Semaine du 10 au 16 février 2021 - Numéro 1361
Jihad Azour : La course entre le virus et le vaccin sera déterminante pour la reprise cette année
  Jihad Azour, directeur du département Moyen-Orient, Afrique du Nord et Asie centrale au Fonds Monétaire International (FMI), revient sur les moyens d’affronter la pandémie de coronavirus et ses répercussions économiques sur la région.
Jihad Azour
Marwa Hussein10-02-2021

Al-Ahram Hebdo : La directrice générale du Fonds Monétaire International (FMI), Kristalina Georgieva, a déclaré que le monde pourrait gagner 9 milliards de dollars entre 2021 et 2025 si la vaccination mondiale s’accélère. Qu’en est-il du Moyen-Orient ?

Jihad Azour : En effet, notre directrice générale a indiqué que le monde pourrait gagner 9 milliards de dollars entre 2021 et 2025 si la vaccination mondiale s’accélère. Cela aiderait également à éviter de nouvelles divergences entre les pays riches et les pays pauvres, car nos estimations indiquent que 60 % de ces gains iraient aux pays à faibles revenus et aux marchés émergents. Nous soulignons l’importance d’un accès équitable aux vaccins dans la région pour soutenir une reprise post-pandémique résiliente, stable et plus inclusive. Nos récentes projections reflètent cependant la grande hétérogénéité entre les pays de la région en ce qui a trait aux plans de vaccination. Par rapport à nos projections d’octobre, les pays fournisseurs de vaccins ont des prévisions plus favorables ou globalement inchangées (avec une croissance améliorée de l’ordre de 0,1 à 0,3 % en 2021), tandis que les perspectives pour les pays qui ont un accès plus limité aux vaccins et les plus durement touchés par la deuxième vague semblent plus faibles (avec une croissance rétrogradée de l’ordre de 0,2 à 0,4 %).

Notre message est d’accélérer la vaccination, en particulier pour les pays qui disposent d’un espace budgétaire. Il faut aussi rester très vigilant, car nous sommes encore dans un moment très incertain.

— Quels sont, selon vous, les moyens que les pays du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord (MENA) doivent mettre en oeuvre en 2021 pour arriver à la reprise économique ?

— La situation est différente d’un pays à l’autre, mais la première priorité est de s’assurer que la population est protégée et que les risques de la deuxième vague du virus qui a affecté 70 % des pays de la région sont sous contrôle. Cette course entre la vaccination et le virus est la bataille qu’il faut gagner en 2021. La deuxième priorité est de s’assurer que la réponse politique est bien ciblée. Au début de la pandémie, les pays ont vite réagi pour fournir un soutien fiscal et légal, il faut s’assurer que ce soutien vise les secteurs les plus affectés par la pandémie.

Troisièmement, il faut accélérer la reprise. Cette crise nous a montré que la technologie joue un rôle important pour accélérer la fourniture des services. Elle a également joué un rôle important dans la fourniture de l’assistance à certains groupes. Nous l’avons vu en Egypte, en Tunisie et au Maroc et bien d’autres pays où la technologie a permis d’accélérer les transferts, spécialement dans le secteur informel.

— Quels sont les secteurs les plus importants à protéger ?

— Cela dépend de l’économie de chaque pays. Le tourisme et les industries exportatrices ont été plus affectés dans des pays comme l’Egypte, la Jordanie, la Tunisie et le Maroc, entre autres. L’importance de ces secteurs réside dans le fait qu’ils créent beaucoup d’emplois et doivent être soutenus.

— Le FMI a révisé à la hausse ses prévisions de croissance économique pour l’Egypte en 2020, quelles sont vos prévisions futures pour le pays ?

— Comme vous le savez, l’Egypte est l’un des rares pays dont la performance économique a été mieux que prévu pendant la première vague de Covid-19, malgré ses effets sur le tourisme et le ralentissement de l’activité économique. Les chiffres montrent qu’en 2019-2020, l’économie égyptienne a connu une croissance de 3,6 %. Pour 2020-2021, nous prévoyons une croissance de 2,8 %. Il est très important de s’assurer que les politiques de soutien sont bien ciblées et continues et que l’investissement dans les réformes structurelles soit accéléré pour permettre à l’Egypte de regagner les niveaux de croissance des dernières années qui avoisinent les 5 %.

— Croyez-vous que l’Egypte augmente les paiements en espèces pour soutenir l’activité économique ?

— La réponse de l’Egypte a été opportune et décisive. Des paquets d’aide ont été mis en place pour contenir la propagation du virus et soutenir les secteurs vulnérables, ce qui a permis de protéger l’économie et la vie de la population. Il faut trouver des mesures équilibrées pour soutenir l’économie tout en maintenant ce qui a été réalisé au cours des dernières années.

— Quels sont les risques auxquels l’économie égyptienne fait face ?

— Le plus important pour l’Egypte aujourd’hui est d’accélérer la vaccination et de maintenir les politiques de soutien aux secteurs-clés affectés par la pandémie. Il faut aussi accélérer les réformes structurelles, offrir plus d’espace au secteur privé pour mener la reprise et maintenir la stabilité macroéconomique. Enfin, il faut garder l’inflation sous contrôle, attirer les investissements directs étrangers et adresser les questions qui affectent certains secteurs comme le tourisme.

