Semaine du 3 au 9 mars 2021 - Numéro 1364
Le fabuleux destin des scientifiques égyptiennes
  Passionnées par la recherche et les sciences, elles en ont fait plus qu’un métier, une vocation. Non sans difficulté. Focus sur le parcours de ces combattantes, à l’occasion de la Journée interna­tionale de la femme, le 8 mars.
Le fabuleux destin des scientifiques égyptiennes
Selon l’Unesco, les femmes ne représentent que 28  % des diplômés en ingénierie et 40  % des diplômés en informatique, 22  % des professionnels de l’intelligence artificielle.
Chahinaz Gheith03-03-2021

S’il y a une chose qu’Elham Fadaly ne semble pas craindre, ce sont bien les défis. Déterminée, ambi­tieuse et passionnée, cette jeune chercheuse de 29 ans a pu réussir en deux décades à devenir une grande figure féminine dans son domaine tant ici qu’à l’étranger. En fait, Elham Fadaly et son équipe de l’Université de technologie d’Eind­hoven aux Pays-Bas ont remporté la Percée de l’année Physics World 2020. Et ce, pour une recherche basée sur la création d’un matériau à base de silicium avec une bande interdite directe pour émettre de la lumière qui sera utilisée pour le transfert de données de communica­tion. Surnommée la « successeuse de Zoweil », elle ne cesse de se pas­sionner pour les prouesses scienti­fiques, le partage des connaissances et la physique. C’est la première Egyptienne à remporter ce prix, publié par l’Institut de physique (IOP, l’une des plus grandes sociétés de physique au monde). « La science est une discipline collaborative. Mais les disparités fondées sur le genre font obstacle à ces progrès. Face aux enjeux du XXIe siècle, nous devons pleinement exploiter notre potentiel, afin de briser les stéréo­types sexistes », lance-t-elle.

Le fabuleux destin des scientifiques égyptiennes
Nagwa Abdel-Méguid, professeure de génétique humaine au Centre national des recherches et première femme arabe diplômée du programme de L’Oréal en 2002.

Et de la difficulté d’évoluer dans un environnement dominé par des hommes aux challenges d’embrasser un domaine totalement nouveau, nombreux sont les défis qu’Elham a affrontés pour trouver sa place dans les sciences. Tout a commencé lorsque cette jeune chercheuse, ori­ginaire de Béni-Soueif, a étudié l’in­génierie électronique à l’Université américaine du Caire. Au cours d’un semestre à l’Université de Drexel aux Etats-Unis, elle se passionne pour la nanotechnologie et pour la transformation de ses applications dans notre vie quotidienne. Elle décide alors de poursuivre sa pas­sion pour ce tout petit monde caché de merveilles en effectuant un mas­ter en nanosciences et nanotechnolo­gies, avec une spécialisation en nanoélectronique à la Katholieke Universiteit de Louvain en Belgique et à l’Université de technologie Chalmers en Suède. « Le parcours n’est pas facile, et en tant que femme, je reçois des commentaires sur mes choix d’étude: C’est très difficile pour une femme. Tu devras choisir entre ta carrière et ta vie familiale. Et j’en passe », explique modestement Fadaly.

Le fabuleux destin des scientifiques égyptiennes
Sara Ramadan, pharmacienne et entrepreneuse qui croit en l’importance de donner aux femmes arabes les moyens de s’engager dans les affaires et la technologie.

Mais, pourquoi une telle passion pour ce domaine assez difficile ? « Parce que j’aime ce que je fais et je l’ai choisi ! », répond « cette graine de sciences » qui a dû batailler pour en arriver là. D’après elle, pour une fille née et élevée en Haute-Egypte, la difficulté de convaincre l’entourage, surtout les hommes, est multipliée par 100. Cependant, elle confie qu’au niveau professionnel, elle se considère très chanceuse. « Je faisais partie d’une superbe équipe dans laquelle je n’ai pas d’obstacles supplémentaires, car je suis une femme. Aujourd’hui, je me suis créé une bulle, et j’ai autour de moi des personnes qui m’encouragent. Le principal défi est de faire abstraction de l’avis des personnes à l’extérieur de cette bulle », ajoute-t-elle, tout en appe­lant les chercheuses à avoir une forte personnalité pour pouvoir affronter les situations professionnelles et à se positionner comme étant chercheuse à part entière et non comme seule­ment femme-chercheuse. « L’excellence scientifique et l’inno­vation requièrent tout autant des femmes que des hommes. Je suis déterminée à poursuivre mes recherches pour avoir un impact positif sur la société », souligne Fadaly, qui poursuit actuellement un doctorat à l’Université de technolo­gie d’Eindhoven aux Pays-Bas.

Combattre les stéréotypes et les préjugés

Le fabuleux destin des scientifiques égyptiennes
Chaïmaa Abou-Zeid, première Egyptienne à obtenir le doctorat en physique des particules nucléaires.

