Semaine du 3 au 9 mars 2021 - Numéro 1364
Ahmed Abdel-Latif : L’Afrique doit passer de la gestion à la prévention des crises
  L’ambassadeur Ahmed Abdel-Latif, directeur du Centre international du Caire pour la résolution des conflits, le maintien et la consolidation de la paix (CCCPA), et directeur exécutif du Forum d'Assouan II, revient sur l’importance de cette deuxième édition.
Ahmed Abdel-Latif
Aliaa Al-Korachi03-03-2021

Al-Ahram Hebdo : L’Egypte organise, du 1er au 5 mars, la 2e édition du Forum d’Assouan pour la paix et le développement durables. Quelles nouveautés cette année ?

Ahmed Abdel-Latif : La 2e édition du Forum d’Assouan propose un programme positif et ambitieux pour l’Afrique, afin de surmonter la crise du Covid-19. Une vision pour récupérer, reconstruire et capitaliser sur les capacités de l’Afrique et exploiter son potentiel énorme en stimulant le commerce, en améliorant l’accès aux technologies numériques, en renforçant les infrastructures, en développant les énergies renouvelables, en adoptant des mécanismes financiers innovants et en faisant progresser les partenariats. Pour faire avancer ce programme ambitieux, le Forum continuera à appuyer les efforts de l’Afrique pour s’assurer que les acteurs nationaux, régionaux et continentaux sont mieux équipés pour faire face aux menaces, aux défis et aux risques émergents pour la paix, la sécurité et le développement en Afrique au lendemain de la pandémie. Le programme sera basé sur des mesures concrètes pour faire progresser le nexus humanitaire-développement-paix aux niveaux stratégique et opérationnel.

– Quels sont les nouveaux sujets qui seront abordés lors du Forum ?

– La deuxième édition du Forum abordera un certain nombre de thèmes qui n’étaient pas présents dans la première édition, comme les changements climatiques, le commerce à la lumière du lancement récent de la Zone de Libre-Echange Continentale Africaine (ZLECAf), les arts, la culture et le patrimoine, thème de l’année de l’Union africaine pour 2021, ainsi que les infrastructures et le financement qui sont des leviers essentiels de la relance post-Covid-19. Le caractère virtuel du Forum facilitera une participation plus grande. Ceux qui auront l’opportunité de suivre le Forum auront accès à des débats entre différents acteurs : dirigeants, organisations régionales et internationales, société civile, secteur privé et milieu de la recherche.

– Quelle est l’importance du Forum d’Assouan 2, qui intervient à un moment où la pandémie pose des défis sans précédent sur le continent ?

– Le Forum d’Assouan offre un cadre unique pour présenter des propositions et des initiatives concrètes qui font avancer la coopération entre les pays africains, et qui renforcent également les partenariats entre ces pays. Cette plateforme de haut niveau pour le dialogue et l’échange d’expériences est plus que jamais nécessaire à un moment où la pandémie pose des défis sans précédent et où le redressement nécessite de nouvelles formes de solidarité et de coopération internationales, afin de faire progresser la paix et le développement durables sur le continent africain et au-delà. La tenue du Forum reflète la ferme volonté de l’Egypte de relever les défis auxquels le continent africain est confronté à ce stade critique.

Le paysage actuel en Afrique révèle les risques systémiques qui n’ont pas été abordés pendant des années. Les réponses réactives des acteurs dans les domaines humanitaire, du développement, de la paix ou de la sécurité continuent à se traduire par des interventions fragmentées qui ne traitent pas de manière adéquate la nature systémique des risques.

Avec la crise du Covid-19, l’Afrique doit passer de la gestion des crises à la prévention, et renforcer la résilience en tant que partie essentielle des stratégies pour reconstruire en mieux.

– Parvenir à une paix durable en Afrique n’est pas possible sans s’attaquer aux problèmes du développement économique et social. Quels sont les défis en matière de développement qui seront abordés lors du Forum ?

