Semaine du 10 au 16 février 2021 - Numéro 1361
Violences familiales : L’autre impact du Covid-19
  Au-delà des conséquences sanitaires, la pandémie de coronavirus a eu un sérieux impact sur la famille : la violence contre la femme a augmenté, notamment pendant la période de confinement. A l’origine de ce phénomène, des raisons économiques, sociales et psychologiques. Témoignages.
Violences familiales : L’autre impact du Covid-19
Dina Bakr10-02-2021

C’est durant la période de confinement que les problèmes de Samira (30 ans), femme au foyer et mère de 3 enfants, ont commencé. Son mari s’est trouvé au chômage alors qu’il travaillait dans un bain maure aux Pays-Bas. La crise sanitaire due au coronavirus a non seulement transformé la nature du travail (télétravail), mais a aussi entraîné l’arrêt des activités non essentielles. « Il ne pouvait ni revenir, ni nous transférer de l’argent comme il le faisait chaque mois. Incapable de faire face à cette situation difficile à l’étranger, il s’est marié avec une femme plus âgée que lui pour avoir les moyens de survivre », dit-elle avec une voix chargée d’amertume. Son mari est aussi ce cousin germain dont elle est tombée amoureuse à l’âge de 11 ans. Ne supportant pas qu’il épouse une autre femme, la jeune dame a demandé le divorce. Pour la faire changer d’avis, son frère lui a balancé une chaise sur la tête. Comment oser dire qu’elle veut divorcer parce que son mari l’a trahie ! La violence est monnaie courante pour la faire taire, en justifiant la conduite de son époux qui n’a pas caché son second mariage et en la convainquant que la seule solution pour elle est d’attendre que sa situation s’améliore pour aller le rejoindre. Samira a tenté à plusieurs reprises de mettre fin à sa vie en se coupant les veines avec un couteau et même en s’aspergeant d’alcool à brûler pour s’immoler avec le feu. Elle fut sauvée in extremis par son fils aîné âgé de 12 ans et sa belle-soeur. La violence engendre la violence. Cette femme, blessée dans son amour-propre, a commencé à réagir violemment avec sa petite fille de 5 ans qui ressemble comme deux gouttes d’eau à son papa. Elle ne cesse de lui donner des coups de pied ou des claques, une idée de vengeance qui n’a pas lieu d’être.

Un cas extrême ? Sans doute. Il n’en demeure pas moins que depuis le printemps dernier, les effets de la pandémie de coronavirus ont dépassé les conséquences sanitaires. Au point qu’un projet de loi est actuellement à l’étude, visant à renforcer les peines contre les maris qui battent leurs femmes, pouvant aller jusqu’à 5 ans de prison.

L’impact a en effet été lourd sur la famille. Face à cela, un centre d’accueil dépendant du ministère de la Solidarité sociale tente d’aider en leur portant un soutien psychologique à ces victimes d’un autre genre du Covid-19. En fait, le Conseil national de la femme a mené des sondages en collaboration avec Onu femmes et le centre de sondage Bassira sur 1 518 femmes, interrogées par téléphone, pour évaluer l’impact de ce confinement sur les couples. Résultat : 7 % de l’échantillon ont été maltraitées par leurs conjoints. 83,4 % ont subi des agressions verbales, 15,3 % ont été battues et 8,1 % ont été violemment poussées. Le sondage a également révélé une hausse de 33 % des conflits conjugaux. Et, selon le Conseil national de la femme, la violence a augmenté de 7 %. Ces chiffres sont le résultat d’un travail effectué au début du confinement au printemps 2020.

Les difficultés financières, première cause

Violences familiales : L’autre impact du Covid-19
Un quotidien bouleversé et des difficultés financières, un cocktail explosif au sein de la famille.

Première raison des conflits au sein de la famille : les problèmes d’argent. Le coronavirus a eu un impact sur l’emploi, notamment précaire. La chute des revenus des travailleurs journaliers et parfois l’absence totale de revenu ont entraîné une hausse des violences parmi ceux qui gagnent leur vie dans le secteur informel. « Les hommes avaient beaucoup de difficultés à résoudre leurs problèmes de travail. Les femmes qui avaient bénéficié de microcrédits personnels pour travailler comme vendeuses de légumes ou vendre des pacotilles ne pouvaient plus rembourser leurs prêts. Les maris qui travaillaient comme journaliers se sont retrouvés au chômage et ont commencé à soutirer de l’argent à leurs femmes pour acheter de la drogue et des cigarettes », souligne Imane Beibars, présidente de l’Association de l’émancipation et du développement de la femme, ayant une antenne à Manchiyet Nasser, tout en déplorant que, dans les classes défavorisées, où la culture patriarcale est encore plus enracinée, « certains acceptent facilement le fait que la femme soit battue ou maltraitée par son mari ».

Pour aider les femmes à sortir de ce cercle vicieux, l’association a continué à fournir des crédits aux femmes, tout en faisant un rééchelonnement de la dette pour les anciennes ou en réduisant le taux du remboursement mensuel.