Chaïmaa Abou-Zeid est une autre femme au destin magnifique qui a pu bousculer les codes et balayer les stéréotypes pour accéder, grâce à sa compétence, à des sphères prestigieuses et très restreintes. Obtenant 90 % comme pourcentage au baccalauréat, elle adhère à la faculté des sciences et non pas à la faculté de polytechnique qui était son rêve. Pourtant, elle ne désespère pas et décide de se distinguer dans ce domaine unique. En 2018, elle devient la première Egyptienne à obtenir un doctorat dans la physique des particules nucléaires, en collaboration avec l’Université de Bruxelles et l’Organisation européenne pour la recherche nucléaire. Chaïmaa travaille actuellement au Conseil Européen pour la Recherche Nucléaire (CERN), le plus grand centre de physique des particules dans le monde. « Nos foyers, nos écoles et nos lieux de travail ne sont pas structurés de manière à encourager l’innovation chez les femmes et les jeunes filles. Nous faisons face à un vrai plafond de verre. On a l’impression que tout le monde est content, que l’on soit là et que l’on travaille, mais que l’on nous oublie quand il s’agit des postes à haute responsabilité », explique Chaïmaa. Sa voix tremble, rien qu’en se rappelant le chef du secteur des missions à qui elle doit son parcours. « Il est interdit aux filles de travailler dans le domaine nucléaire », lui a-t-il dit en refusant de l’accepter dans le petit réacteur nucléaire situé à Inchas, tout simplement parce qu’elle est une femme. Un choc qui la rend encore plus déterminée. Lors de son premier jour de travail au CERN, elle se prend en photo et l’envoie à ce responsable pour lui assurer que les filles ne sont pas inférieures et qu’elles sont capables d’exceller dans des domaines masculins. Chaïmaa, qui soutient fermement la présence d’un réacteur nucléaire égyptien à Dabaa, assorti de mesures de sécurité, rêve aujourd’hui de constituer une équipe de recherche égyptienne au CERN.

Plafond de verre

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Elham Fadaly, la première femme égyptienne à remporter le prix du Physics World 2020.

Comme Elham et Chaïmaa, d’autres femmes égyptiennes ont connu un parcours hors pair et une réussite exemplaire reconnue à l’étranger. Les récits de femmes scientifiques qui ont su faire fructi­fier leur talent, gravir les échelons, et qui se sont accomplies jusqu’au bout de leurs ambitions le prouvent, même si leur nombre est réduit. Sous-représentées parmi les cher­cheurs au plan mondial, les femmes sont aussi toujours largement mino­ritaires dans les métiers scientifiques et les disciplines de STIM (Sciences, Technologie, Ingénierie, Mathématiques), au risque de rater le coche des emplois de demain. Selon une étude de l’Unesco, elles ne représentent que 28 % des diplômés en ingénierie et 40 % des diplômés en informatique, 22 % des profes­sionnels de l’intelligence artificielle. Le « plafond de verre » reste donc une réalité dans l’ensemble de la recherche. Ainsi, les hommes occu­pent 89 % des postes universitaires, tandis que 3 % des prix Nobel scien­tifiques seulement ont été décernés à des femmes. Et elles se heurtent à des inégalités, tant sur leurs fiches de paye que dans l’ascension de leurs carrières, et les barrières sont parfois insidieuses. Autrement dit, bien que le nombre de femmes qui poursui­vent des études doctorales et pos­tdoctorales ait augmenté, le taux de décrochage est beaucoup plus impor­tant chez les femmes. Cela signifie que cette hausse ne s’est pas traduite par une augmentation du nombre de chercheuses occupant un emploi. Ce taux élevé d’attrition, surnommé le phénomène du « tuyau percé », se voit surtout à l’étape du doctorat et en début de carrière. « Les femmes scientifiques, en particulier dans les pays à faible revenu et à revenu intermédiaire, rencontrent de nom­breux écueils avant d’atteindre leur plein potentiel en tant que cher­cheuses et cheffes de file dans les milieux universitaires ou indus­triels », explique Dr Nagwa Abdel-Méguid, professeure de génétique humaine au Centre national des recherches, la première femme arabe diplômée du programme de L’Oréal en 2002 et également choisie membre de jury au programme de l’Unesco, tout en ajoutant qu’aujourd’hui, 55 000 femmes égyptiennes tra­vaillent dans le domaine de la recherche scientifique sur un total de 133000 chercheurs.

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Marwa Balaha, une scientifique talentueuse qui a été récompensée par le prix L’Oréal-Unesco pour les femmes et la science en 2018.