— Que pensez-vous de la politique monétaire que l’Egypte ait adoptée pendant la crise ?

— Les politiques adoptées par l’Egypte avant la crise, pendant la période de réforme fiscale, entre 2016 et 2019, qui ont conduit à la hausse des réserves en devises, ont aidé les autorités à avoir une position solide pendant la crise. La Banque Centrale a rapidement réagi en ajustant les taux d’intérêt à deux reprises, les réduisant de 300 points de base. En parallèle, la banque a fourni des liquidités au système bancaire ainsi que des facilités aux petites et moyennes entreprises. Toutes ces mesures ont permis de soulager les pressions sur les secteurs les plus affectés par la crise et de fournir une bouée de sauvetage aux petites et moyennes entreprises. Dans l’avenir, je crois qu’il est important que les politiques monétaires visant à contenir l’inflation sur le moyen terme soient maintenues.

Jihad Azour
Un accès équitable aux vaccins dans la région est important pour soutenir une reprise résiliente, stable et plus inclusive. (Photo : Reuters)

En outre, le soutien offert au secteur privé doit être maintenu tant que la deuxième vague de la pandémie persiste et jusqu’à ce qu’on arrive au déploiement complet du vaccin. Bien sûr, entre-temps, il est très important de maintenir une situation fiscale qui maintient l’excédent budgétaire initial qui a permis à l’Egypte de réduire le niveau de la dette. L’Egypte a bénéficié de forts rendements sur le marché financier qui, en association avec la reprise rapide des transferts des Egyptiens à l’étranger, ont permis au pays d’accéder à un afflux de capitaux. Maintenir les investissements, accélérer l’accès au vaccin, adopter des politiques de soutien ciblées et accélérer la reprise économique en mettant en oeuvre des réformes structurelles est d’une grande importance.

— Qu’en est-il de la région ?

— Au niveau régional, la situation est très différente, car nous avons des pays où le taux de change est flexible et d’autres où le taux de change est rigide. Par exemple, dans le Golfe, la situation est différente entre les pays qui ont des niveaux élevés de réserves et ceux qui ont des niveaux bas. Mais en général, pour ces pays, la reprise des prix du pétrole et les investissements lourds visant à contenir le virus ont permis une reprise rapide et nous ont encouragés à réviser à la hausse les prévisions de croissance des pays du GCC et les pays exportateurs de pétrole pour 2020 et 2021. Des pays, tel le Maroc, où la politique monétaire est plus flexible, ont prouvé que c’était le moyen le plus adéquat pour surmonter la crise.

— A quel point les niveaux d’inflation de chômage dans la région sont-ils inquiétants ?

Jusqu’à présent, l’inflation est sous contrôle et nous prévoyons que les pays qui ont souffert de la deuxième vague de Covid-19 ne vont pas affronter des niveaux élevés d’inflation en 2020-2021. Les taux de chômage sont plus inquiétants, car nous avons vu une hausse du chômage dans la majorité des pays de la région. C’est l’une des questions que la région doit aborder, surtout en ce qui concerne le chômage des jeunes et des femmes dont le niveau de participation à la force de travail a été négativement affecté par la crise. La priorité cette année est de s’assurer que les politiques en place soutiennent une reprise rapide qui permettra à ces groupes d’être protégés de l’impact de la pandémie et, à travers des réformes structurelles, permettre l’accélération de leur participation à l’activité économique. Dans ce contexte, la technologie et le soutien aux petites et moyennes entreprises et aux start-ups jouent un rôle important, ainsi que l’inclusion financière.

— Comment les retards de déploiement des vaccins affecteraient-ils les projections de croissance pour 2022 ?

— La course entre le virus et le vaccin sera déterminante pour la reprise cette année. Les pays qui seront capables de déployer le vaccin rapidement vont se rétablir plus rapidement et leurs économies seront moins sujettes aux risques d’une troisième vague. Les pays, où l’activité de vente en détail et le tourisme sont importants, vont également bénéficier de l’accélération de la vaccination. C’est pourquoi nous encourageons les pays à accélérer la vaccination.

— Comment les pays de la région peuvent-ils faire l’équilibre entre la hausse des dépenses pour protéger la population et le maintien de la dette à des niveaux acceptables ?

— Les pays qui ont des niveaux de dette élevés vont faire face à plus de défis. Ceux qui n’ont pas d’espace fiscal doivent voir comment redistribuer les dépenses publique afin de donner la priorité aux soins de santé. Ces pays doivent réviser les priorités, reconsidérer le budget, réduire le gaspillage et augmenter les dépenses sur les soins de santé et la vaccination.

— L’Egypte possède-t-elle de l’espace pour restructurer son budget ?

— Les priorités de l’Egypte avant la crise étaient de stabiliser la posture macroéconomique sur le moyen terme à travers la mise en oeuvre de réformes fiscales qui ont permis de créer un excédent primaire budgétaire avant la crise. Bien sûr, tous les pays ont été affectés par le Covid-19, mais les priorités dans le cas de l’Egypte restent la réduction graduelle du service de la dette et la hausse de la productivité économique, afin de maintenir le niveau de croissance des années 2016 et 2019. Il faut aussi contrôler l’inflation et accélérer la reprise en permettant au secteur privé de créer des offres d’emploi et d’attirer plus d’investissement.


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