elles ne prennent pas en considération les évolutions des deux dernières années. « Pour la première fois en 20 ans, en 2019, le taux de pauvreté a reculé, passant de 32,8 % en 2017 à 29,7 % », souligne Kamaly.

L’effet Covid-19

La pandémie de coronavirus a souligné les conséquences graves du travail précaire. Sur le plan mondial, les travailleurs précaires ont été touchés par la maladie plus que les autres, car ils sont privés de toute protection sociale, et font donc face à une détérioration à long terme de leur bien-être et de leurs conditions de travail. Perdre son travail revient à perdre ses revenus.

En Egypte, pour compenser ces travailleurs, le gouvernement a versé à chacun une allocation en espèces de 500 L.E., nécessaire pour fournir les besoins minimums en nourriture. En gros, entre 1,5 et 1,7 million d’individus en ont bénéficié pendant 6 mois. La dernière tranche a été distribuée le dimanche 7 mars. Pour Ragui Assaad, « ce programme d’aide adopté par le gouvernement pour contrer les effets négatifs de la pandémie était hautement positif. Ce serait bien si le gouvernement pouvait l’étendre pour englober une proportion plus grande des travailleurs intermittents qui sont au nombre de 11 millions ». Le problème, selon Sehnbruch, est que ce genre de solutions est très coûteux et donc « difficile à soutenir ». Pour elle, d’autres politiques peuvent être envisagées.

Le modèle chilien

« La question aujourd’hui dans le monde n’est plus combien d’emplois ont été créés », souligne Kirsten Sehnbruch. La croissance ne se traduit pas automatiquement par une prospérité partagée. Il faut que les gouvernements adoptent des politiques visant à assurer un partage juste des fruits de cette croissance. « Au début des années 1990, au Chili, la désindustrialisation et la privatisation ont mené à une multiplication des emplois précaires et informels », note Assaad, mais en adoptant des politiques de travail décent, plusieurs pays d’Amérique latine et centrale ont pu limiter les méfaits de cette situation. Il s’agit d’introduire un smic (salaire minimum de croissance), de formaliser les emplois et les contrats obligatoires, et enfin, de renforcer les mécanismes de règlement des litiges. Grâce à ces politiques, le Chili s’est transformé en un pays à revenu élevé. Le taux de pauvreté est passé de plus de 40 % dans les années 1990 à 3,5 % en 2017. En Egypte, le gouvernement a haussé le smic à 3 reprises depuis 2011, passant de 700 L.E. à 2 000 en 2020. Mais ceci uniquement dans le secteur gouvernemental. En 2019, le gouvernement a rouvert le dialogue avec le secteur privé sur l’introduction du smic. « Il y a un consensus au sein du gouvernement et des grandes entreprises du secteur privé sur le principe du smic. Mais les négociations se sont arrêtées en 2020 à cause de la pandémie. De plus, le problème de la précarité est hautement lié au secteur informel, où il est difficile que le gouvernement impose un smic », conclut Kamaly.


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