Marwa Balaha est parmi les scientifiques remarquables qui ont été récompensées par le prix L’Oréal-Unesco pour les femmes et la science en 2018. Professeure adjointe à la faculté de pharmacie de Kafr Al-Cheikh, elle travaille actuellement en Italie à la conception et la synthèse de médicaments anticancéreux, en mémoire de son père vaincu par la maladie. S’imposer par le travail a été le fil rouge de toutes ses années d’apprentissage et de recherche. « L’écart entre les sexes se creuse à mesure que les femmes progressent dans leur carrière universitaire, et leur représentation s’amoindrit à chaque nouvel échelon, du doctorant au maître de conférences, puis au directeur de recherche », assure-t-elle. Et d’ajouter: « Quand on est évalué pour obtenir notre habilitation à diriger des recherches, par exemple, il y a un certain nombre de publications exigé, une certaine implication, et le temps consacré aux enfants n’est pas pris en compte. L’une des causes du ralentissement des carrières d’un certain nombre de femmes chercheuses ». Marwa, mère de deux petits enfants de 4 ans et de 10 ans, concède que dans la société occidentale, une femme arabe et musulmane est constamment jugée. Se tenir devant des chercheurs étrangers pour leur donner son savoir-faire n’était même pas dans ses rêves, elle, la simple jeune fille provinciale venant d’une université gouvernementale. Mais grâce à son assiduité, à ses efforts sincères, et surtout au soutien de son mari, elle a réalisé un grand succès dans son travail. Il y a un autre succès dont elle refuse souvent de parler, à savoir celui de transmettre à ses collègues que l’islam est une attitude et un comportement, pas seulement une religion, et en donnant le modèle d’une femme simple qui a pu réunir la science et la modération religieuse.

Même constat pour d’autres chercheuses qui avouent aussi évoluer dans une atmosphère difficile. Tel est le cas de Dr Samah El-Shafiey El-Tantawy, qui travaille actuellement en tant que professeure au département des mathématiques et de génie physique et directrice adjointe du Centre technique pour le développement de l’emploi à la faculté d’ingénierie de l’Université du Caire. En 2007, elle a entrepris un doctorat en Systèmes de transport intelligents (ITS) à l’Université de Toronto. Déjà mariée avec un collègue scientifique, Samah a développé, au cours de sa recherche doctorale, un système de contrôle des feux de signalisation utilisant les concepts de la théorie des jeux et de l’intelligence artificielle (MARLIN). Ce système, qui aide à réduire la congestion du trafic, a obtenu des brevets internationaux publiés au Mexique et aux Etats-Unis. « Il y a une grande pression mise sur les femmes, autour de la vie de famille. Elles sont souvent jugées en fonction de normes irréalistes. On attend d’elles qu’elles atteignent leur sommet de productivité au début de leur carrière, ce qui coïncide souvent avec leur période de procréation. Bon nombre d’entre elles ne peuvent se permettre de voyager aussi souvent que leurs homologues masculins en raison de restrictions culturelles concernant la mobilité et de responsabilités familiales. Les femmes ont ainsi moins souvent l’occasion d’assister à des conférences internationales et de participer à des projets de collaboration. Cela compromet leurs chances de publier dans des revues de classe mondiale et d’obtenir du financement, autre préjudice à leurs perspectives professionnelles », explique-t-elle, tout en ajoutant qu’au cours de son séjour à Toronto, avec son mari et ses deux petits enfants de 8 et 12 ans, elle a senti que sa situation paraissait étrange. Un professeur d’université renommé a écrit pour moi une lettre de recommandation qui commençait à peu près par ces mots: « Bien qu’elle soit une bonne mère de famille, elle effectue des travaux de recherches de qualité … ».

Des ambitions à n’en pas finir

Le fabuleux destin des scientifiques égyptiennes
Samah El-Tantawy est non seulement une savante qui a exploité ses connaissances théoriques dans une application aidant à réduire la congestion du trafic, mais surtout une bonne mère de famille.

A-t-elle atteint l’apogée de sa carrière ? Absolument pas. « Ma carrière scientifique repose sur la découverte de nouveaux moyens d’améliorer la vie des gens », assure Samah, qui essaie récemment de coopérer avec le ministère de l’Education pour réformer le système éducatif en Egypte à travers un projet financé par l’Académie de la recherche scientifique et de la technologie. Et ce, en sensibilisant à la croissance et au développement sain de l’enfant (mentalement, socialement et émotionnellement). On dirait une course contre la montre pour un développement plus intelligent. Et c’est ce que Sara Ramadan tente précisément de faire dans son domaine. Diplômée de la faculté de pharmacie de l’Université d’Alexandrie, cette pharmacienne, entrepreneuse et conférencière internationale, a obtenu son MBA en 2016 à la Swiss Business School. Croyant en l’importance de donner aux femmes les moyens de s’engager dans les affaires et la technologie, elle a travaillé dans de nombreux pays et a supervisé la formation et le développement de nombreuses institutions et de centaines d’individus pour les aider à découvrir leur potentiel et accompagner leur parcours dans le domaine des affaires, notamment dans le secteur de la santé. « Mon objectif est d’autonomiser les femmes arabes en les engageant correctement dans l’industrie technologique moderne, en renforçant leur rôle et en comblant le fossé entre le processus de formation médicale et l’expérience pratique dont les médecins et les pharmaciens ont besoin dans leurs missions », affirme Sara, qui a décidé en 2018 de quitter son poste de consultante en formation et développement à Dubaï et de créer sa propre société PharmaVgate Academy, pour être la première plateforme qui soutient la formation pharmaceutique des femmes à la mesure des défis et des exigences de l’avenir. De quoi encore mieux partager l’idée que pour l’Egypte d’aujourd’hui et de demain, rien ne vaut la formule femme et sciences .


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