Semaine du 10 au 16 mars 2021 - Numéro 1365
Le pape François en Iraq : Un double message humain et politique
  En pleine crise sécuritaire, l'Iraq, un pays plongé depuis une décennie dans d’incessants conflits, a reçu le pape François cette semaine dans une visite historique. L’occasiond’appeler à la paix et au rejet de la violence.
Le pape François en Iraq : Un double message humain et politique
« Il est indispensable d’assurer la participation de tous les groupes politiques, sociaux et religieux, et de garantir les droits fondamentaux de tous les citoyens », a dit le pape François lors de sa visite.
Sabah Sabet avec agences10-03-2021

« Dieu peut apporter la paix sur cette terre. Nous lui faisons confiance et, avec toutes les personnes de bonne volonté, nous disons non au terrorisme et à l’instrumentalisation de la religion ». Tel est le résumé du message du pape du Vatican, François, qui a effectué une visite historique en Iraq du 5 au 8 mars, la première d’un souverain pontife dans ce pays. Une visite menée sous de très hautes mesures sécuritaires. Le pape s’est rendu dans plusieurs villes iraqiennes : Bagdad, Najaf, Ur, Mossoul, Qaraqosh et Erbil. Accueilli par le président iraqien, Barham Saleh, à Bagdad, point de départ, l’évêque de Rome de 84 ans avait déclaré venir en « pèle­rin de la paix ». « Que se taisent les armes ! Que la diffusion en soit limitée, ici et par­tout ! », a lancé, vendredi 5 mars, le pape François en Iraq, pays qui abrite l’une des plus anciennes communautés chrétiennes au monde et qui est déchiré depuis 40 ans par la violence. « Que cessent les intérêts partisans, ces inté­rêts extérieurs qui se désintéressent de la population locale. Assez de violences, d’extré­mismes, de factions, d’intolérances ! », a mar­telé le souverain pontife qui s’est ensuite rendu à la cathédrale Notre-Dame du Secours perpé­tuel à Bagdad, visée à la veille de la Toussaint 2010 par la prise d’otages la plus sanglante contre des chrétiens d’Iraq, qui a fait 53 morts.

Après avoir rencontré le clergé catholique à Bagdad, le pape François s’est rendu à la ville sainte de Najaf, une des stations les plus importantes de cette visite du point de vue politique. Le pape a tendu la main aux musul­mans chiites en y rencontrant le grand ayatol­lah Ali Sistani, 90 ans, plus haute autorité religieuse pour de nombreux chiites d’Iraq et du monde, un événement sans précédent. Les deux hommes ont mené un entretien d’une heure à huis clos, une rencontre qui vient deux ans après que le pape François a signé avec le grand imam d’Al-Azhar, institution de l’islam sunnite en Egypte, un « document sur la frater­nité humaine ». Ni la presse ni d’autres invités n’ont été autorisés à assister à ce dialogue iné­dit, mais l’ajout de cette étape au programme papal est une source de fierté pour de nom­breux chiites dans un pays qui va, depuis 40 ans, de conflits en crises, en passant par une guerre civile meurtrière entre musulmans chiites et sunnites. « Nous sommes fiers de ce que représente cette visite (…) Elle va donner une autre dimension à la ville sainte », se féli­cite auprès de l’AFP le dignitaire chiite Mohammed Ali Bahr Al-Ouloum. Sistani se pose depuis des décennies en garant de l’indé­pendance de l’Iraq et dirige une école théolo­gique qui prône le retrait des religieux de la politique – ils doivent seulement conseiller – au contraire de l’école de Qom en Iran. « C’est certainement un événement sans précédent », indique à l’AFP Marsin Alshamary, cher­cheuse à la Brookings Institution. Elle rappelle que Najaf s’est impliquée dans le dialogue interreligieux, dans la foulée de l’invasion américaine de 2003 et d’une guerre civile san­glante entre chiites et sunnites. Bien que cette rencontre soit appréciée par les chiites d’Iraq et même en Iran, certains observateurs ont révélé le mécontentement sunnite. La communauté arabe sunnite, qui constitue à ce jour 20 % des Iraqiens, a pu aussi se sentir délaissée. Pour ses représentants, qui ont gouverné en Iraq pen­dant 1 400 ans jusqu’à l’invasion américaine en 2003, la pilule ne passe pas. Plusieurs repro­chent au pape de ne pas avoir prévu une ren­contre individuelle avec un dignitaire musul­man sunnite, alors que le Vatican a négocié pendant plusieurs mois la rencontre désormais historique avec le grand ayatollah Ali Sistani.

Appels à l’égalité

Cela dit, cette visite de paix avait essentiellement pour objectif d’encourager la communauté chrétienne à tenir bon malgré les conflits. Devenus minoritaires, les chrétiens d’Iraq sont passés de près d’un million et demi de membres en 2003 à moins de 400 000 aujourd’hui (1 % de la population). C’est pourtant l’une des plus anciennes et l’une des plus diverses avec notamment des Chaldéens, catholiques, des Arméniens orthodoxes et des protestants. Certains sont partis lors de l’invasion américaine, d’autres pendant la guerre civile ou quand Daech a occupé leur village : au fil des drames, la communauté chrétienne d’Iraq s’est réduite comme une peau de chagrin. L’occasion pour le pape François de dénoncer les « barbaries insensées » du groupe Daech en 2014, notamment contre la minorité yazidie. Il a en outre plaidé devant les autorités iraqiennes pour que « personne ne soit considéré comme citoyen de deuxième classe ». « Il est indispensable d’assurer la participation de tous les groupes politiques, sociaux et religieux, et de garantir les droits fondamentaux de tous les citoyens », a-t-il dit.

Outre l’aspect religieux, le souverain pontife n’a cessé, au cours de sa visite, de plaider pour « la lutte contre la plaie de la corruption, les abus de pouvoir et l’illégalité ». Le pape François n’a pour sa part pas mâché ses mots dénonçant devant les autorités civiles le fléau de la corruption, ainsi que les intérêts parti­sans. « Il ne suffit pas de reconstruire, il faut le faire bien, de manière à ce que tous puissent mener une vie digne », a-t-il lancé. Il a égale­ment exhorté à ce qu’on accorde à toutes les communautés religieuses reconnaissance, res­pect, droits et protection. Un message plus que religieux donc. Reste à savoir si ce message aura des suites. Pas si sûr, estiment les obser­vateurs. Pour le moment, il y a eu un premier effet direct : le premier ministre iraqien a décrété qu’une journée de la tolérance et de la coexistence en Iraq serait tous les 6 mars.


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