Mervat, 26 ans, femme au foyer mariée à un menuisier et mère de 2 enfants, raconte : « Mon mari n’avait pas de quoi payer le loyer de 2 mois et le propriétaire nous a mis à la porte. Ma belle-mère n’a pas accepté de nous recevoir et mes parents m’ont dit de venir seule et laisser mes enfants chez leur père. Je n’ai pas pu me plier à ce choix difficile. Incapable d’assumer ses responsabilités, le père de mes enfants m’a quittée et je me suis retrouvée seule dans la rue avec mes 2 enfants ».

Elle a passé 3 jours dans une station de train sans boire ni manger. Comme elle craignait que la police n’arrive, elle a décidé de prendre le train avec ses enfants pour se rendre à Alexandrie. Mervat s’est faufilée entre d’autres usagers qui attendaient sur le quai, puis elle est montée dans le train n’ayant aucun sou en poche pour payer les billets. « En arrivant à Alexandrie, les assistants d’un centre d’accueil, qui patrouillaient dans la gare, nous ont pris en charge. Nous étions dans un état lamentable et la faim tiraillait nos estomacs », relate-t-elle. Ce centre d’accueil dépendant du ministère de la Solidarité sociale lui a fourni le soutien psychologique dont elle avait besoin, des repas chauds pour elle et ses enfants, et un mois plus tard après s’être rétablie de son traumatisme, elle a suivi des cours pour apprendre à fabriquer des accessoires. « J’ai appris à confectionner des bracelets et des colliers et j’ai créé une page Facebook pour exposer mes travaux. Plusieurs de mes accessoires ont été vendus et je touche une prestation sociale de 500 L.E. par mois. Aujourd’hui, je suis en colocation avec une autre maman et ses enfants et ma part du loyer est de 400 L.E. par mois », poursuit Mervat qui a pu enfin dépasser ces moments difficiles et devenir indépendante en l’espace de 6 mois.

Mères et filles dans le même pétrin

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Les conflits conjugaux ont augmenté de 33 % pendant le confinement.

Un autre aspect de violence familiale qui a surpris tout le monde durant cette pandémie, ce sont les plaintes reçues par de jeunes filles dénonçant des actes de maltraitance de la part de leurs parents. « Nous recevons des appels téléphoniques et des messages WhatsApp à des moments très tardifs de la nuit de jeunes filles craignant d’être prises en flagrant délit, en train de téléphoner. Elles ne voulaient plus vivre dans la maison familiale et cherchaient des solutions pour se libérer de l’emprise de leurs parents », décrit Samar, assistante sociale dans un centre d’accueil à Qalioubiya. Elle rapporte les discussions entretenues avec ces filles sans jamais dévoiler leur identité pour ne pas porter atteinte à leur vie privée. « Durant la pandémie, les plaintes des jeunes filles étaient cinq fois plus élevées que celles des femmes mariées. Un exemple de plainte : les parents d’une jeune fille, n’acceptant pas qu’elle se marie avec un étudiant de sa promotion, l’ont empêchée de sortir de la maison pour ne pas revoir ce prétendant refusé », raconte Samar. Cette dernière, qui a créé cet espace pour permettre aux femmes de s’extérioriser, a ramené cette jeune fille à la raison en lui expliquant qu’elle court de gros risques en quittant la maison parentale sans avoir d’alternatives qui puissent lui garantir sa sécurité. « Les jeunes filles qui passent du temps sur les réseaux sociaux aspirent à vivre de nouvelles expériences. Des pages Facebook les encouragent à vivre seules pour se libérer du joug des parents », poursuit Samar, choquée par cette nouvelle culture introduite dans des villages à Qalioubiya.

Trop de promiscuité ?

Se côtoyer plus que d’habitude, est-ce la raison de cette poussée des tensions ? Oui, selon le sociologue Ahmad Aboul-Hassan. En raison des restrictions imposées par la pandémie, toute la famille s’est retrouvée enfermée à la maison. Une situation inédite qui fait que chacun des membres de la famille passe son temps à épier les faits et les gestes des autres. Consciente de l’impact de rester tous à la maison presque tout le temps, Safi, 40 ans, n’a pas opté pour le télétravail. « J’avais la possibilité de travailler à la maison, mais j’ai préféré reprendre une vie quasi normale. Je me rendais au boulot deux à trois fois par semaine pour éviter les pressions », raconte cette comptable dans une société privée. Et d’ajouter : « Je n’avais plus la force de supporter ce rythme. Au début, nous étions tous à la maison et, comme beaucoup de femmes, j’étais constamment à la recherche de nouvelles recettes pour préparer des mets savoureux à ma petite famille, d’autant plus que nous n’avions pas beaucoup de travail. Mais il y avait trop de pression, ça devenait insupportable. Les mesures sanitaires, la propreté, l’organisation de la maison, les enfants et mon mari qui fourrait son nez partout, demandant même où se trouve le bout de papier qu’il avait posé sur la table 15 jours auparavant, j’avais l’impression que j’allais devenir folle. J’ai vite repris le travail sur place pour ne pas demander le divorce ! », conclut-elle.


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