Semaine du 10 au 16 mars 2021 - Numéro 1365
Un jeu fin d’émotions
  Dans sa première exposition en solo, Nora Baraka s’est attardée sur les différentes émotions, dans un expressionisme frappant, dévoilant un aspect de sa personnalité. Ses portraits en acrylique sur canevas, exposés à la galerie Picasso, reflètent son intérêt pour la psychologie. Ils sont tous réalisés en période de confinement.
Un jeu fin d’émotions
Nora durant son exposition qui se termine ce mercredi, à la galerie Picasso.
Lamiaa Alsadaty10-03-2021

« Je n’ai jamais aimé faire de la peinture lorsque j’étais à la faculté d’arts appliqués. Je déteste le classicisme et refuse qu’on me mette dans un cadre bien déter­miné », lance Nora Baraka, devant l’un de ses tableaux qu’elle vient d’exposer à la galerie Picasso, à Zamalek. A la faculté, elle s’intéres­sait plutôt à l’art graphique. Or, un incident survient pour lui faire changer d’orientation. « On était en train de fixer un panneau publici­taire pour les voitures Mercedes sur un mur, dans un quartier défavorisé, lorsque je me suis retrouvée entou­rée d’enfants des rues. A ce moment-là, j’ai été envahie par un sentiment atroce, et j’ai conclu, par la suite, que l’art pourrait être mis au ser­vice des enfants démunis », raconte l’artiste. Ainsi, elle a décidé de faire de la sociologie, juste après l’obten­tion de son diplôme artistique. Ensuite, elle a réussi à décrocher des diplômes interdisciplinaires, dont « le programme de consulta­tion psychothérapeutique pour enfants », en 2009 à l’Université de Aïn-Chams, puis un autre sur « la rectification du comportement des enfants par l’art », en 2010 du Centro Italiano di Soldarieta di Roma. Un an plus tard, elle se voue entièrement à travailler pour des ONG dans le cadre du programme « Femmes et enfants en danger ».

Cette expérience lui a ouvert de nouveaux horizons, lui permettant de s’engager davantage dans le monde des enfants dépourvus de tout, lesquels ont trouvé en l’art leur unique compensation. « C’était aussi pour eux un moyen de défou­lement. Et moi, j’ai appris tant de choses, notamment leur conception chromatique, la valeur de la masse, etc. », se rappelle-t-elle.

Cette interaction avec le monde des enfants lui a fourni une base solide qui l’a beaucoup aidée lorsqu’elle a eu son enfant, Salim. « Quand il avait trois ans, j’ai remarqué qu’il ne dessinait pas. Alors, je me suis dit qu’il faut abso­lument que je dessine pour qu’il dessine lui aussi. Et, voilà ! », raconte-t-elle. Le dessin devient ainsi une pratique quotidienne mère-enfant.

Un jeu fin d’émotions
Les rides et les expressions du visage racontent tant d’histoires.

Par ailleurs, le confinement lui a donné l’occasion d’exprimer tant d’émotions sur les toiles. La joie, la peur, le dégoût, la colère, la tris­tesse, la surprise, mais aussi la confiance et le doute en sont les principales. Et des portraits réalisés pendant les mois de la pandémie en étaient le miroir. Les toiles sont devenues, par conséquent, des moments de vie animés par des associations de couleurs et de courbes, pour transmettre et faire rejaillir ce cocktail d’émotions. « J’ai commencé à faire sortir toute la charge d’émotions, de manière spontanée, sans faire de sketchs. Je n’aime pas que mes portraits soient bien soignés, je préfère qu’ils soient naturels, instinctifs », assure-t-elle. On note, d’ailleurs, dans son travail une spontanéité et une instantanéité indéniables. Une volonté de tra­duire visuellement son monde inté­rieur.

Pierre, papier, ciseaux

Expressionnistes, ses portraits se démarquent par une volonté par­tielle d’atténuer les traits, de laisser un espace d’incertitude dans cer­taines oeuvres. Si on hésite parfois à déchiffrer l’émotion exprimée par un visage oscillant entre méditation et résolution, d’autres portraits débordent de sensations exacerbées véhiculant explicitement l’émotion. Et c’est cela la magie de la pein­ture : ce pouvoir de confronter nos propres émotions avec celles de l’artiste et le plus souvent de révéler un sentiment nouveau. Un appel à de nouvelles émotions pour celui qui observe et qui accepte de plon­ger dans la profondeur de ce qui est décrit par l’artiste. « C’est comme un jeu. Toutefois, il n’y a ni perdant ni gagnant. C’est pour cela que j’ai choisi de nommer mon exposition : Pierre, papier, ciseaux. Et ce, en référence au célèbre jeu d’enfants, que j’ai l’habitude de jouer avec mon fils Salim », précise Nora.

Un jeu fin d’émotions
Les rides et les expressions du visage racontent tant d’histoires.

Reste le dénominateur commun de toutes ses oeuvres : l’homme. Sujet principal des tableaux, il apparaît au premier plan, souvent déformé et agrandi, pour qu’il ait la plus grande intensité expressive. « Les toiles imposent des tonalités aux couleurs et un style à la struc­ture volontairement outrée ». A titre d’exemple, les couleurs verdâtres donnent un côté tragique, alors que le gris ou le beige, une tranquilli­té …

Des couleurs pures et des formes tourmentées, très colorées, vio­lentes, parfois presque brutales sont, toujours, au service des émo­tions à communiquer. Bref, des visages vifs engendrant une harmo­nie implicite, à l’aide d’une struc­ture originale explicite. Un long cou, un visage boursouflé ou par­cheminé ! « J’aime bien les rides. Elles racontent des histoires et témoignent d’expériences ». En gros, les personnages de Nora Baraka donnent l’impression qu’ils prennent des selfies. Impossible de regarder ses oeuvres sans penser à la célèbre peinture d’Edvard Munch Le Cri (1893), dans laquelle la dominante psychologique se situe dans le registre de l’anxiété, de la frayeur et du trouble.

Un jeu fin d’émotions
Portraits miroirs d’émotions.

Dans certains tableaux, les émo­tions sont partagées entre l’homme et la nature. Or, celle-ci est toujours complémentaire. Un oiseau, des poissons … sont là juste pour réali­ser un certain équilibre ou répondre à l’état d’âme du personnage qui reste toujours au foyer de vision. « Je passe d’une toile à l’autre, et je peux travailler sur plusieurs tableaux en même temps. Il faut surtout que je ne me lasse pas de peindre ! ».

Selon Nora, on peut évacuer ses émotions par de nombreux moyens, mais l’art est un moyen d’expression très authentique. « Au début, j’ai trouvé difficile de présenter mes tableaux au public, car c’est une part de moi-même, une sorte de journal intime. Cependant, j’ai ressenti le besoin de recevoir les remarques d’un large public et de critiques ».

Le plus impressionnant, dans les portraits de Nora Baraka, c’est sa capacité à présenter l’humain. Elle n’a pas peur de le peindre vacillant entre beauté et fragilité, dans toute sa complexité émotionnelle.

Le 10 mars à la galerie Picasso, rue Hassan Assem, Zamalek, de 10h30 à 21h. Tél. : 0227367544.


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