– La pandémie de Covid-19 continue à poser des défis sans précédent aux niveaux mondial, régional et national. Tandis que l’Afrique connaît un nombre relativement plus faible de cas de Covid-19, l’urgence sanitaire s’est rapidement transformée en véritable crise socioéconomique. Avec une contraction financière mondiale en cours et une récession imminente, les efforts de développement reculent à travers le continent.

Le continent continue à faire face à des défis majeurs : environ 600 millions de personnes n’ont pas accès à l’énergie, et seuls 28 % des établissements sanitaires ont accès à une électricité fiable. Conjugué aux lacunes infrastructurelles et à une fracture numérique (seuls 39 % de la population ayant accès à Internet), le continent doit canaliser les opportunités d’investissement et de financement pour exploiter son potentiel, renforcer la résilience des sociétés africaines contre les chocs et accélérer la reprise post-crise.

Le comblement du fossé énergétique en Afrique offre des opportunités majeures aux investisseurs désireux de s’engager sur le continent, en particulier pour aider l’Afrique à combler ce déficit estimé à 90 milliards de dollars d’ici 2030. De multiples barrières entravent les investissements et la participation du secteur privé. Il s’agit notamment de l’absence d’un environnement politique favorable aux investisseurs et d’autres maux qui ralentissent les transactions et augmentent les coûts des projets. La transformation du paysage énergétique nécessite une approche multiforme pour débloquer les capitaux du secteur privé en éliminant ces obstacles, afin de créer les conditions idéales pour les investissements sur le continent.

– L’Afrique accueille plus d’un tiers des réfugiés et des personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays dans le monde. Comment trouver des solutions durables aux déplacements forcés en Afrique ?

– La pandémie de Covid-19 a encore aggravé les vulnérabilités existantes et a affecté de manière disproportionnée les personnes déplacées, en particulier celles qui vivent dans des zones de conflits. La réalité sur le terrain continue de refléter l’absence de réponses intégrales, multisectorielles et inclusives. Cela a conduit à une pléthore de stratégies à court terme qui traitent les personnes déplacées de force comme des victimes plutôt que comme des agents actifs de paix et de développement.

Le Forum veut souligner la nécessité de se concentrer sur la prévention des conflits et de créer des synergies entre les acteurs politiques, pacifiques et de développement pour trouver des solutions durables au déplacement forcé en Afrique et empêcher une rechute du continent dans des conflits violents. L’inclusion des questions de déplacement forcé dans les accords de paix africains peut constituer une opportunité primordiale pour assurer le rapatriement et l’intégration sûrs et volontaires des populations déplacées de force tout en exploitant le rôle important qu’elles jouent dans la reconstruction et le développement post-conflit.

– Comment voyez-vous le rôle et les contributions des jeunes à la paix et à la sécurité en Afrique ?

Ahmed Abdel-Latif
L'impact des attaques sur les déplacements forcés est alarmant, exposant les populations de manière accrue au Covid-19.

– La jeunesse africaine a un rôle essentiel pour faire progresser l’agenda de la paix et du développement durables en Afrique. En même temps, la pandémie de Covid-19 a eu des effets dévastateurs sur la jeunesse africaine, qui représente un pourcentage considérable de la population du continent. Le chômage des jeunes a augmenté, rendant ainsi les jeunes plus vulnérables aux idéologies des groupes terroristes et aux actions criminelles, notamment les réseaux engagés dans le trafic des êtres humains et la migration illicite. Cependant, un nombre croissant de jeunes Africains contribue à atténuer l’impact de Covid-19 sur les économies et les sociétés africaines. Ils utilisent la technologie pour la mobilisation sociale et développent des solutions et des innovations locales pour s’adapter à la nouvelle normalité. Ces jeunes sont désireux de construire des sociétés plus pacifiques, plus justes, plus durables et plus inclusives. Dans ce contexte, le Forum d’Assouan a voulu renforcer la participation des jeunes à ces débats, notamment à travers la tenue d’un dialogue de la jeunesse qui précède la tenue du Forum, afin que les jeunes puissent faire part de leurs espérances et pour enrichir le Forum. Nous sommes ravis d’organiser ce dialogue de la jeunesse en partenariat avec Twitter, vu l’importance des réseaux sociaux et des technologies de l’information dans le contexte actuel du coronavirus et dans la perspective de faire face à cette crise.

– Assurer la tenue périodique du Forum d’Assouan est l’une des réalisations de la présidence égyptienne de l’Union afri­caine …

– Agissant en sa qualité de président de l’Union africaine en 2019, l’Egypte a pris l’ini­tiative de lancer le Forum d’Assouan pour la paix et le développement durables en 2019. Le Forum présente des recommandations concrètes aux chefs d’Etat et de gouvernement africains, aux dirigeants des gouvernements nationaux, aux organisations régionales et internationales et aux institutions financières, au secteur privé et à la société civile.

La première édition du Forum a été un grand succès avec la participation de nombreux chefs d’Etat et de personnalités d’horizons divers. La tenue de cette 2e édition, malgré les diffi­cultés posées par la crise de Covid-19, qui a rendu nécessaire la tenue du Forum en ligne, reflète la priorité que porte l’Egypte au renfor­cement de ses liens avec l’Afrique. A travers ce Forum, l’Egypte souhaite que la voix de l’Afrique sur de nombreux défis, comme l’ac­cès équitable aux vaccins, soit plus entendue.

– Quel rôle joue le CCCPA dans le contexte de la vision égyptienne préconi­sant « des solutions africaines aux pro­blèmes africains » ?

– Fondé en 1994 par le ministère égyptien des Affaires étrangères, puis réanimé en juin 2017 par un décret du premier ministre, le Centre international du Caire pour la résolu­tion des conflits, le maintien et la consolida­tion de la paix est une organisation publique égyptienne spécialisée dans la formation, le renforcement des capacités et la recherche dans les domaines de la paix et de la sécurité en Afrique et au Moyen-Orient. Le centre a un conseil d’administration présidé par le ministre des Affaires étrangères. Le CCCPA a comme mission de prévenir, d'atténuer et de résoudre les conflits violents en facilitant et en soutenant les efforts de dialogue, de négocia­tion, de médiation et de réconciliation natio­nale. Le CCCPA est aussi un centre d’excel­lence de l’Union africaine et le seul centre de formation civile sur les questions de la paix et de la sécurité dans le monde arabe. Grâce à ses activités, il s’est imposé comme une voix de premier plan sur un large éventail de sujets, notamment la prévention et le règlement des conflits, ainsi que le maintien de la paix. Le centre est actuellement le secrétariat exécutif du Forum d’Assouan pour la paix et le déve­loppement durables et le secrétariat de l’Asso­ciation internationale des centres de formation dans le domaine du maintien de la paix (IAPTC). Il est également co-président du Groupe intégral de formation sur le désarme­ment, la démobilisation et la réintégration (IDDRTG).

– Quel est le bilan des activités du CCCPA en 2020 ?

– Le centre organise régulièrement des for­mations pour les cadres égyptiens, arabes et africains dans différents domaines, notamment la prévention de la radicalisation menant au terrorisme, la lutte contre la traite des êtres humains et le trafic des migrants, en plus d’autres sujets comme le désarmement, la médiation et l’analyse des conflits. Le CCCPA, en coopération avec les ministères égyptiens des Affaires étrangères et de la Défense, orga­nise la formation des forces armées égyp­tiennes participant aux opérations de maintien de la paix.

Malgré les défis posés par le Covid-19, le centre a organisé, en 2020, 14 formations, dont 9 pour les troupes égyptiennes participant aux opérations de maintien de la paix, 3 sur la lutte contre la traite des êtres humains et le trafic de migrants, un cours de base sur le Désarmement, la Démobilisation et la Réintégration (DDR) et une formation sur l’intégration des risques liés au climat et à la planification en Afrique. Il est important de souligner que pendant l’année 2020, et malgré tous les obstacles liés à cette crise, le CCCPA a réussi à organiser la première formation en ligne, ainsi que 5 webinars, en préparation de la 2e édition du Forum d’As­souan.

2020 a été une année de transition pour le centre. Le centre a déménagé dans de nouveaux locaux et a lancé un nouveau site Internet. Il a aussi connu une transition importante au niveau de son équipe dirigeante.


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